MAIKUBI
Cela se passait à l’ère Kangen (1243-1247), au milieu de l’époque de Kamakura : avec le général Minamoto no Yoritomo, le pouvoir était maintenant aux mains de la classe des guerriers, les bushi, ou samouraïs, et non plus dans celles de la noblesse impériale, comme à l’époque de Heian (794-1185).
Le centre de ce pouvoir, la capitale shogunale, se trouvait à l’est du pays, région traditionnellement imbue de mentalité guerrière, celle où les militaire avaient développé leur plus grande influence.
L’histoire que je vais vous présenter se déroula pendant la fête des grues dans la presqu’île d’Izu.
Trois samouraïs, Kosanta, Matashigé et Akugorô, étaient des rivaux jurés.
Comme d’habitude, ils se mirent à se quereller pour un rien.
Ce jour-là, la dispute dégénéra et, au bout d’un moment, les voilà qui dégainèrent leurs sabres.
Akugorô décapita Kosanta, puis poursuivit Matashigé qui prit la fuite.
Malheureusement, Akugorô trébucha sur un caillou. Matashigé ne rata pas l’opportunité et se retourna pour trucider son adversaire.
Mais, celui-ci ne se laissa pas faire et réussit à égorger son assaillant. Les deux têtes tombèrent en même temps... Mais voyez ces vicieux : même sans leur tête, les trois troncs continuaient de se battre !
De leur côté, les trois têtes se poursuivirent et finirent par tomber à la mer, emmêlées comme un mitsutomoe, un triskel.
Depuis ce jour, on les voit parfois la nuit réapparaître et comme danser à la surface des flots, où les flammes de leur haine font des tourbillons d’écume à trois branches.
Une tête détachée du corps et qui bouge toute seule, on appelle ça Nukebuki («tête coupée»). Ces Maikubi («têtes dansantes») sont peut-être de la même famille...
MAKURAGAESHI
Au réveil, ne vous est-il jamais arrivé de trouver votre oreiller à l’autre bout de la pièce ?
C’est l’oeuvre de Makuragaeshi, le «retourneur d’oreiller». Il apparaît pendant votre sommeil et déplace les oreillers.
On dit que c’est l’âme de quelqu’un mort dans cette chambre, qui importune les habitants.
Il y a longtemps de cela, un aveugle passa la nuit dans une auberge.
Se croyant à l’abri, il sortit un paquet d’argent et se mit à compter.
Mais cela n’avait pas échappé à l’oeil du patron. Cette fortune lui fit tourner la tête, et le lendemain, il proposa à l’aveugle de le guider, puis le tua dans la montagne.
Alors, l’esprit de la victime devint Makuragaeshi et revint hanter la chambre où il avait passé la nuit.
Depuis ce jour, tous les clients se voyaient retourner leur oreiller.
Dans certains endroits du Tôhoku, on pense que c’est Zashikiwarashi, le «gosse du salon» qui retourne les oreillers.
Il sort du mur et ressemble à un petit Niô, les divinités qui gardent l’entrée des temples.
Un jour, dans une auberge à Hokkaidô, j’avais constaté que le bâtiment était tout de guingois.
On me dit qu’il datait de l’époque d’Edo (c. 1600-1868). Je me suis couché en me demandant s’ils n’avaient pas peur d’accueillir des clients dans un bâtiment pareil.
Je dus rouler pendant mon sommeil, car, à mon réveil, je me suis retrouvé complètement à l’autre bout de la chambre, dans un coin.
En partant, j’interrogeai un ancien du village :
- «C’est que, voyez-vous, dans cette auberge, il y a Makuranagashi, «celui qui fait glisser l’oreiller».»
En y repensant, l’oreiller était effectivement sortit du futon avec moi. Son nom lui va bien, à celui-là ! D’ailleurs, quand on dort dans une vieille maison, il n’est pas rare de sentir une présence...
MAMEDANUKI
Mamedanuki, le «blaireau des pois», est intelligent et différent des blaireaux ordinaires.
Il gonfle ses testicules en soufflant dedans et, quand il les étale par terre, ils peuvent atteindre une surface de huit tatamis.
Il n’aime rien tant que berner les humains en étalant ses roupettes pour s’en faire un salon douillet, ou en se déguisant dedans.
Il est surtout commun dans les régions de l’ouest, beaucoup moins à l’est.
A l’ère Genroku (1688-1704), le poète Rozan effectuait un pélerinage.
En passant oar Takasenbo en pays Hyûga (dans l’actuel département de Miyazaki), il fut invité pout la nuit chez un amateur raffiné.
Après un vrai festin, vint le moment d’échanger des poèmes.
Prenant comme motif la pièce dans laquelle il se trouvait et le bonheur simple qu’il était en train d’y goûter, Rozan commença par : «Huit tatamis / Nos yeux se reposent sur la lune / tel doit être un foyer».
Auquel le maître de céans répondit : «Vieille maison sous la pluie / Modeste abri automnal».
Sur quoi, Rozan renchérit : «Bah, pour la saké / Au lieu de chrysanthèmes / Il y a toujours assez d’argent». A quoi l’hôte répliqua : «J’ai oublié et abandonné le monde / Et pourtant je le pleure».
Ainsi s’acheva le poème et Rozan se sentit plein d’entrain. Il voulut allumer une pipe, mais ne trouva point le feu malgré la présence des plats chauds.
Alors, il sortit des silex de sa besace et l’alluma. Mais il fit tomber un brin de tabac enflammé sur le tatami. Soudain, tous les tatamis se retournèrent et Rozan fut rejeté cul par-dessus tête au milieu des champs : plus aucune trace de la maison !
Intrigué, il fit part de son expérience aux villageois : ceux-ci en concluèrent que le brandon était tombé sur les testicules de Mamedanuki !
Cette histoire extraordinaire fit le tour du pays sous le nom du «blaireau poète»...
MIAGE NYÛDÔ
Miagé Nyûdô, c’est le bonze «regar-de en l’air». Il est également appelé Mikoshi Nyûdô, le «bonze pré-vu».
C’est un yôkai avec une tête de bonze antipathique qui apparaît dans les chemins.
A Sado, on le rencontre la nuit quand on monte une côté. D’abord, on le prend pour un petit bonze qui barre le chemin.
A peine se demande-t-on ce qu’il fait là qu’il se met à grandir.
Et si vous le suivez des yeux, vous finissez par tomber à la renverse.
Pour évitez ça, dès que vous avez compris à qui vous avez affaire, prenez les devants et dites-lui : «Miagé Nyûdô, je t’ai pré-vu !»
Puis couchez-vous à terre, il disparaît aussitôt, dit-on.
Dans le canton d’Iki (département de Nagasaki), quand on marche la nuit, on entend parfois au-dessus de sa tête un bruit de bambous frottés.
En fait, c’est encore Miagé Nyûdô. Il faut réagir, et vite. Faute de quoi on risque de mourir écrasé par les bambous qui tombent réellement.
Cette fois encore, la formule magique qui sauve, c’est : «Miagé Nyûdô, je t’ai pré-vu !»
Quant à celui qui apparaît dans le département d’Aichi, au départ, il mesure moins de trois shaku (environ quatre-vingt-dix centimètres).
Quand on s’approche, il grandit subitement jusqu’à sept, huit shaku, pouvant parfois atteindre un jô (environ trois mètres).
Certains l’appellent Nyûdô Bôzu, le «bonze bouddhiste». Celui-ci est plus complexe, car si vous lui dites «je t’ai vu» avant lui, c’est bon, mais s’il vous devance, vous êtes mort !
Lors d’un voyage sur l’île Uwa à Shikoku, un vieil homme m’a parlé de Miagé Nyûdô.
Il paraît qu’autrefois ce yôkai traînait un peu partout, il fallait toujours garder à l’esprit la formule «je t’ai pré-vu».
Et la plupart du temps, c’était la nuit...
MIZOIDASHI
Autrefois, sous le shogun Takatoki Hôjô, vivait à Kamakura un nommé Toné no Hachirô.
A la mort d’un de ses vassaux, il fit mettre le cadavre dans une malle de vannerie et la fit jeter au fond de la mer par la plage de Yui.
Mais les vagues rejetèrent la malle sur le rivage, et on entendit une voix pleine de ressentiment s’élever.
Le bonze du temple Gokuraku l’entendit et ouvrit la corbeille.
A l’intérieur, il trouva un squelette blanc délavé par l’eau salée.
Il l’emporta au temple pour l’enterrer décemment. Depuis ce jour, le chant s’arrêta.
Plus tard, lorsque Yoshida Nitta organisa un assaut contre le shigun Takatoki, Toné no Hachirô participa à la bataille.
Mais, voyant le combat mal tourner, il s’enfuit vers la mer, poursuivi par un nommé Funata.
Il se trouva alors acculé à la plage de Yui, où une flèche lui ôta la vie, à l’endroit même où il avait abandonné le corps de son vassal.
Il y a bien longtemps, à la mort d’un homme pauvre, ses proches ne trouvèrent pas mieux à faire que d’abandonner son cadavre dans une malle.
Avec le temps, quand les os et la peau du mort se délitèrent, un squellette blanc sortit de la malle et se mit à chanter.
C’est Mizoidashi, «celui qui sort du fossé».
Les anciens mettaient bien en garde de ne jamais, jamais rien exhumer ni emporter d’un vieux tumulus funéraire ou d’une stèle en pierre, de peur d’être frappé par une malédiction.
Et même si aucun cadavre ne se trouve enfoui, il ne faut jamais enlever une pierre d’un tumulus ni profaner la tombe de qui que ce soit, fut-ce celle d’un criminel.
Car l’âme du mort y réside maintenant. Telle était la pensée des anciens...
MOKUMOKUREN
Il peut arriver qu’en s’introduisant dans une maison délabrée, on voit apparaître d’innombrables yeux entre les croisillons de papier des cloisons coulissantes.
C’est Mokumokuren, ou si vous préférez : «Des yeux ! Des yeux !».
Personne ne sait pourquoi il est là. Il y a bien longtemps, un vassal du clan Nanbu partit pour affaire.
La négociation n’aboutit pas, et il traîna les pieds jusqu’à l’auberge où il passa la nuit.
Mais, il ne cessait de se retourner dans son futon, ne réussissant pas à trouver le sommeil.
Quand soudain, regardant au pied du lit, il vit un oeil. Bizarre autant qu’étrange...
Il regarda mieux : de cete oeil en sortit un autre, puis un autre.
En un rien de temps, il se trouva entouré d’yeux. Terrori-sé, il se cacha sous la couette et se força à dormir.
Le lendemain, il ne retrouva pas ses yeux, dit-on. Sans doute avait-il été victime d’une sorte de Mokumokuren.
En revanche, un nommé Gosuké Hanzawaya, marchand de bois à Edo, réussit à vendre les yeux de Mokumokuren :
Il était parti à Tsugaru pour négocier avec un de ses fournisseurs.
Afin d’économiser l’auberge, il passa la nuit dans une maison vide.
Quand son regard tomba sur une cloison déchirée, une paire d’yeux le dévisageait à chaque croisillon !
- «Qu’est-ce que vous avez à me regarder ainsi ?» s’écria Gosuké en haussant les sourcils.
Cela ne les fit pas ciller. Mais Gosuké ne baissa pas les yeux. Il les décrocha un à un et les mit dans sa besace. De retour à Edo, il en tira un bon prix en les revendant à un oculiste.
Bien entendu, le Cortège nocturne des cent démons (Gazu Hyakki Yakô, 1781) ne manque pas de mentionner cette apparition en ajoutant : «Où il y a des yeux à gogo, ne serait-ce pas l’ancienne demeure d’un joueur de go ?» (Eh oui, les pions du jeu de go s’appellent des «yeux»)...
MOMONJÎ
Momonjî, le «vieux de plusieurs centaines (d’années)», habite tout au fond de la montagne.
Tard le soir, quand il n’y a plus personne sur les chemins, il s’approche des habitations.
Près d’un village, à un croisement, quelqu’un aperçoit Momonjî et s’enfuit à toutes jambes.
Mais, arrivé au croisement suivant, il est encore là. Il change de direction, mais Momonjî est encore là à l’attendre au carrefour suivant.
Telle est la façon habituelle d’apparaître de Momonjî. Certains disent que c’est Nobusuma qui habite au fond de la montagne et se métamorphose en Momonjî pour descendre en ville.
On dit que celui qui le rencontre est sûr de tomber malade. Dans certaines régions, pour faire obéir les petits capricieux, on dit :
- «Ecoute ce que je dis ou je t’attrape et je te donne à manger à Momonjî !»
Ou bien :
- «Va vite te coucher ou Momonjî va arriver !»
J’ai l’impression qu’on le prend pour une espè-ce d’animal sauvage de la montagne.
Avec un nom pareil, on s’imagine qu’il a toujours l’aspect d’un vieillard. Mais c’est une grossière erreur, car en réalité, on peut donner ce surnom à un sanglier, un daim, voire un blaireau.
Parfois, on dit aussi ironiquement d’un homme qui fait très «yôkai» : «C’est peut-être un renard sauvage ou Momonjî métamorphosé...»
D’ailleurs, on l’emploie aussi pour parler de soi avec modestie : «Oh, que voulez-vous qu’un Momonjî comme moi comprenne aux choses de l’élégance et de l’esprit !»...
NAME ONNA
Autrefois, dans une riche famille du pays d’Awa (dans l’actuel département de Tokushima), vivait une très belle jeune fille.
Son seul défaut était une vilaine manie de lécher les hommes de partout.
C’était une manie assez gênante, aussi, aucune proposition de mariage n’aboutit.
Mais sa beauté dépassant le désagrément, un jour, un jeune homme demanda sa main et l’épousa.
Quelle mémorable nuit de noces ce fut ! La jeune mariée attrapa son mari et le lécha de la tête aux pieds, sans oublier le moindre petit coin.
Mais sa langue était râpeuse comme celle d’un chat, et le mari, épouvanté, prit ses jambes à son cou. Il s’agissait probablement d’un yôkai Namé Onna, la «lécheuse», que l’on trouve dans le livre Corgège nocturne des cent démons (Gazu Hyakki Yakô, 1781).
Quand j’étais petit, il m’est arrivé qu’un chat me lèche les pieds (je devais avoir du beurre ou quelque chose comme ça sur mes jambes), je peux vous dire que c’était horrible comme sensation.
Une autre fois, j’étais avec des amis dans une sorte de débarras. Je farfouillais dans une caisse quand un rat a escaladé mon bras.
Il est entré dans ma chemise et s’est mis à courir de partout sur ma peau à la recherche d’une sortie. Oui, c’était immonde, j’étais hors de moi...
Tout ça pour vous dire que le sens du toucher joue un rôle très important chez les monstres. Cela n’empêche pas qu’une femme ordinaire peut très bien lécher un homme.
Disons que, quand elle lèche un peu, c’est bon,mais quand elle passe la mesure, on la prend pour un yôkai !...
NAMI KOZÔ
Autrefois, à Hikimano (dans l’actuel département de Shizuoka), un jeune garçon vivait avec sa mère.
Un jour, alors qu’il se lavait les pieds après avoir cultivé son champs, le garçon entendit une voix au milieu des herbes.
C’était un enfant, grand comme le pouce :
- «S’il vous plaît, aidez-moi. Je m’apelle Nami Kozô, le «gosse des vagues», j’habite dans la mer, là-bas. Avec la grosse pluie qu’il y eu l’autre jour, je me suis laissé emporter sur la terre ferme. Mais, à cause de la sécheresse, maintenant, je ne peux retourner chez moi. Pourriez-vous me ramener jusqu’à la mer, s’il vous plaît ?»
Le garçon compatit et le reconduisit jusqu’au rivage.
Plus tard, la sécheresse persistant, la rivière se dessécha et les épis de riz flétrirent.
Le garçon désespéré, restait débout sur la plage. Alors, quelqu’un sortit de la mer en courant.
C’était le «gosse des vagues» qui s’approcha de lui et dit :
- «Je vous remercie encore pour la dernière fois. Je vois que vous êtes embêté par la sécheresse. Mon père est très fort pour la cérémonie des rogations, je vais lui demander de faire tomber la pluie. Désormais, auand je ferai des bruits de vagues au sud-est, ça voudra dire qu’il pleuvera, et quand ce sera ou sud-ouest, vous saurez que la pluie s’arrêtera.»
Puis, il disparut. Aussitôt, la pluie se mit à tomber à verse. Le garçon et tous les villageois étaient sauvés !
De ce jour, les habitants de la région savent le temps qu’il fera en écoutant le bruit des vagues, dit-on...
NEBUTORI
Nebutori, ou Nebuori, est une espèce de maladie «yôkaïesque» qui sert à donner une leçon aux femmes qui dorment trop.
Autrefois vivait une femme très belle. On ne remarquait rien en temps normal, mais quand elle dormait, son corps grossissait jusqu’à envahir toute la pièce et elle ronflait comme une carriole qui gronde, à tel point que son mari finit par lever le camp.
C’était probablement Nebutori, c’est-à-dire «grosse dormeuse», raconta-t-il plus tard à ses amis.
La particularité de cette femme yôkai, c’est qu’elle ronfle fort, n’a aucune féminité, et se fâche pour un rien.
Les hommes en ont vite marre, à ce qu’on dit. On dit aussi que Nebutori est un blaireau qui s’introduit dans le lit d’une femme pendant son sommeil.
Selon le blaireau, les symptômes varient. Vers 11 de lère Bunsei (1828), un blaireau était entré dans une femme de 70 ans environ.
Je ne sais pas par où, mais, en tout cas, la dame tomba dans les pommes.
Le lendemain, à son réveil, ses jambes et ses reins, auparavant impotents, avaient retrouvé leurs facultés, et elle avait un si grand appétit qu’elle mangea comme dix.
Puis, elle but et chanta une chanson qu’elle ne connaissait pourtant pas, et s’endormit comme une masse.
Intrigué par ce comportement suspect, un voisin appela un médecin. Son pouls battait toujours, mais elle pouvait plus bouger.
Ils se dirent que c’était l’âge et la laissèrent couchée. Mais tous les soirs, une espèce de feu follet lui rendait visite et personne ne voulait plus l’approcher.
La nuit, on l’entendait chanter sur un rythme de tambours petits et grands de flûtes, et de shamisen. Un voisin témoigna avoir vu des poils de blaireaux partout dans sa chambre.
Peut-être était-ce un genre de Nebutori...
NINGYO
Si on résume tous les documents qui la décrivent, Ningyo, la «sirène», a une bouche proéminente comme un singe, des dents petites comme un poisson, des écailles dorées, et sa voix est douce comme la flû-te en bambou qui imite le chant de l’alouette.
La sirène habite la mer, mais aussi les rivières et les montagnes.
Elle pleure comme une humaine mais ne parle pas, sa chair est délicieuse et dégage un parfum agréable ; en manger assure une longue vie, dit-on.
On la capture souvent avant une tempête, mais il ne faut pas la tuer où il arrivera malheur.
C’est pourquoi les pêcheurs préfèrent la rendre à la mer quand ils en trouvent une dans leurs filets.
Quand ils en découvraient une échouée sur la plage, les anciens faisaient dire des oraisons.
A l’époque de Kamakura, des sirènes s’échouaient souvent en pays Dewa (les actuels départements d’Akita et de Yamagata).
Ils en informaient chaque fois le gouvernement, car cela présageait des révoltes de soldats.
La plus ancienne apparition d’une sirène remonte à l’an 619, vingt-septième année du règne de l’impératrice Suiko, dans le canton Gamô en pays Ômi (l’actuel département de Shiga).
Elle avait presque une forme humaine, et les gens se réjouirent en croyant qu’elle porterait bonheur.
En pays Wakasa (la partie occidentale de l’actuel département de Fukui), pendant l’ère Kan’ei (1624-1644), un pêcheur trouva une sirène sur un rocher et la tue d’un coup de rame.
Il jeta sa dépouille à la mer, mais, alors qu’il s’apprêtait à repartir, le vent fit gronder la mer pendant dix-sept jours.
Trente jours plus tard, un terrible séisme déchira la terre et tout le village d’Otomi s’effondra dans une faille. On conclut que c’était la malédiction du «dieu de la mer», car la sirène était considérée comme une divinité marine...
NOBIAGARI
Plus on le regarde, plus il grandit. Dans le département d’Ehimé, on l’appelle Nobiagari, c’est-à-dire «il grandit, il grandit».
Dans tout le reste du Japon, il est appelé Nobiagari Nyûdô, le «bonze qui pousse, qui pousse».
Les habitants d’Ehimé disent que c’est une loutre métamorphosée et qu’elle dispa-raît si l’on détourne le regard ou si l’on donne un coup de pied dans le vide à environ trente centimètres du sol.
A propos, je ne sais pourquoi, mais la plupart des yôkai du genre Nobiagari sont considérés comme la métamorphose d’un animal.
La loutre à Ehimé ou le blaireau (tanuki) ailleurs. Dans le département de Tokushima, ils mettent toujours tout sur le dos d’un blaireau, d’ailleurs.
Voici une histoire du département de Nagano. Cette fois, c’est supposé être la faute d’un mujina, une autre sorte de blaireau.
A Minowa, dans le sud du pays de Shinano (actuel département de Nagano), il y avait une maison avec une longue haie de buissons.
Un soir, un passant aperçu un grand monstre terrifiant au crâne rasé comme un bonze (nyûdô) pendu.
Le lendemain matin, l’homme revint craintivement vérifier. Mais, le monstre avait disparu, comme si rien ne s’était passé.
Ce n’était pas la première fois qu’il se produisait des choses bizarres ici, semble-t-il. La rumeur et la peur se répandirent.
Un jour, des habitants rassemblèrent leur courage et s’approchèrent. Ils trouvèrent le bonze pendu qui se mit à grandir jusqu’à occuper tout le ciel.
Puis il disparut. Une nuit, un homme affron-ta quelqu’un qui lui barrait le chemin et prit l’apparence d’un bonze immense qui ne s’arrêtait pas de grandir.
Et, les habitants mettent tout ça sur le compte d’un blaireau. Pourquoi pas, après tout, chacun raisonne comme il l’entend...
NODERABÔ
Noderabô, le «bonze du temple des champs», est un yôkai qui fait sonner une cloche le soir dans un temple isolé.
Quand j’étais petit, j’allais souvent en montagne. Et les soirs un peu tristes, j’entendais souvent une cloche sonner, sans raison partioculière.
Il n’y avait personne autour, ni même un temple à proximité, juste un son de cloche.
- «C’est bizarre», me disais-je.
- «C’est Noderabô», me répondait une vieille dame.
A l’époque, je pensais que c’était comme une sorte de yôkai sonore.
Mais avec le recul, je pense qu’il s’agissait d’une sorte de résonance, comme un écho qui trouve son chemin dans l’enchevêtrement des vallées et des montagnes.
En même temps, le soir, on est souvent pris d’un sentiment mystérieux.
Alors, quand on entend le «dooong» à peine perceptible d’une cloche lointaine, on est prêt à penser que c’est un yôkai qui produit le son...
A mon avis, Noderabô est ce genre d’émotion humaine qui s’est transformée en yôkai.
A l’étranger, les yôkai sonores existent aussi. On ne voit rien, on entend seulement un son. Si c’est un sanglot, on dit que c’est un présage de mort : quelqu’un de la famille est en train de s’en aller pour l’autre monde.
Si ça se trouve, Noderabô essaie aussi de nous annoncer quelque chose...
NOJUBUKI
Dans l’ancien temps, la nuit, en ville ou dans la montagne, on trouvait souvent un feu sur son chemin.
Il s’allumait, séteignait, reprenait, s’éteignait à nouveau...
On en savait jamais qui l’avait allumé. Ce feu étrange est appelé Nojukubi, autrement dit le «feu qui dort dehors».
Il apparaît souvent quand il n’y a plus personne, près d’un endroit où a eu lieu une fête ou une réunion amicale, pour admirer les fleurs de cerisiers au printemps ou les feuilles d’automne.
Après une averse, en se cachant parmi les arbres, on peut entendre la voix de plusieurs personnes s’amuser et chanter autour du feu.
Parfois, les voix sont si tristes et c’en est insoutenable. Un ancien décrit la scène comme «d’une tristesse poignante et terrifiante», donc plutôt lugubre, si vous voulez mon avis...
En pays Tosa (l’actuel département de Kôchi), ils l’appellent Nobi, «feu dans la plaine».
Il a la taille d’un parapluie. Il s’éparpille en dizaines d’étoiles qui se dissipent dans l’air.
A Niigata, il existe un feu appelé Minoboshi ou Minomushi, qui est aussi le nom des larves de psychés, qui se fabriquent un manteau de bouts de paille et de débris divers.
Par une nuit de pluis fine, il apparaît au bout de la pélerine de paille d’un passant. Plus on essaie de le chasser, plus il s’étale et couvre finalement tout le corps.
Mais il ne dégage aucune chaleur. On dit alors : «Il est possédé par Minoboshi.» Certains disent que c’est l’oeuvre d’un renard ou d’un blaireau.
Selon un pêcheur de la région, c’est en automne qu’il apparaît le plus souvent. Plus on s’agite, plus il s’anime, mais si on reste calme, il disparaît tout seul.
Il disparaît également quand on craque une allumette, comme quoi, c’est plutôt un feu inoffensif...
NOZUCHI
Il y a bien longtemps, en pays Ôshû, un homme alla couper des herbes au marais de Katazawa pour ses chevaux.
De retour à la maison, il trouva dans les herbes un serpent sans tête ni queue.
Cet animal funeste l’inquiéta, il crut lui avoir tranché la tête et la queue en coupant les herbes.
Le lendemain de bonne heure, il retourna au marais. Cette fois-ci, il aperçut un serpent sans corps qui ressemblait à un marteau (Nozuchi, le «pilon de campagne») qui le regardait méchamment.
Tout pâle, l’homme s’excusa en tremblant :
- «Je n’entrerai plus jamais dans votre territoire. Et je construirai un petit temple pour votre âme, protégez-moi de votre malédiction !»
Puis, il repartit à toutes jambes. Quelques générations plus tard, un de ses descendants alla couper des herbes dans ce marais, sans faire cas de la leçon qui se transmettait dans sa famille.
Alors, apparut un serpent avec juste la tête et la queue comme un marteau.
L’homme sentit un frisson lui parcourir tout le corps. Il retourna directement chez lui et s’ali-ta. Il trépassa aussitôt après.
Depuis, les habitants du village ne coupent plus les herbes du marais Katazawa. C’est pourquoi ce lieu est plein d’herbes de toutes sortes toute l’année, dit-on.
Je pense que ce Nozuchi est similaire à Tsuchinoko ou Tsuchihebi, le «serpent de terre», qui apparaît dans le département d’Okayama.
C’est sa forme singulière qui le fait considérer comme un yôkai. Un Nozuchi de grande taille peut manger des lapins ou des écureuils.
Dans le genre serpent diforme, on trouve parfois un serpent albinos ou un serpent qui a des pattes devant. On les considère comme des dieux ou les envoyés d’un dieu.
Les anciens attribuaient sans doute des pouvoirs spirituels aux animaux malformés...
NUE
On dit : «c’est un Nué», pour parler de quelqu’un de bizarre et insaisissable.
Et ils sont nombreux ces gens avec un sourire inquiétant dont on se demande bien à quoi ils pensent.
Mais Nué possède, à proprement parler, une tête de singe, un corps de blaireau, une queue de serpent, des pattes de tigre, bref, une créature assez incroyable.
Et pourtant, Nué existe depuis les temps anciens. Selon la Chronologie des apparitions des yôkai (Yôkai Shutsugen Nenpyô), le 2 février de l’an 5 de l’ère Engi (905), Nué poussa un cri dans le ciel.
Le 25 juin de l’an 3 de l’ère Eikyû (1115), il cria et s’envola vers la résidence de l’empereur Gotoba.
Le 18 juin de l’an 1 de Ten’yô (1144), on entendit son cri dans le ciel.
L’an 3 de Ninpei (1153), il apparut dans la cour du palais et Minamoto no Yorimasa le tua.
L’an 2 de Kenryaku (1212) et l’an 3 de Kanki (1231), il cria encore. Le 8 avril de l’an 1 de Ninji (1240), il cria dans la résidence secondaire de l’empereur, puis le lendemain une «parade des cent monstres» eut lieu.
En avril de l’an 23 de Ôei (1416), il apparut dans le sanctuaire Kitano et fut tué par un serviteur.
Il avait une tête de chat, un corps de poule, et ses grands yeux brillaient d’un air sinistre.
L’an 3 d’An’ei (1774), en avril, il cria d’une voix grinçante sur le toit de la résidence de l’empereur à Kyôto.
Selon le récit La Suppression de Nué (Nué Taiji), à l’ère Ninpei, l’empereur était tous les soirs tourmenté par un monstre.
Un bonze fut appelé pour un rite secret, en vain. Les nobles conclurent que la cause se trouvait dans le nuage noir que l’on voyait entrer chez l’empereur.
Yorimasa fut chargé de la suppression du nuage maléfique. Il aperçut une créature et décocha une flèche. Un monstre tomba par terre : tête de singe, corps de blaireau...
NURARIHYON
Nurarihyon est considéré comme le grand maître des yôkai. Pourtant, on ne peut pas dire que sa conduite ait vraiment l’autorité d’un maître : il s’introduit dans une maison en fin d’après-midi quand tout le monde est absorbé dans son travail, venant d’on ne sait où, il s’installe au salon et se sert du thé.
Les habitants ressentent vaguement une présence, sans y prêter plus d’attention car, évidemment, tout le monde est occupé.
Ce sont ces moments d’inattention qu’il choisit pour faire son apparition, profitant pour ainsi dire des vacuoles de la psychologie humaine.
Il s’introduit de préférence chez des gens riches, fume la pipe du maître de maison, puis repart tranquillement comme il est venu.
C’est pourquoi il faut être très attentif pour s’en apercevoir, surtout qu’on ne sait pas exactement ce qu’il veut.
Il prend parfois l’apparence d’un bonze, mais la plupart du temps, il est habillé comme un commerçant et marche solennellement comme s’il était chez lui.
J’ai trouvé un témoignage sur ce yôkai dans une hutte de montagne du département de Wakayama.
Dans cette hutte, habitait un savant nommé Nobué Ôta. Un jour, le seigneur de la région lui rendit visite pour avoir son avis sur la conduite du pouvoir.
En partant, il aperçut dehors un homme au visage ressemblant à un mur pâle, habillé en haori (manteau ample et court que l’on porte par-dessus le kimono).
- «Qui es-tu ?» demanda le seigneur.
- «Je suis Nurarihyon», répondit celui-ci, l’air hilare.
Puis, il pénétra dans la hutte comme si c’était chez lui.
- «Mais enfin, qui est ce Nurarihyon ?» demanda le seigneur au savant.
- «C’est un yôkai de la montagne, Monseigneur. Il apparaît à la tombée du jour quand tout le monde est débordé...»
NURE ONNA
A la frontière entre les pays d’Echigo (l’actuel département de Niigata) et d’Aizu (dans l’actuel département de Fukushima) coulait une rivière large de cinquante mètres.
Sur la digue poussaient de vieux saules couverts d’insectes venimeux.
Le courant était rapide et formait des tourbillons. Les saules n’appartenaient à personne, et les mendiants les taillaient à l’aide d’une serpe fixée au bout d’une perche.
Les branches tombaient à l’eau puis leur servaient à fabriquer paniers et vanneries.
Cependant, en l’an 2 de l’ère Bunsei (1819), de jeunes villageois décidèrent que les saules appartenaient au village.
La veille du jour prévu par les mendiants, ils montèrent dans plusieurs bateaux pour tailler les saules.
Mais par manque d’expérience, le travail n’avançait pas. L’une des embarcations dériva et les jeunes perdirent leurs perches restées accrochées dans les arbres.
En aval, la rivière se divisait en trois courants. Les jeunes manoeuvrèrent le bateau pour éviter le danger. Alors, sur la rive désolée, ils aperçurent une femme en train de se laver les cheveux.
Les jeunes redoublèrent d’effort pour s’éloigner. Ils croisèrent le second bateau de leurs camarades qui leur demandèrent ce qui se passait.
- «On a vu Nuré Onna, la «femme mouillée», répondirent les jeunes.
- «C’est pas possible, elle n’existe pas !»
Et ils s’approchèrent de l’embranchement des trois courants en rigolant. Quelques instants plus tard, on entendit un cri atroce, puis un silence encore plus atroce.
Seul le premier bateau revint au village. D’après un ancien, le queue de Nuré Onna atteint trois chô (plus de trois cents mètres) de long, et inutile de tenter de fuir, elle finit toujours par enlacer ceux qui se sont approchés de trop près...
NURIBOTOKE
Autrefois, toutes les maisons possédaient un autel domestique dont on prenait grand soin, car il était un support moral pour toute la famille.
En cas d’incendie, l’autel des ancêtres était souvent la première chose que les gens essayaient de sauver.
Mais les gens de peu de foi ont toujours existé, et certains le négligeaient.
En général, les autels sont en bois laqué, recouverts de feuilles d’or.
Sans un minimum de soin, ils s’abîment. Toutefois, les incrédules oublient de l’entretenir correctement.
Les âmes de leurs ancêtres, à bout de patience, soignent alors eux-mêmes leur autel, dit-on.
Nuribotoké, le «bouddha de laque», est justement une sorte d’«esprit d’objet» qui nettoie les objets décoratifs des autels domestiques.
Il paraît que ce sont souvent des hommes, rarement des femmes. Allez savoir pourquoi...
En tout cas, vous imaginez la surprise des mécréants quand ils trouvaient l’autel astiqué !
Inversement, il existe des histoires dans lesquelles ce sont les croyants un peu trop zélés qui deviennent les victimes.
A force de se dévouer à la loi bouddhique, certains rejettent tout ce qui est croyance aux yôkai, blaireaux, renards, ou kappa.
Ces gens-là restent toute la journée devant l’autel à réciter des soutras. Alors, des blaireaux farceurs se transforment en statue de Bouddha pour les surprendre et surtout pour se faire reconnaître.
Parmi les histoires recueillies par Yakumo Koizumi (alias Lafcadio Hearn, 1850-1904), il y a une anecdote sur un religieux qui priait aveuglement devant une statue de Bouddha qui n’était en fait qu’un blaireau métamorphosé.
Ce fut un chasseur, peu crédule mais qui avait un coeur pur comme un enfant, qui le démasqua. Quoi qu’il en soit, les morts apprécient que leur âme soit traitée avec égard...
NURIKABE
D’après le Discours sur les yôkai (Yôkai Dangi), Nurikabé, l’«emmureur», apparaissait sur la plage du canton Onga en pays Chikuzen (aujourd’hui dans le département de Fukuoka).
D’un seul coup, la nuit, un mur bloquait le chemin. Il disparaissait quand on brandissait un bâton au ras du sol, mais ne bougeait point si on l’agitait en l’air.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai rencontré la même chose dans une île du Pacifique sud.
A la suite d’un attaque surprise, je m’étais retrouvé tout seul dans la jungle. Paniqué, j’errais dans la forêt obscure à la recherche de camarades de l’armée japonaise.
J’avais faim, et si je traînais, je risquais de me faire attraper par des anti-japonais locaux.
J’avançais droit devant moi, à corps perdu.
Soudain, quelque chose bloqua le chemin. Je le repoussais, ça n’avait pas l’air d’être un rocher, plutôt une espèce de bloc de goudron durci.
Inutile de m’agiter dans tous les sens, j’étais coincé. En plus, c’était la nuit, je ne voyais absolument rien. Mais j’avais encore plus peur de rester sans bouger, et je continuais à me démener, en vain.
Je ne crus perdu, c’est le moins qu’on puisse dire... Au bout d’une trentaine de minutes, je fus bien obligé de reprendre mon souffle.
Je m’assis sur place, et après un moment, je réessayai. Et cette fois, mystérieusement, je pux avancer sans aucun problème.
C’était visiblement le repos qui m’avait été favorable.
En fait, c’est un yôkai qui apparaît quand on est hors de soi...

NYOIJIZAI
Nyoijizai, autrement dit «en toute liberté comme je veux», est un yôkai qui ressemble à cet outil généralement en bambou qu’on appelle la «main de mon petit-fils» et qu’on utilise pour se gratter le dos.
Ne vous est-il jamais arrivé d’avoir des démangeaisons dans le dos, à un endroit que vous ne pouvez pas atteindre tout seul ?
Dans ces cas-là, «en toute liberté comme je veux» est divinement efficace.
Attention : c’est bien agréable, mais n’oubliez pas que ce yôkai a des griffes très pointues.
Si vous ne l’arrêtez pas à temps, vous pouvez vous retrouver le dos lacéré !
On peut le faire rentrer dans la catégorie des «esprits d’outils».
De plus, il existe depuis la nuit des temps. On ne connaît pas exactement l’âge des yôkai, mais je pense que celui-ci compte parmi les plus anciens.
On trouve déjà son portrait dans un livre de l’époque Edo (c. 1600-1868).
Pour être plus précis, disons que c’est un yôkai qui fut très tôt représenté et dessiné...
OBOROGURUMA
Il y a longtemps, par une nuit de lune voilée, un grincement de véhicule se fit entendre sur la grande route entre Kamo et Kyôto.
Les curieux qui sortirent précipitamment furent stupéfaits de trouver un monstre.
On l’appelle Oboroguma, le «véhicule indistinct». C’est la matérialisation d’une rancune, suite à un conflit fréquent au Moyen Âge entre chars à boeufs pour trouver une place où se garer, par exemple pour aller voir un défilé ou un spectacle.
Je pense qu’il s’agit encore d’un «esprit d’objet».
Depuis la nuit des temps, les rancoeurs humains demeurent fixées sur un lieu ou un objet.
Voici une histoire de l’époque d’Edo (c. 1600-1868) : Près du temple Sanjûsangen, dans le quartier de Fukagawa à Edo, se trouvait une maison vide depuis longtemps.
Un jour, un médecin y emménagea. Mais peu de temps après, il tomba malade.
Il souffrait de symptômes étranges sans qu’aucun remède ne lui fasse d’effet.
Cela le rendit dépressif et il était régulièrement pris de violentes douleurs.
Il demanda alors à sa famille :
- «Quand je pressens un assaut, un vent froid souffle toujours par le débarras et trouble mon énergie. Je pense que c’est certainement à cause d’un yôkai. Allez savoir s’il y a quelque chose de bizarre par là-bas.»
Mais on ne trouva rien qu’un vieil oreiller en bois, que sa famille brûla dans le jardin. Il dégagea une odeur désagréable, comme celle de la crémation d’un mort.
Quand l’oreiller fut entièrement consumé, le médecin était guéri, paraît-il. Cet oreiller devait avoir gardé une sorte de rancoeur humaine, à l’instar d’Oboroguruma...
ÔGUMO
Autrefois, au lieu-dit Iô dans une région reculée près de la ville d’Îyama, dans le canton Shimominochi en pays Shinano (l’actuel département de Nagano), vivaient une mère et son fils, pauvres paysans.
Le fils était jeune mais ne pouvait quitter le lit depuis une maladie bénigne qui avait mal tourné.
Parfois, sa mère l’entendait gémir :
- «L’araignée ! L’araignée arrivé !»
Evidemment, sa mère qui le veillait était prête à exterminer toutes les araignées qui se présenteraient.
Mais elle n’en voyait aucune. Seul le malade, dans ses visions, voyait la bestiole et en souffrait mille morts. La mère demanda finalement au prêtre shintô Ogawa de procéder à un exorcisme.
Celui-ci fournit des amulettes à coller sur toutes les portes. En vain : l’araignée parvenait à s’introduire dans la chambre et tourmentait le fils.
Toutefois, la volonté de sauver l’enfant était telle que la mère finit par être capable de voir la bestiole. Elle vit Ôgumo, l’«araigné géante», cachée dans le lit de son fils.
Les deux se défièrent du regard. Mais que pouvait faire la vieille femme face à la puissance considérable de son ennemie ?
Grâce à ses pouvoirs surnaturels, l’araignée recouvrit le corps de la mère. Celle-ci n’y voyait plus clair.
La mère appela désespérément au secours. Aussitôt des voisins accoururent, cognées et serpes à la main. Ils coupèrent les fils et réduisirent la bête en miettes.
L’araignée était d’une taille telle qu’il n’en existe nulle part ailleurs dans ce monde.
Quand le monstre fut abattu, le fils commença à se rétablir. Mais sa peau était déchirée sur le corps, car, visiblement, il s’était fait suçer le sang.
Même après sa guérison, il ne put marcher sans canne, à ce qu’on dit...
ÔHAGUROBETTARI
Dans l’ancien temps, les jeunes mariées se teignaient les dents en noir.
Cette teinture était obtenue en faisant tremper un métal dans du thé, du vinaigre ou du saké.
Et on appelait cela le «noir à dents» (ohaguro). Imaginez que vous croisez une femme qui vous fait un large sourire, dévoilant ses dents noires...
Vous n’hésiteriez pas longtemps à la compter parmi les yôkai, n’est-ce pas ?
Vous vous en doutiez : Ohagurobettari, les «dents toutes noires», est un yôkai féminin.
Elle apparaît dans un sanctuaire shintô ou un temple bouddhiste un peu à l’écart des villes, quand la nuit arrive.
Elle porte un kimono somptueux, parfois un costume de mariage, mais son visage est toujours caché.
Alors les passants ne peuvent s’empêcher de lui adresser la parole, par gentillesse ou par simple curiosité.
Alors, elle se retourne et dévoile son visa-ge : il est tout lisse et vide de tout trait !
- «Waaah !»
A ce cri, le visage blanc se déchire et jette un sourire démoniaque de ses dents toutes noires.
La plupart des gens tombent dans les vapes devant cette vision. Il paraît que, parfois, elle s’introduit même dans des maisons particulières.
Certains disent que c’est la métamorphose d’un blaireau. D’autres croient y voir un «ramassis compact de rancunes féminines aux dents noires».
Bref, imaginez une femme pâle comme du tôfu qui rigole, toutes ses dents noires dehors... Si encore elle est belle, ça peut avoir son charme, mais sinon, ce doit être sacrément impressionnant !
Je pense que c’est un yôkai proche de Nuppefuhofu, ou bien alors une sorte de fantôme...
ÔITEKEBORI
C’est le plus célèbre des sept mystères de Tokyo. Un pêcheur revenait d’une très bonne pêche, quand, longeant la douve Kinshi, un endroit très sombre, il entendit une voix :
- «Pose ça là ! Pose ça là !»
- «Qu’est-ce que c’est ? Bah, ce n’est rien», se dit-il, «j’ai dû me tromper...»
Mais il préféra quand même presser le pas. Et une fois à la maison, il découvrit que son panier à poissons était vide !
Voici maintenant une anecdote assez semblable qui se déroula à Kawagoé, dans le département de Saitama : La pêche avait été bonne, mais au moment de rentrer, le pêcheur entendit une voix qui faisait : «Pose ça là ! Pose ça là !».
Finalement, il fut obligé de rendre tous les poissons un à un. Toutes les histoires autour d’Oitekebori, «la douve pose ça là !» reprennent peu ou prou le même scénario.
Comme en général il s’agit de poissons, la plupart des gens pensent qu’ils ont affaire à une loutre métamorphosée.
Mais d’autres y voient plutôt une histoire de femme.
Avec leur célèbre sens de l’humour, les Edoïtes (habitants d’Edo, l’ancienne Tokyo) étaient plutôt fiers de ce récit d’horreur local.
Les sept mystères de Tokyo devinrent vite une série d’estampes qui se vendaient comme souvenirs de la capitale shogunale.
Dans ces estampes, Oitekebori ressemble à Yarokamizu qui propose à un passant : «Tu veux de l’eau ? Tu veux de l’eau ?» et qui balance un grand jet d’eau.
Sa célébrité témoigne de la curiosité des anciens envers ces évènements causés par une entité non humaine. Aujourd’hui encore, l’expression : «Je me suis pris un oitekebori dans la gueule», signifie : «On m’a laissé tomber»...
OKIKUMUSHI
Okikumushi, ou plus simplement Kikumushi, est un monstre-ver.
Autrefois, dans le canton de Kitakatsuragi en pays Yamato (l’actuel département de Nara), vivait un marchand de peignes et sa fille, Okiku.
Comme ils étaient très pauvres, Okiku fut amenée à s’introduire dans le grenier à céréales du village pour voler du riz.
Malheureusement, elle fut découverte. Elle eut beau se cacher dans un arbre - un torreya -, elle fut capturée et tuée à coups de lance.
Chaque année, au début du printemps, des vers luisants apparurent à cet endroit, parfois plus bas, jamais plus haut.
On les baptisa Okikumushi, les «vers Okiku». Ils ressemblaient à des peignes et ils étaient la matérialisation du ressentiment d’Okiku.
Durant l’ère Ansei (1854-1860), en pays Harima (dans le soud-ouest de l’actuel département d’Hyôgo), un autre Okikumushi provoqua l’émotion générale.
Le ver sortit d’un puits du quartier de Banchô à Edo, où le cadavre d’une servante, elle aussi appelée Okiku, avait été jeté après avoir été tuée par son maître pour quelques assiettes cassées.
Il paraît qu’on se déplaça en foule pour voir ce puits, même si, selon certains, ce n’étaient que quelques grotesques chenilles vertes.
On dit souvent que les papillons sont des réincarnations humaines. En Russie, un papillon revenait sans cesse se poser sur l’épaule d’une femme, et finit par habiter chez elle.
Moi-même, quand j’étais dans une île du Pacifique sud, j’ai creusé une tombe avec un bout de bois pour enterrer mes camarades.
Au moment où j’ai répondu un peu de saké, un papillon est arrivé. Il s’est posé sur la tombe et n’a plus bougé. Je crois que c’était la réincarnation d’un des défunts.
Au Japon, on connaît Chôkeshin, un cadavre devenu papillon. Et en Europe, il y a Moth, un papillon qui sort de la bouche d’un mort...
OKURICHÔCHIN
Un autre des sept mystères de Tokyo. L’hiver n’est terminé que sur le calendrier, et le froid est encore vif.
Toutefois, une lune voilée et un vent humide annoncent que le printemps n’est pas loin.
C’est par une nuit comme celle-là qu’apparaissait Okurichôchin, autrement dit la «lanterne qui raccompagne», dans les parages du temple Hôôn.
Un samouraï ivre, manifestement de retour des quartiers de plaisir des environs, tels Asakusa ou Yoshiwara, chancelait devant le temple, l’air faraud.
Son serviteur qui l’accompagnait, songeant à la réputation du lieu et aux histoires d’horreur qui circulaient, n’en menait pas large, lui.
C’est alors qu’ils aperçurent la lumière d’une lanterne devant eux, ce qui leur donna du courage.
Ce devait être la servante d’une des riches famil-les du quartier.
- «Où allez-vous, mademoiselle ?»
- «Juste là, messieurs.»
Ils marchèrent ensemble en échangeant quelques mots.
- «Vous êtes presque arrivés, je vous laisse à présent...»
- «Eh bien, bonsoir...»
Ils la regardèrent s’éloigner. Elle fit quelques pas et disparut comme dans un rêve.
C’était Okurichôchin. Il y a environ cinquante ans, quand j’étais encore enfant, à la campagne, on utilisait toujours des lanternes pour marcher la nuit.
Quand on voyait une lanterne allumée au milieu de l’obscurité, on avait naturellement l’impression d’être entouré de monstres ou de fantômes.
Quand je repense à cette ambiance de mon enfance, je peux vous dire que la lumière d’une lanterne en pleine nuit joue un rôle important dans l’apparition des yôkai...
OKURIHYÔSHIGI
Encore un yôkai des sept mystères de Tokyo. Déjà que les nuits étaient mornes dans le centre administratif de Tokyo, pour ne rien arranger, il pleuvait.
Le clan Tsugaru avait fait installer des lanternes. Par nuit claire, ces lumières encourageaient les passants, mais une nuit comme celle-ci, cela créait une atmosphère encore plus sinistre que d’habitude.
Un peu plus loin commençait le faubourg d’Irié. Là-bas c’était animé, plein de gargotes de nouilles avec chambre à louer (ancêtres des hôtels pour couples) et de prostituées indépendantes qu’on appelait les «faucons de nuits».
Mais, quand il pleuvait, il n’y avait pas un chat. Seule patrouille la brigade citoyenne pour la sécurité du quartier.
Sûr que l’homme de garde cette nuit eût préféré être ailleurs.
Mais le devoir, c’est le devoir ; il serra bien fort les cordons de son chapeau de jonc et se lança sous la pluie :
- «Attention aux incendies, braves gens !»
Tout à coup, il entendit le son caractéristique des claves de bois de la patrouille, «tonk tonk»...
- «Tiens ? Mais je n’ai pourtant pas encore frappé mes claves ?»
Puis encore, après un temps de silence : «Tooonk». Cette fois, pas de doute, c’était un yôkai ! Le patrouilleur se mit à trembler et courut à toutes jambes se réfugier dans la cabane de la brigade.
C’était Okurihyôshigi, les «claves accompagnantes». Il paraît que les patrouilleurs de l’époque le rencontraient fréquemment.
Et, chaque fois qu’ils en parlaient entre eux, ils s’excitaient encore plus. Finalement, quand quelques jours plus tard, un collègue de garde se mit à entendre n’importe quel son sec et résonnant, «tooonk !», la seule chose qui lui venait à l’esprit, c’était :
- «Ca y est, un yôkai !»
C’est comme ça que cette histoire a pris des proportions de plus en plus énormes...
ÔNYÛDÔ
Transportons-nous au mont Isedô à Aramaki, à l’extrême ouest de la ville construite au-tour du château de Sendai.
Il y a là une côte accidentée avec des rochers, parmi lesquels, autrefois, une pierre produisant chaque nuit un bruit monstrueux.
On l’appelait la «côte des gémissements». Après le coucher de soleil, personne ne voulait passer par là.
Plus tard, la rumeur se répandit que le rocher se transformait en Ônyûdô, le «bonze géant», immense et prêt à gratter le ciel, produisant un bruit comme celui d’une cloche fêlée.
La rumeur finit par être portée à la connaissance de Masamuné Daté, le seigneur de Sendai.
Celui-ci ordonna à un de ces subordonnés d’aller voir ce qui se tramait.
Le lendemain matin, celui-ci revint tout pâle et confirma d’un ton accablé l’apparition d’Ônyûdô, contre lequel il n’avait rien pu faire.
Masamuné s’y rendit cette fois en personne, un arc à la main.
Cette nuit-là, le cri fut deux fois plus assourdissant que d’habitude, suivi de l’apparition du «bonze géant», deux fois plus grand que d’ordinaire.
Masamuné, inflexible, banda son arc et toucha le monstre à la jambe. Le cri d’Ônyûdô déchira les ténèbres et disparut, redevenant simple rocher.
Mais, Masamuné ne retrrouvait pas sa flèche blanche et entendit un gémissement. En examinant le lieu, il vit entre les roches une loutre géante de la taille d’un veau, souffrant d’une flèche plantée dans son tibia.
Il la captura et retourna tranquillement au château. Depuis ce jour, tout rentra dans l’ordre. La côté a changé de nom et s’appelle aujourd’hui la «côte de l’anguille».
J’ai comme l’impression que c’est souvent un vieux blaireau ou une loutre géante qui se métamorphosent en Ônyûdô...
OSHIROI BABÂ
Dans la péninsule de Noto, en hiver, la neige métamorphose les prairies sauvages en un monde argenté où arbres et monts reposent sur un lit poudreux.
Soudain, des pas dans la neige brisent le silence... Une femme vêtue de blanc avance péniblement, le dos courbé, une canne à la main.
La neige s’est amoncelée sur son grand chapeau de jonc. Dans l’autre main, elle tient avec précaution un cruchon de saké.
Son visage ridé est tout blanc, comme poudré. C’est un yôkai qui sert Shifun Senrô, la «déesse de la poudre de riz» dont les femmes se maquillent.
Va-t-elle porter du saké à la déesse pour l’aider à supporter le froid ?
Oshiroi Babâ, la «vieille poudrée», marche dans la neige. On raconte l’histoire suivante qui arriva au célèbre bonze Ikkyû : A l’ouest d’Akzaki, dans le canton de Tôhaku (département de Tottori), il y a une petite rivière appelée la «rivière du maquillage».
Ikkyû, en route pour Kyûshû, la traversa et aperçut une femme très belle qui se baignait.
Celle-ci grimpa sur un rocher pour se sécher.
- «Admirable !» dit le bonze.
- «Horrible !» répondit la femme.
Puis, elle plongea et disparut. Un peu plus loin, le bonze trouva un puits. Là, une vieille femme d’au moins cent ans se maquillait en se mirant dans l’eau du puits.
Persuadé qu’il s’agissait de la beauté de tout à l’heure métamorphosée, Ikkyû lui adressa la parole mais n’obtint aucune réponse.
Alors, il déclama le poème suivant : «Admirable / Une femme âgée de cent ans / Regarde son reflet dans le puits / Herbe flottant sur l’eau».
Pour le coup, il fallut bien qu’elle réponde : «Telle est la vieillesse / On ignore l’âge qui menace / Honte à mon reflet / Sur la rivière du maquillage».
Puis, elle disparut...
OTOROSHI
Une maison qui n’est plus habitée se délabre vite. Il y a de quoi faire méditer sur la fugacité de toutes choses ici-bas, comme quand quelqu’un prend un grand coup de vieux, tout à coup.
Sans compter qu’avec ça, une maison en ruine dégage vite une atmosphère sinistre, voire même, passe facilement pour une maison hantée.
Les enfants sensibles y ressentent la présence de quelque chose.
Si ça se trouve, c’est ça qu’on appelait Otoroshi.
Au milieu d’une forêt de bambous, on voit parfois une vieille maison, un mur en terre effondré, ou une résidence abandonnée ou délabrée...
Qui y habitait autrefois ? Probablement un personnage puissant et prospère...
C’est dans ce genre d’endroit, sur un mur en pierre, par exemple, qu’on aperçoit parfois Otoroshi. Si on essaie de jeter un coup d’oeil à l’intérieur de la maison, il tombe «boum» et surprend les curieux.
On dit qu’il ressemble à un ogre, rouge de corps et de visage.
En fait, Otoroshi est un yôkai qui assure la protection des dieux. Il habite plus souvent dans un sanctuaire désolé.
Et quand quelqu’un s’y conduit mal ou y fait des bêtises, il produit un bruit énorme. Il peut aller jusqu’à tomber d’un endroit élevé et écraser le mécréant.
Son rôle est de donner une bonne leçon aux humains. Il est célèbre pour resté perché sur le torii, le portique en bois laqué des sanctuaires, et quand un irrespectueux passe dessous, il tombe : «Boum !»...
RAIJÛ
Son nom, Raijû, la «bête de la foudre», vient du fait qu’il apparaît là où tombe la foudre.
Dans les temps anciens, on pensait que certains animaux étaient liés à la foudre.
Autrefois, dans les montagnes du pays de Shimotsuké (l’actuel département de Tochigi) vivait une animal du nom de Raijû.
Quand un nuage d’orage se formait, il s’excitait et bondissait dans le ciel.
Mais en temps normal, il était comme un bon matou. Dans cette région, on chasse cet animal de temps en temps et on appelle cela la «chasse à la foudre».
A l’époque d’Edo (c. 1600-1868), la foudre tomba un jour près d’Asakusa, devant le portail d’un certain Kozaemon Niwa.
Selon le garde de faction, un nuage était descendu très bas et la foudre avait grondé en même temps qu’une espèce de feu était monté du sol vers le nuage.
A l’endroit du phénomène, il trouva une bête étrange. Il lui donna un coup de bâton et la bête se carapata dans une baraque.
Reçue à coups de bâton et de pierres, la créature prit de nouveau la fuite, non sans avoir griffé un homme au visage.
L’homme tomba subitement dans les pommes, peut-être empoisonné. L’animal était plus grand qu’un chat, le corps gris et le ventre blanc.
On trouva des traces de griffes sur le pilier du portail où était tombée la foudre.
Selon Bunchô Tani, peintre de l’époque Edo, quand la foudre tombe, les gens des environs perdent souvent la raison.
Mais, il suffit de leur faire manger du maïs pour qu’ils reviennent à eux. Un jour, la foudre tomba chez un seigneur et son garde devint invalide.
Mais, dès que Bunchô lui fit avaler du maïs moulu, il fut guéri. Ce peintre alla également faire un croquis chez quelqu’un qui prétendait garder chez lui un Raijû.
Et d’ailleurs, le maître de l’animal l’informa qu’il aimait le maïs...
ROKUROKUBI
Rokurokubi, la «tête volante», allonge son cou et cherche sa victime la nuit, quand tout le monde est couché.
La plupart du temps, il prend la forme d’un femme et certains disent qu’elle suce l’essence vitale des hommes.
Autrefois, un seigneur en chemin pour Edo passa la nuit dans une grande auberge.
Il avait laissé son cheval à l’écurie. A la troisième heure du boeuf (vers deux heures et demie du matin), le palefrenier s’était endormi quand Rokurokubi apparut d’on ne sait où et suça la force vitale du cheval par le cul.
Le lendemain, quand le seigneur voulut se remettre en selle, le cheval était si fatigué qu’il ne pouvait plus courir.
On dit que sur le cou de Rokurokubi, on voit toujours une veine violette.
On dit aussi qu’elle posa sa tête sur la poutre de la porte comme oreiller, pendant que son corps reste dans le lit.
Son cou ne s’allonge que pendant la nuit, et dans la journée c’est une femme tout à fait ordinaire.
Un jour, l’abbé Zetsugan passa par le pays Higo (l’actuel département de Kumamoto) durant son pélerinage dans l’ouest.
En chemin, il logea une nuit chez des habitants d’un village.
N’arrivant pas à dormir, il récita un soutra. A minuit, le cou de la maîtresse de la maison s’étira et s’échappa par la fenêtre.
- «Voilà qui doit être causé par un lourd karma accumulé dans ses vies antérieures, c’est vraiment horrible», pensa l’abbé qui se replongea de plus belle dans son incantation.
A l’aube, le cou avait regagné le corps. L’abbé pensa à en parler au maître de la maison, mais changea d’avis : inutile de troubler autrui en intervenant dans des affaires qui ne regardent qu’eux.
Alors, il repartit sans rien dire. J’ai trouvé cette histoire dans Cent histoires réputées (Hyaku Monogatari Hyoban)...
SAGARI
Dans le département d’Okayama, et plus particulièrement dans le canton d’Oku, marchait un promeneur nocturne.
Au bord du chemin, il vit un vieux micocoulier dont les branches frémissaient sans qu’il n’y eût de vent.
Intrigué, l’homme s’arrêta et regarda l’arbre. Quelle surprise !
Il vit une tête de cheval suspendie à une branche. La tête ouvrit la bouche et hennit.
Stupéfié, l’homme dévala le chemin comme une pierre qui roule.
C’était Sagari, c’est-à-dire tout simplement le «suspendu».
Il apparaît dans n’importe quelle région du Japon.
Et notamment, le Sagari de la montagne d’Aizu est considéré comme un arbre hanté par l’esprit d’un cheval mort de maladie en voyage.
Voici une autre histoire : un homme, poursuivi par un brigand de la montagne, grimpa déses-pérément sur un arbre pour lui échapper.
Comme par hasard, sur cet arbre, il y avait Sagari, qui dormait dans sa position favorite, suspendu.
Réveillé en sursaut, Sagari tomba par terre. Ce fut un coup parfait, car le brigand était justement au pied de l’arbre.
Le pauvre bandit en eut la tête écrasée et mourut. Quant à Sagari, il regrimpa en grognant et retrouva vite le sommeil.
C’est vraiment un monstre mystérieux...
Comme phénomène bizarre en rapport avec les chevaux, il faut aussi mentionner Giba ou Taiba, le «démon des chevaux».
On dit que quand une bestiole entre dans l’oreille d’un cheval, celui-ci devient fou, ou bien alors la bête s’expulse par le cul du cheval avec un bruit énorme...
SAKABASHIRA
Un pilier de la charpente monté à l’envers se fâche et grince la nuit quand tout le monde dort ?
C’est Sakabashira, autrement dit le «pilier à l’envers». Depuis les temps anciens, un pilier monté à l’envers est considéré porter malheur dans la maison : incendie, grondements...
Le «pilier à l’envers» le plus célèbre est celui de la porte Yômei du sanctuaire Tôshôgû à Nikkô.
Quand vous vous placez face à la porte, le pilier se trouve à gauche.
Vous verrez le sculpture à l’envers. Certains disent qu’il fut installé ainsi exprès pour éloigner les calamités.
Mais, il existe également Hashira Yôkai, le «yôkai du pilier», qui se plaint d’avoir été installé de travers.
On dit aussi que Happa Yôkai, le «yôkai des feuilles», sort d’un pilier mal monté.
Il apparaît dans les rêves des habitants de la maison et les effraie.
Autrefois, lors d’une fête chez un marchand à Odawara, une voix se fit entendre d’on ne sait où :
- «J’ai mal au cou...»
Les invités furent tous surpris et regardèrent autour d’eux. Mais il n’y avait personne. Et encore une fois :
- «J’ai mal au cou...»
En cherchant bien, ils comprirent que cette voix sortait du pilier du salon. D’ailleurs, même dans une petite maison, en allant aux toilettes la nuit par exemple, on sent une présence étrange.
Alors, imaginez, avant l’électricité, surtout dans une grande maison... Rien qu’en voyant un vieux pilier noirâtre, on croyait très vite être entouré de toutes sortes d’êtres inconnus.
Je pense que si les humains n’étaient pas d’une nature aussi facilement impressionnable, les yôkai ne se seraient pas autant développés...
SARAKAZOE
Dans le quartier de Banchô à Edo, habitait Aoyama, régisseur des cuisines de la cour du shogun, samouraï appointé à mille cinq cents balles de riz par an.
Une de ses domestiques, Okiku, âgée de seize ans, cassa un jour une des dix assiettes en porcelaine chinoise, trèsor de son maître.
Aoyama et sa famme, qui étaient cruels, lui coupèrent le majeur de la main droite.
Okiku perdit connaissance et ne dut sa vie qu’aux soins de ses collègues.
Mais cela ne satisfit pas le couple qui ligota ensuite Okiku et l’enferma sans lui donner à manger, en vue de l’exécuter sous peu.
Okiku préféra encore mettre fin elle-même à ses jours : une nuit parfaitement calme, elle se jeta dans un puits situé au bord d’un fourré de bambous.
Une atmosphère sordide se répandit dans la résidence à compter de ce jour.
Un sanglot de femme se fit entendre, puis un feu follet de rancune sortit du puits où Okiku s’était jetée.
Soudain, il y eut un éclair éblouissant et, au fond du puits, une horrible voix de femme qui comptait :
- «Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf... Malheur... !»
Oui, elle se lamentait de la dernière assiette qui manquait. Saisis par la peur, les autres domestiques demandèrent leur congé au plus vite et plus personne ne voulut travailler dans cette maison à cause de cette apparition.
La rumeur courut dans toute la ville, jusqu’à parvenir aux oreilles du gouvernement, et Aoyama fut condamné.
Telle est la célèbre histoire des «assiettes dans une demeure de Banchô», et on appelle Sarakazoé le feu follet qui sort du puits et «compte les assiettes»...
SATORI
Autrefois, dans la forêt du mont Ôwada au pied du mont Fuji, habitait le démon Omoi, autrement dit la «pensée».
Ce démon avait le pouvoir surnaturel de percevoir tout ce que les humains ont dans la tête.
Il est similaire au démon Satori, l’«illumination», qui apparaissait autrefois dans les pays Hida et Mino (dans l’actuel département de Gifu).
En fait, le nom Satori est plus commun. Un jour, un bûcheron coupait du bois sur le mont Ôwada, quand soudain la «pensée» apparut, ce qui lui fit très peur.
Le démon éclata alors de rire et lui dit :
- «Je t’ai fait peur, hein ?!»
Le bûcheron, tout pâle, se mit à trembler. Il se dit : «Faut vite m’enfuir sinon je vais me faire manger.»
Alors Omoi reprit :
- «Tu es en train de penser que je vais te manger si tu ne t’enfuis pas vite.»
Le bûcheron, de plus en plus inquiet, se mit à courir aussi loin qu’il put.
- «Tu penses à courir aussi loin que tu peux, pas vrai ?» continua Omoi.
Comprenant qu’il n’y avait rien à faire, le bûcheron accepta son sort.
- «Ah, tu acceptes ton sort», reprit l’autre.
A ce stade, que pouvait-il faire d’autre que de se remettre à couper du bois ? Pendant ce temps-là, Omoi s’approchait de plus en plus et guettait l’occasion de le dévorer.
En fait, sur l’arbre géant que le bûcheron était en train de couper, il y avait un noeud. Et quand la hache toucha le noeud, un copeau sauta dans l’oeil du démon qui s’enfuit en maugréant :
- «Ce que l’on ne pense pas est bien plus terrible que ce que l’on pense.»
C’est ainsi que le bûcheron eut la vie sauve !...
SAZAEONI
On dit souvent qu’un vieux chat a tendance à se métamorphoser en yôkai Nekomata, le «chat à queue fendue».
Ceci n’est pas limité aux chats, tous les êtres vivants et les objets se transforment avec le temps et acquièrent une sorte de pouvoir spirituel.
C’est le cas de Sazaeoni, l’«ogre-turbot», un coquillage turbot cornu devenu yôkai à l’âge de trente ans.
Depuis lors, il possède un tronc, des bras et des jambes. D’habitude, il reste sagement au fond de la mer, mais les nuits de pleine lune, il flotte à la surface des flots et danse joyeusement, dit-on.
En pays Kishû (à cheval sur les actuels dé-partements de Wakayama et de Mié), une anecdote horrible se rapporte à Sazaeoni : Autrefois, le lieu-dit Namikiri était une base de pirates.
Un jour, un pirate sauva une femme de la noyade et l’emmena auprès de ses camarades.
Elle était si belle que tous la désiraient. Elle fut d’ailleurs d’accord pour coucher avec eux, chacun leur tour, mais le moment venu, elle leur arrachait les couilles !
Ils finirent par la jeter à la mer. A peine dans l’eau, elle se transforma en turbot cornu : c’était Sazaeoni.
On racontait également que le chef des pirates lui avait offert une fortune si elle lui rendait ses testicules.
C’est ainsi qu’il racheta ses couilles (kin) à prix d’or (kin)... On dirait le mot de la fin d’une comédie...
Remarquez que tous les êtres qui se transfor-ment en yôkai avec l’âge acquièrent la même faculté surnaturelle : la métamorphose.
Pirates ou milliardaires se retrouvent à leur merci en un rien de temps. Et dire que ça peut être un chien, un chat, une plante... ou un gastéropode.
Ca, c’est palpitant !...
SHIBAEMON TANUKI
Autrefois, en pays d’Awaji (dans l’actuel département de Hyôgo), vivait un paysan du nom de Shibaemon.
Un vieux blaireau (tanuki) venait souvent chez lui manger les restes, et Shibaemon faisait exprès de toujours lui laisser quelque chose.
Un jour, par curiosité, Shibaemon lui demanda :
- «Hé, tu dois savoir faire des tours, transforme-toi en humain, pour voir.»
Le lendemain, il vint métamorphosé en vieillard, féru dans les choses des temps anciens.
En bavardant tous les jours avec lui, Shibaemon apprit toutes sortes de choses.
Et sa réputation de savant se répandit dans les environs.
Sur ces entrefaites, la troupe de théâtre d’Izumo Takeda, célèbre auteur de jôruri de l’époque d’Edo, vint à Awaji par le pays de Naniwa (l’ancien nom de la ville d’Ôsaka) pour une dizaine de jours.
Le vieux blaireau voulut assister au spectacle et vint en vieillard.
Malheureusement, il fut reconnu part des chiens qui le tuèrent. Mais le cadavre conserva son apparence humaine.
On commençait à se demander si on n’avait pas fait une bêtise. Ce ne fut qu’au bout de vingt-quatre ou vingt-cinq jours qu’il reprit sa forme originale de blaireau.
- «Tout de même, un blaireau qui reste métamorphosé après la mort, c’est vraiment extraordinaire, comme du théâtre...», se dirent les villageois.
Telle est l’histoire de Shibaemon Tanuki, autrement dit le «blaireau de Shibaemon». Autrefois, un blaireau vivait dans un temple en Chine.
Celui-ci connaissait la géographie de la région mieux que les lettrés. Mais un jour, des chiens lui arrachèrent une jambe.
Devenu unijambiste, il fut domestiqué par des humains. On lui demandait de prédire l’avenir, et ses prophéties étaient toujours exactes.
Shibaemon Tanuki et ce blaireau chinois sont de la même espèce, je pense...
SHIO NO CHÔJI
Autrefois, à Shionoura en pays Kaga (dans le sud de l’actuel département d’Ishikawa), vivait un homme riche appelé Shio no Chôji, quelque chose comme «Richard-le-Sel».
Il possédait trois cents chevaux. Amateur de mets rares, il faisait mariner la chair dess chevaux morts dans du sel et du miso.
C’était tellement exquis que ses réserves ne lui firent pas long feu.
Alors, il abattit un vieux cheval qui ne servait plus à rien et le mangea.
Mais le vieux cheval lui apparut en rêve et le prit à la gorge.
Depuis ce jour, à l’heure où le cheval avait été abattu, son fantôme s’introduisait par la bouche de son ancien maître, puis ressortait après lui avoir ravagé l’estomac.
La douleur était atroce, et Chôji dut s’aliter. Il n’arrêtait pas de débiter des insanités, y compris l’aveu de ses méfaits passés.
Tous les jours, son délire durait trois heures. On fit appel à la médecine et à l’exorcisme, en vain ; il périt au bout fe cent jours, dans la position d’un cheval portant un bât fort pesant.
Voici une autre histoire, celle d’un marchand de melons. Celui-ci chargeait son cheval pour aller vendre ses melons sur de lointains marchés.
Cela dépassait la force d’un seul cheval. En plein soleil d’été, la pauvre bête était exténuée. Le marchand le fouettait, les yeux pleins de rage.
Le cheval avançait encore, les larmes dans les yeux. Et quand il eut vendu ses melons, le marchand tua son cheval fatigué pour s’en retourner avec un autre plus frais, sans aucun scrupule.
Un jour, en rentrant chez lui, il s’approcha de la marmite bouillonnante pour humer le fumet. Soudain, ses yeux tombèrent dans la marmite et furent vite cuits...
Ces deux anecdotes donnent une leçon à ceux qui maltraitent les chevaux...
SHIRO'UNERI
Un jour, un voyageur traçait sa route. Le soleil se couchait. Il chercha un toit, mais ne trouva rien à part une vieille maison vide.
Il décida d’y passer la nuit. Il ouvrit la porte à moitié cassée. Soudain, une puanteur terrible lui sauta au visage et une chose gluante se colla sur sa bouche.
D’horreur, l’homme tomba dans les pommes.
C’est ce qu’on appelle Shiro’uneri, le «méandre blanc». Quand on abandonne une vieille serpillère mouillée dans la cuisine, la crasse et l’humidité se mettent à fermenter et elle commence à puer.
C’est à ce moment qu’elle se métamorphose en yôkai Shiro’uneri.
C’est ce qui explique pourquoi il apparaît principalement dans les ruines ou les maisons inhabitées.
Le soir, il s’envole tout seul et se plaque sur la bouche d’un passant.
L’odeur et la texture gluante sont tellement répugnantes que la plupart perdent connaissance.
Peut-être veut-il donner ainsi un avertissement aux humains de garder leur cuisine propre ?
Les anciens croyaient ainsi qu’une vieille serpillère pouvait se métamorphoser. Ce qui est assez compréhensible, car c’est effectivement dégoûtant.
Dans une maison ordinaire, ça va encore, mais dans une ruine ou un dépotoir, c’est d’une saleté au-delà de tout ce qu’on peut connaître.
Imaginez que cette serpillère devienne un yôkai, s’enroule autour de votre cou ou vous saute au visage... Pas très agréable, n’est-ce pas ?
De nos jours, on brûle tout, les serpillères présentant les caractéristi-ques idoines pour se métamorphoser en yôkai se font rares.
Mais à l’époque où on manquait de l’essentiel, une simple serpillère, c’était quelque chose. D’ailleurs, d’autres vieux objets - les moustiquaires, par exemple - peuvent aussi se transformer en yôkai...
SHÔKI
A l’époque de Kamakura (1185-1333), sous le règne du shogun Tokimasa Hôjô, Shôki, le «petit ogre», apparut pendant un demi-sommeil et essaya de le tuer.
Ceci presque tous les soirs et aucune oraison ni exorcisme n’eut d’effet.
Une nuit, dans son rêve, apparut un vieil homme s’appuyant sur une houlette ornée d’une colombe, symbole de force, qui dit :
- "Je suis l’esprit de votre sabre. J’ai beau désirer supprimer le yôkai, je n’y arrive pas car je suis souillé. Purifiez-moi, et j’en viendrai vite à bout.»
A ces mots, Tokimasa se réveilla, bouche bée.
A la suite de cette révélation mystérieuse, Tokimasa ordonna à un forgeron de purifier son sabre, et quand ce fut fait, le posa dans sa chambre.
Le lendemain, un valet apporta devant Tokimasa un brasero de charbon de bois quand soudain le sabre tomba dessus et en coupa un pied.
Persuadé que cet événement n’était pas le résultat du hasard, Tokimasa fixa une moulure représentant un petit ogre sur les pieds du brasero et attendit que le monstre apparaisse.
La nuit venue, Shôki se montra. Soudain, le sabre s’envola tout seul et le trancha définitivement. De ce jour, l’ogre ne revint plus jamais.
Comme le montre cet exemple de bataille entre un esprit et un yôkai, les objets peuvent être habités par un esprit, c’est pourquoi il faut les trai-ter soigneusement, car le moment venu, il peut s’avérer vital de les avoir de son côté.
Telle est la morale de cette histoire...
SHUNOBON
En pays Ôshu (l’actuelle région du Tôhoku), au sanctuaire Suwa, vivait un monstre horrible du nom de Shunobon, autrement dit le «plateau vermillon».
Un jour, à la nuit tombante, un samouraï d’environ vingt-cinq ans passa seul devant le sanctuaire en pressant le pas, car il connaissait la réputation du monstre.
Arriva alors, par-derrière, un autre samouraï d’à peu près son âge.
Heureux d’avoir ainsi trouvé un compagnon de route, ils se mirent à deviser de choses et d’autres tout en progressant sur le sentier désolé.
Soudain, le premier samouraï se rappella l’histoire du «plateau vermillon» et dit :
- «On dit qu’un monstre apparaît par ici. Le connaissez-vous ?»
- «Oui, n’est-il pas comme cela ?»
Et se retournant vers le jeune samouraï, il montra un visage entièrement vermillon comme un plateau laqué, les yeux couleur de sang, les cheveux comme des aiguilles, une corne au milieu du front, et le bouche fendue jusqu’aux oreilles.
Le jeune samouraï en tomba dans les pommes. Revenant à lui au bout d’une heure environ, il regarda autour de lui et s’aperçut qu’il se trouvait devant le sanctuaire de Suwa.
Il parvint néanmoins à rentrer chez lui et demanda de l’eau. Inquiète de son air troublé, sa femme lui demanda ce qui se passait.
Quand il eut achevé son récit, sa femme répondit, les yeux comme des soucoupes :
- «Je vous plains d’avoir été victime d’une telle horreur... Au fait, ce «plateau vermillon» n’était-il pas comme ceci ?»
Et se tournant vers lui, elle lui montra un visage aussi horrible que le précédent. Le jeune samouraï perdit à nouveau connaissance et, cette fois-ci, en mourut.
Je me demande si ce Shunobon n’est pas de la même famille que Nupperabô, le «tête-lisse»...
SHUSSEBORA
Au fin fond d’une montagne sauvage, vit une conque marine yôkai.
Elle s’est transformée en dragon après avoir vécu trois mille ans à la montagne, trois mille ans dans un village, puis trois mille ans dans la mer.
On l’appelle Shussebora, la «conque qui a réussi». Elle est avérée dans le coin depuis les temps anciens.
On dit qu’à l’embarcadère d’Imagiré au pays Enshû (l’actuel département de Shizuoka), se trouve la cavité par laquelle elle sort.
Manger de sa chair assure de vivre indéfiniment, dit-on. A vrai dire, les conques sont aussi connues pour servir de trompes aux ascètes yamabushi, alors j’imagine que plusieurs personnes ont déjà mangé de sa chair.
Et pourtant, je n’ai jamais entendu parler de qui que ce soit qui aurait vécu longtemps grâce à ce coquillage.
Si ça se trouve, c’est de là que vient l’expression japonaise «souffler dans la conque» pour parler d’un vantard.
Dans certaines régions, quand un orage éclate et que la montagne semble toute secouée, on voit quelque chose sortir de la terre.
On pense que c’est une conque marine et on appelle cela la «sortie de la conque».
Mais personne ne l’a vue pour de vrai. Il y a bien longtemps, une homme de lettres regardait son jardin quand un souffle blanc jaillit de la haie de bambous et grandit en un rien de temps jusqu’à atteindre un jô (environ trois mètres).
Les cailloux autour étaient mouillés comme s’il avait plu, et pourtant le ciel était parfaitement dégagé. Intrigué, il examina le lieu.
Alors, un lézard sortit de la haie.
Ce lézard ressemblait à Mizuchi et Shussebora. Aussi l’homme de lettres conclut-il que ce souffle blanc et les cailloux mouillés étaient l’oeuvre du lézard...
SUNAKAKE BABÂ
L’existence de Sunanaké Babâ, la «vieille lanceuse de sable», est attestée dans le département de Nara.
Elle demeure dans une bois près d’un sanctuaire shintô et jette du sable sur les passants.
Il semble que personne n’a jamais vu exactement à quoi elle ressemble.
Ce yôkai est différent du «blaireau lanceur de sable» qui, lui, apparaît dans tout le pays.
A Nishinomiya, dans le département de Hyôgo, un ancien dit l’avoir vue sur un pin.
Visiblement, elle apparaît principalement dans la région de Kinki.
Une lectrice habitant à Kyôto m’a écrit une lettre pour me faire part de son expérience : Elle revenait d’une visite à un sanctuaire shintô quand elle reçut une poignée de sable lancée depuis les brousailles.
N’écoutant que son courage, elle sauta dans le fourré, un bâton de bambou à la main.
- «Qui a osé me jeter du sable ?»
Aucune réponse, personne, silence... Il n’y a qu’une grosse pierre d’un mètre environ.
«Une pierre ne peut quand même pas lancer du sable ?! [...] En tout cas, je n’ai jamais eu aussi peur», conclut cette lectrice. Pour ma part, je suis persuadé qu’il s’agit là de Sunanaké Babâ.
De nos jours, où les yôkai apparaissent de plus en plus rarement, on peut dire que c’est une expérience très précieuse.
Près de la rivière de Toné, on raconte plusieurs histoires d’un oiseau qui jette du sable du ciel, ou d’un blaireau faisant de même du haut d’un arbre.
Quelqu’un s’est demandé si ce n’était pas là l’origine de la «vieille lanceuse de sable» et du «blaireau lanceur de sable».
Effectivement, plus haut vole l’oiseau, moins on le voit. Alors, celui qui reçoit le sable se pose des questions, ne voyant pas à qui il a affaire...
SUPPON NO YÛREI
A l’époque d’Edo (c. 1600-1868), on pensait que la chair des trionyx (suppon) était souveraine contre les hémorroïdes.
Et les magasins spécialisés dans cette sorte de tortue cartilagineuse étaient nombreux.
Trois hommes habitant à Nagoya commandaient toujours du trionyx pour accompagner leur saké, pas tant pour sa vertu thérapeutique que tout simplement pour son goût.
C’étaient en quelque sorte des accros au trionyx, comme on dirait aujourd’hui.
Un jour, l’un d’entre eux sortit en acheter un. Soudain, il découvrit que le patron du magasin avait une tête de trionyx.
Surpris, il regarda plus bas et s’aperçut qu’elle était exces-sivement longue, comme un fantôme. Epouvanté, il rentra chez lui à toutes jambes et se glissa sous sa couverture chauffée.
Malgré cela, il resta plusieurs jours à trembler et frissonner. De ce jour, il se garda bien de toucher à la chair de trionyx.
On dit qu’un trionyx qui mord ne lâche jamais. Du coup, on a l’image d’un animal obstiné. C’est peut-être pour ça que son fantôme (yûrei) apparaît quand on en mange excessivement.
Moi aussi, un jour, j’ai pu goûter à une soupe de trionyx. C’était léger et très goûteux. Et dans une île du Pacifique sud, j’ai grillé un gros escargot.
Pareil, j’ai bien aimé son goût léger. Et quand j’étais pe-tit, une limace s’était perdue dans mon assiette de ragoût et je l’ai mangée.
Ca ressemblait aux escargots, ou plutôt quelque chose entre le pouple et le trionyx, en encore plus mou. En fait, on pourrait appeler ça une consistance fantômatique.
Elle a glissé dans mon estomac, je n’était même pas sûr de l’avoir mâchée. Vous voyez, rien qu’en parlant de cette texture, j’ai l’impression de comprendre pourquoi on pensait que le trionyx pouvait se transformer en fantôme...
TAKEKIRIDANUKI
La nuit, on entend parfois un bruit de branchettes de bambous que l’on casse : «Tchon tchon».
Plus tard, les bambous sont coupés à la base et tombent : «Zzaash».
Mais le lendemain matin, nulle trace de ce travail. On entendait souvent cela dans le département de Hyôgo.
Ce serait l’oeuvre de Takekiridanuki, le «blaireau coupeur de bambous».
Dans les montagnes d’Atago en pays Enshû (département de Shizuoka), la nuit, on entend le même bruit accompagné de kagura bayashi, le musique du culte shintô.
Ce sont les blaireaux de Yamabayashi, l’«orchestre de la montagne».
Au village de Kuma (l’actuel Tenryû), un témoin dit avoir vu un blaireau se frapper le ventre comme un tambour.
On dit souvent que les blaireaux trompent les humains. Mais ça ne les empêche pas d’être cultivés, ils avaient même une écriture à eux, dont il reste quelques traces.
Dans tout le Japon sévit Sunamakidanuki, le «blaireau lanceur de sable», qui jette du sable depuis les broussail-les au bord d’un sentier.
A Hiroshima et Kagawa, Azukiarai, «lave soja», fait un bruit de fayots rouges qu’on lave.
Lui aussi serait un blaireau. Dans le canton de Yazu, dans le département de Tottori, un blaireau fait un énorme boucan, comme un arbre qu’on abat.
Il s’arrête quand quelqu’un fume, dit-on. Les anciens pensaient que les blaireaux se métamorphosaient et que leurs testicules étaient énormes.
C’était autre chose que nos banals blaireaux d’aujourd’hui. Ils leur ressemblaient sans doute, mais avec une intelligence supérieure et dotés de pouvoir surnaturels.
Ils doivent se cacher quelque part, maintenant. Quand quelqu’un croit que les blaireaux et les renards se méta-morphosent, on se moque de lui, sans chercher plus loin.
Evidemment, ce n’est pas comme ça qu’on arrivera à comprendre quoi que ce soit...
TANKORORIN
Les kakis que personne ne ramasse et qui pourissent sur l’arbre peuvent se transformer en un genre de bonze appelé Tankororin.
Il y a bien longtemps, dans le quartier Nijûninmachi à Sendai, il y avait cinq ou six arbres à kakis dans le jardin d’une ancienne famille.
Les propriétaires, tous âgés, ne pouvaient les cueillir. Les arbres étaient plutôt vexés que leurs fruits n’intéressent personne.
Et puis, ce poids sur les branches les fatiguaient. Il y avait bien quelques oiseaux qui venaient picorer, mais à part ça, rien.
Les conditions étaient remplies pour la métamorphose des kakis. Un jour, à la tombée de la nuit, on vit un inconnu fagoté comme un bonze se balader en ville, les manches de son kimono débordantes de kakis qui roulaient à terre.
Les passants le trouvèrent lugubre et se cachèrent derrière une maison pour l’observer. Alors, ils virent le bonze pénétrer dans le jardin et disparaître derrière un arbre...
Intrigués, ils allèrent demander conseil à un ancien du quartier, non sans avoir ramassé et mangé quelques kakis tombés à terre.
- «C’est Tankororin !» dit le vieux.
Parfois, ils se transforment plutôt en Kakiotoko, un «homme kaki» au visage rouge orangé qui frappe aux portes la nuit.
Il faut se mettre à sa place : si un arbre fait des fruits, c’est bien pour disperser ses pépins. Si personne ne cueille ses kakis, rien d’étonnant à ce qu’il décide de les éparpiller lui-même, grâce à Tankororin...
TANOKAMI
Tanokami, le «dieu des rizières», apporte bonne récolte. C’est pourquoi cette divinité se retrouve dans toutes les régions.
Son culte est particulièrement actif du côté de Suzu dans la péninsule Noto : ils donnent du riz blanc au «dieu du printemps» qui a les pieds blancs, et du riz aux haricots de sojas rouges au «dieu des rizières» car ses pieds sont rouges.
Parfois, ils mettent une étiquette sur le bol du «dieu des rizières», car celui-ci voit mal à force d’être longtemps resté au fond de la terre.
A Tsukuba, département d’Ibaraki, pour fêter la fin du repiquage du riz, les femmes bottellent des semis, en lavent les racines, et les posent chez elles sur le couvercle d’une grande marmite.
Puis, elles sèment dessus des grains ou de la farine de riz et accompagnent le tout de riz aux sojas rouges et de saké.
Telle est la recette pour la divinité.
Dans le canton de Katori, département de Chiba, le dernier jour du repiquage, on offre une bottre de semis au «dieu de l’agriculture» (Kôjin Sama).
Les femmes ont intérêt à laver soigneusement les plants, car autrement, elles accoucheront de gosses laids.
Dans le département de Kagoshima, ils vont voler la statue en pierre du «dieu des rizières» d’un village voisin, ce qui apporte une force miraculeuse, paraît-il.
A la place, ils laissent une lettre. Quelques années plus tard, les deux villages organisent une cérémonie solennelle de restitution de la statue.
A Saga, au moment de la moisson, les habitants laissent exprès quelques épis sur pied. Ils appellent cela le «dieu des rizières», et ne les moissonnent qu’à l’aube du premier jour du cheval de la onzième lune.
Ils offrent ces épis au «dieu de l’agriculture» et en font une bouillie de riz le quinzième jour du Nouvel An...
TATAMITATAKI
Tatamitataki, le «batteur de tatamis», est aussi appelé Batabata.
C’est un yôkai qui fait du bruit la nuit comme s’il battait des tatamis.
A Kôchi, ils pensent que ce sont des blaireaux qui font ça. Et à Wakayama, on dit qu’il apparaît seulement en hiver. A Hiroshima, ce bruit se produit les nuits d’hiver quand souffle le vent du nord.
A proximité se trouve une pierre appelée la «pierre Batabata».
Celui qui la touche garde une tache sur la peau.
Autrefois, un homme essaya de comprendre ce qu’était réellement ce «batteur de tatamis» et réussit à localiser la source du bruit : une pierre au milieu du bosquet de bambous du village.
Au bout d’un long moment, une sorte de nain finit par sortir de la pierre et fit du bruit en frappant dessus.
L’homme s’approcha pour mieux vérifier, mais le nain rentra dans la pierre.
Il la ramena chez lui pour mieux l’étudier. Mais il lui vint une tache sur la figure qui grandit de jour en jour jusqu’à avoir la même taille que la pierre.
Pensant qu’il s’agissait là d’une malédiction, il retourna la remettre dans le bosquet de bambous, là où il l’avait trouvée.
Alors, la tache sur son visage disparut. De ce jour, on pense que c’est l’esprit d’une pierre qui produit Batabata. Tatamitataki apparaissait par ailleurs à Hiroshima sur les toits ou dans les jardins la nuit.
Les habitants se réunirent pour enquêter sur le phénomène, mais la seule chose qu’ils réussirent à comprendre, c’est que le bruit s’entendait à une distance de sept à huit ken (soit une douzaine de mètres).
J’ai trouvé cette histoire dans Le Pinceau pour oublier l’ennui (Fudé no Susabi). Tout ce qu’on peut dire, c’est que c’est un yôkai qui fait un bruit mystérieux...
TEARAIONI
Dans le département de Kagawa entre Takamatsu et Marugamé, il y a une baie entourée de montagnes sur trois li (environ douze kilomètres).
Autrefois, un géant se lavait les mains là, en prenant appui sur les montagnes des deux côtés.
C’est Tearaioni, ou l’«ogre qui se lave les mains», comme son nom l’indique, plus souvent appelé «Tearaioni du pays Sanuki».
Je pense qu’il est de la même famille que Daitarabô ou Daidarabocchi.
Il se lave les mains en enjambant les montagnes, mais qu’a-t-il fait pour se salir ?
C’est d’ailleurs la question que pose le livre Histoires nocturnes de Tôsanjin (Tôsanjin Yawa).
Daidarabocchi est nettement plus grand que lui, il tient dans sa main une île entière de cinq ou six li carrés (plus de vingt kilomètres carrés) et boit l’eau de la mer en s’appuyant sur le sommet du mont Fuji.
Le bonze Hakuin a écrit un poème sur lui avec une il-lustration : «La mer il avale / Cette neige est marron / Le mont Fuji».
Le mont Haguro se trouve au nord d’Utsunomiya dans le département de Tochigi depuis que le géant Dendenbomé l’a posé là, dit-on.
Lui, ce sont les pieds qu’il se lave dans la rivière Kinu, assis sur le mont.
Dans chaque région, on trouve des traces de pas de Daidarabocchi. Celles du temple Ryûkaku à Ajiki (l’actuelle ville de Sakaé) dans le département de Chiba sont celles qu’il a laissées en écartant les jambes, un pied à l’ouest, un pied à l’est, pour pisser.
L’événement a donné le lac Inba. Quant à la montagne du sanctuaire Ôwashi, c’est ce que le géant portait sur son dos à ce moment-là et dont il s’est délesté pour être plus à l’aise, paraît-il.
Même si Tearaioni n’est pas aussi grand que Daidarabocchi, lui aussi faisait sans doute partie du peuple des géants des temps anciens...
TENGU
Le Tengu du mont Kasa en pays Kishû (l’actuel département de Wakayama) et l’abbé Shinyo du temple Jôdo à Koza étaient amis et se voyaient de temps en temps.
Un certain Zenbê Konya, affilié au temple, entendit parler de leur amitié et insista auprès de l’abbé pour qu’il lui arrange un entretien avec Tengu.
Il se rendit au temple vers l’heure de la visite de Tengu et lui fut présenté.
Bien sûr, il lui demanda une démonstration du fameux «chamboulement de Tengu».
- «Rien de plus facile», dit Tengu.
Il plaça des ailes sur le pilier derrière lui, et hop, il poussa le pilier.
Le pilier entier gronda. Puis, le ciel, la terre, la montagne, la rivière se mirent tous à vibrer. On aurait cru la fin du monde.
De peur, Zenbê perdit connaissance. Et, quand le doyen le fit revenir à lui, il s’enfuit sans demander son reste.
Dans la Chine ancienne, on appelait les étoiles filantes «renard des cieux». C’est là la première apparition de Tengu en quelque sorte (tengu : littéralement «renard céleste»).
Sauf qu’il paraît que Tengu n’existe qu’au Japon et nulle part ailleurs. En tout cas, il a commencé à avoir un impact réel dans la population depuis que se firent connaître les ascètes du culte Shugendô, la «voie de l’entraînement et de l’expérience».
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, Tengu et Kappa sont les plus célèbres yôkai du Japon. Quand j’étais petit, j’étais vraiment persuadé que Tengu habitait au fond de la montagne.
Encore aujourd’hui, quand je vois une statue de Tengu, sur le mont Takao par exemple, je me dis que cet être est tellement en harmonie avec ce rude environnement que, sans aucune doute, des esprits de la montagne se transforment en Tengu.
Par ses pouvoirs surnaturels, il est comme une sorte de guerrier parmi les yôkai divins...
TENJÔNAME
Il y a un yôkai qui s’appelle Tenjônamé, autrement dit le «lécheur de plafonds».
Le plafond, ce n’est pas facile à nettoyer, et ce serait bien utile si un yôkai l’essuyait avec sa langue...
Mais en réalité, vous allez êtres déçus. Certes, comme son nom l’indique, il lèche le plafond, mais il ne le nettoie pas.
Au contraire, il y laisse des traces de salive.
Il apparaît dans une maison ou un temple quand il n’y a personne.
Puis, avec sa longue langue, il salit le plafond. Sa langue est longue, et son corps aussi est long, et tout maigre.
Dès qu’ils remarquaient la moindre tache au plafond, les anciens la mettaient sur le compte de Tenjônamé.
Or, on raconte une histoire selon laquelle ce yôkai fut un fois capturé pour servir les humains.
Un vassal de la famille Akimoto du clan Tatebayashi (dans l’actuel département de Gunma) demanda à Tenjônamé de lécher les toiles d’araignées qui tapissaient le plafond du château.
Pour lui, ça a dû être un jeu d’enfant.
Quand j’étais petit, j’avais une vieille voisine experte en yôkai.
Elle venait dormir chez nous de temps en temps. En voyant les taches du plafond, elle disait :
- «Regarde, c’est Tenjônamé qui apparaît la nuit et laisse des traces.»
En effet, il y avait là des taches mystérieuses et tout à fait «yôkaïesques».
Elle nous parlait aussi de Tenjôsagari, le «suspendu au plafond». Selon elle, c’était un monstre qui passait la tête par une fissure du plafond.
Il avait toujours un sourire malicieux. Quand des humains le voyaient, il se retirait tranquillement par le trou d’où il était venu.
Autrefois, les ampoules électriques n’étaient pas très puissantes. Il y a encore plus longtemps, on s’éclairait à la lampe à huile.
Je peux facilement comprendre que les anciens ressentaient une présence sur un plafond obscur...
TENOME
Un jour, un aveugle traversait une morne étendue de roseaux.
Soudain, des brigands surgirent, se mirent à plusieurs pour le sabrer, puis s’enfuirent après lui avoir volé le peu d’objets de valeur qu’il avait sur lui.
Le malheureux aveugle périt là, dans cette plaine au milieu des roseaux.
Mais il y a ce proverbe : «Abuser un aveugle, c’est être maudit pour sept générations.»
Après un tel crime, la victime non plus ne put partir simplement au pays de Bouddha.
Toutes les nuits, l’aveugle errait à la recherche de ses assassins pour accomplir sa vengeance.
Ses yeux ne voyaient pas, mais à force de tâter avec ses mains, la puissance de son ressentiment fit que des yeux lui poussèrent sur les paumes.
Dès lors, les soirs de pleine lune, les yeux de ses mains s’ouvraient et cherchaient ses ennemis sous la lumière de la lune.
L’âme des victimes de meurtres parviennent difficilement à reposer en paix.
Leur rancune se transforme parfois en feu follet qui erre sur terre. Tenomé, les «yeux des mains», est un de ces yôkai né d’une rancoeur.
La rancune est une chose terrible. Peu de monde le dit, mais de ce point de vue, le monde n’a pas changé : aujourd’hui comme avant, là où il y a des humains, tourbillonnent les ressentiments et les rancoeurs inassouvies.
En fait, l’astuce pour vivre tranquille serait d’éviter de s’attirer les rancoeurs des autres. Mais certains sont capables d’en vouloir à quelqu’un pendant trois ans, juste parce qu’un plat d’anguille dans un restaurant ne leur a pas plu.
Là, on peut dire que c’est un désastre naturel si vous rencontrez ce type de personne. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les rancunes restent vives encore aujourd’hui, même si elles deviennent rarement des yôkai comme jadis...
TÔFU KOZÔ
Sous la pluie fine, si vous voyez dans un bosquet de bambous un enfant avec un grand chapeau de jonc tenant un plateau de tôfu à la main, c’est Tôfu Kozô, autrement dit le «gamin tôfu».
Son tôfu est drôlement appétissant, mais ne vous laissez surtout pas séduire car si vous en mangez imprudemment, tout votre corps sera pris de moisissure.
On ne sait d’où il vient. En fait, son apparition n’est pas obligatoire, et on a souvent vu du tôfu apparaître seul sur un chemin : Ceci se passait à Imaizumi en pays Satsuma (dans l’actuel département de Kagoshima).
Un matin, une dizaine ou une vingtaine de morceaux de tôfu étaient déposés devant les maisons.
Quelqu’un les avait-il jetés là, ou était-ce un don ? Personne ne le savait.
Or le même phénomène était survenu dans d’autres quartiers et toute la ville jasait.
Qui avait pu faire une bêtise pareille pendant la nuit ? Ca ne pouvait pas être un humain, c’était certainement un renard ou un blaireau...
Bref, les habitants se perdaient en ragots et suppositions.
Au départ, tous restaient méfiants et ne voulaient pas y toucher. Mais, à la tombée de la nuit, constatant qu’il ne s’était rien passé, ils se dirent que, tout compte fait, ça ne pouvait être que du tôfu ordinaire.
Chacun prit un morceau, le cuisina et en fit son dîner. D’ailleurs, il ne se passait toujours rien. Plus tard, ils demandèrent aux marchands de tôfu du coin d’enquêter sur cette affaire.
Mais aucun marchand n’en avait vendu plus que d’habitude et la cause de ce phénomène resta inconnue...
TSUCHIGUMO
Tsuchigumo, l’«araignée de terre», possède d’extraordinai-res pouvoirs magiques.
Elle fait jaillir son oeil et peut faire tout ce qu’elle veut avec.
En plus, elle peut se transformer en toutes sortes de choses. C’est vraiment la super star des yôkai.
Disons que telle est son image quand elle apparaît dans les pièces de kabuki ou de jôruri.
En réalité, c’est un yôkai beaucoup moins flamboyant. C’est avant tout un monstre arthropode répugnant...
Il y a longtemps, le général Minamoto no Yorimitsu avait attrapé le paludisme.
Aucun rémède ni oraison ne faisait effet, et il souffrait quotidiennement de maux de tête et de fièvre.
Une nuit, quand ses quatre gardes-malades, dont Fujiwara no Yasumasa, se furent retirés dans leur chambre, et alors que seule une faible veilleuse restait allumée, un bonze géant de près de sept shaku (environ deux mètres dix) s’approcha du chevet de Yorimitsu et lui lança des milliers de fils.
Yorimitsu se leva en sursaut, dégaina immédiatement son fameux sabre Hizakirimaru, «tranche-genoux» posé à son chevet et sabra le monstre.
Quand les quatres surveillants arrivèrent en courant, ils virent une flaque de sang sous la lampe. En suivant les traces, ils parvinrent jusqu’à un ancien tumulus.
Ils creusèrent et trouvèrent à l’intérieur une «araignée de terre» géante. L’araignée démoniaque se débattit en jetant encore une fois ses milliers de fils.
Mais les guerriers se vengèrent en la sabrant à plusieurs, et elle finit par périr...
TSUCHIKOROBI
Tsuchikorobi apparaissait autrefois sur les cols de la région de Chûbu.
En passant le col, un voyageur eut l’impression d’être poursuivi par quelque chose.
Il se mit à courir d’effroi, le chose roulait plus vite que lui et l’attendait en bas.
Le voyageur prit un autre chemin et finit par se perdre dans la montagne.
Telle était la façon d’opérer de Tsuchikorobi, «roule par terre».
En faitn il est comme un fléau à riz, et à part le fait de rouler, il ne fait rien de mal.
Si vous le croisez, n’ayez surtout pas peur et passez tranquillement votre chemin. Certains disent que c’est un dieu du col, qui habite là depuis la nuit des temps et protège les voyageurs.
Dans une région de Kyûshû, ils croient que Tsuchikorobi et Azukiarai, «lave soja», ont la forme d’’un pilon poilu et roulent quand quelqu’un passe à proximité.
Mais je crois qu’ils confondent avec Nozuchi, le «pilon de campagne», phénomène des chemins. Nozuchi est un serpent en forme de pilon court et on croit qu’il agresse les passants en roulant sur le chemin.
On dit que ce yôkai apparaissait sur de nombreux sentiers de montagnes du Chûbu, mais je pense que c’est une illusion due à un jeu de mots sur son nom (tsuchi signifie «pilon», mais aussi «terre») : A l’origine, le «pilon» n’est qu’un banal esprit des champs, et d’ailleurs des monstres en forme de pilon apparaissent partout dans le Japon.
Par exemple, dans certains villages des montagnes de Nakatsu du département de Tottori, on trouve un serpent appelé lui aussi Tsuchikorobi, mais qui signifie cette fois le «pilon qui tombe».
Il déboule entre les pieds des passants et les mords.
D’ailleurs, sur les cols de montagnes, on voit parfois des pierres dégringoler tout à coup. Je pense que ces choses-là étaient aussi considérées comme Tsuchikorobi...
TSUKUMOGAMI
Les animaux et les plantes ont une âme, comme les humains.
Un être inanimé peut également acquérir une âme avec l’âge et cela s’appelle alors Tsukumogami, le «dieu du désastre».
En effet, il peut s’avérer néfaste pour les humains. Tsukumo peut aussi s’écrire «quatre-vingt-dix-neuf» en caractères chinois (kanji), c’est-à-dire «extrêmement vieux».
A l’époque d’Edo pendant l’ère Kan’ei (1624-1644), chez un vassal de Genkaku Honda, seigneur de Fuchû, un phénomène étrange se produisait : des grains de riz blancs tombaient par le plafond du salon.
On avait beau balayer, ça retombait tout de suite. Le riz s’entassait et il y en eut bientôt pour une balle de riz. On le cuisait : il était excellent ! «Bonne aubaine que ce riz qui tombe jour et nuit», se dirent les habitants en croyant que c’était un cadeau d’une divinité.
Toutefois, un soupçon d’inquiétude subsistait. Un jour, ils enlevèrent les planches du plafond : rien. Mais en allant fouiller dans le grenier, ils trouvèrent des balles de riz vidées.
Puis, ce fut du riz complet qui tomba du plafond... Dans le même temps, les balles de riz complet avaient diminué dans le grenier.
La famille déplaça alors toutes les balles de riz chez un voisin. Cette fois-ci, la quincaillerie et les ustensiles de cuisine se mirent à danser dans le salon...
Ca devenait grave ! Puis, des feux s’allumèrent çà et là dans la maison. Les habitants, paniqués, sortirent les meubles dehors.
A l’aube pourtant, rien n’avait brûlé. Au bout d’un dizaine de jours, les habitants n’y faisaient même plus attention.
Et tout à coup, un vrai incendie se produisit et la maison fut réduite en cendres. Je suppose que c’était l’oeuvre de Tsukumogami...
TSURUBEBI
La nuit, en marchant sur un sentier désert, on voit soudain quelque chose suspendu à une branche d’arbre.
C’est un feu bleuâtre qui ondule çà et là. S’il avait été un vrai feu, il brûlerait les branches sèches.
Mais il émet seulement une faible lumière, sans chaleur. On dit que ce sinistre Tsurubebi, littéralement le «feu du seau du puits», apparaissait souvent, autrefois, dans les régions de Shikoku et de Kyûshû.
Parmi les diverses variétés de yôkai de feu, la nature véritable de Tsurubebi reste inexpliquée.
Certains disent que ce sont des champignons parasites qui émettent de la lumière sur les troncs d’arbre, ou bien une sorte de bactérie qui se développe et se multiplie dans l’humus.
En ce qui me concerne, étant donné que cette apparition a lieu dans une montagne inhabitée, je pense que ce pourrait être l’oeuvre d’un être surnaturel quelconque.
Quand on le regarde fixement, on peut apercevoir un visage humain ou un animal sauvage.
Tsurubebi apparaît également dans ma série de mangas Kitaro le repoussant (éd. Cornélius).
C’est un copain de Kitaro. Tsurubebi met ses capacités à profit pour éclairer un sentier obscur ou soutenir un yôkai un peu faible en créant une mise en scène de gaieté comme, par exemple, le lever du jour.
Ca remplace un lampadaire... Il a bon caractère et c’est souvent lui qui guide Kitaro sur les chemins...
TSURUBEOTOSHI
On l’appelle Tsurubeotoshi, le «seau du puits qui tombe», ou Tsurubeoroshi», le «seau du puits qui descend».
Il descend tout à coup du haut d’un arbre et fait peur aux humains.
Son nom date probablement de l’époque où les systèmes de puits à balanciers étaient les plus courants, car justement on était souvent surpris par les mouvements imprévus de ces seaux.
Ce yôkai apparaît dans divers endroits des régions de Kinki, Shikoku, Kyûshû, et surtout à Kyôto.
Au lieu-dit Hôki du village Sogabé (l’actuelle ville de Kameoka), il y avait un arbre kaya.
Tsurubeotoshi avait la réputation d’y apparaître souvent. En descendant, il disait :
- «La veillée est finie ? Je vous descends le seau du puits ? Wiii Wiii...»
Personne ne voulait passer sous cet arbre la nuit.
Il existe également d’autres anecdotes, comme celle des têtes géantes qui dégringolaient d’un grand cyprès. Elles éclataient de rire puis remontaient lentement sur l’arbre.
Il pouvait y avoir jusqu’à cinq ou six têtes comme ça, qui tombaient en même temps en riant à gorge déployée. Et encore, c’étaient pas les pires, car la plupart des histoires qui se transmettent à Kyôto racontent que ces têtes enlevaient les passants et les mangeaient.
Selon un ancien, quand elles avaient dévoré un humain, elles restaient deux ou trois jours sans descendre. Mais, dès qu’elles avaient à nouveau faim, elles attrapaient quelqu’un d’autre.
Autrefois, la nuit était plus obscure qu’aujourd’hui, on avait l’habitude de marcher craintivement à la faible lumière d’une lanterne.
A mon avis, ce genre d’ambiance est indispensable pour que Tsurubeotoshi apparaisse...
UMI BÔZU
C’est un yôkai qui apparaît sur la mer. Il porte différents noms : aussi bien Umi Bôzu (le «bonze des mers»), Umihôshi (le «sage des mers»), Umi Kozô (le «gamin des mers»), Umi Nyûdô (le «moine des mers»).
En général, quand on l’appelle Umi Bôzu, il est très grand et noir.
Certains ont les yeux brillants er parfois même un bec, mais d’autres sont juste des bonshommes noirs, sans yeux ni bouche ni nez.
Quand il apparaît, il faut garder la bouche fermée et éviter de le voir.
Si ont dit impudiquement «qu’est-ce que c’est ?», il fait chavirer le bateau.
D’une manière générale, on pense que c’est un poisson métamorphosé. Pas vraiment immense, juste noir et glissant.
On entend souvent des histoires du genre : un homme téméraire marchait sur la plage la nuit quand un «bonze noir» apparut et essaya de l’entraîner dans l’eau.
Mais il réussit à s’échapper... En réfléchissant, on se dit que ce devait être une otarie. Il apparaissait également sur les plages de la région de San’in.
Un jour, il vint à frotter son corps gluant sur un homme. Mais celui-ci était costaud et le ligota. Le lendemain, il alla voir le doyen du village qui lui dit :
- «Ca doit être Umo Bôzu. S’il s’est frotté à vous, c’est que ça doit le démanger.»
Et l’affaire fut classée.
Dans la région du Tôhoku, Umi Bôzu est comme un bonze géant. Quand on a fait bonne pêche mais qu’on oublie de faire offrande des premiers poissons au «dieu de la mer», ils apparaissent à plusieurs et écrasent le bateau ou enlèvent le capitaine, dit-on.
Dans la région de Chûgoku, il se font parfois prendre dans les filets. Ceux-là ont une forme de bonze rond d’environ dix centimètres.
Comme quoi on les appelle tous Umi Bôzu, mais en réalité, il y a trois niveaux de taille : grand, moyen, petit...
UMIZATÔ
Du large, Umizatô appelle les bateaux qui passent pour les faire sombrer ou les avaler.
Un peu comme Umi Bôzu, mais étant donné que son nom comporte le mot zatô, qui désignait, à l’époque d’Edo (c. 1600-1868), les aveugles musiciens ou masseurs, on peut penser qu’il s’agit du spectre d’un aveugle mort en mer.
Toutefois, cela n’est pas très clair.
Umizatô a de nombreux semblables : Funa Yûrei, Funé Nyûdô, Oshôgyo, Umi Hôshi, Umi Nyûdô, etc.
Les anciens livres les décrivent de mille façons différentes, mais leur point commun est de porter malheur.
En l’an 9 de l’ère Shôwa (1934), en revenant d’une enquête sur l’île Kuro dépendant du département de Kagoshima, un homme aperçut une chose mystérieuse.
Quittant l’île Kuro et mettant le cap sur Kagoshima, il remontait au nord en gardant le mont Kaimon à babord.
Il était dix ou onze heures du soir, la nuit était déjà tombée.
Debout à la poupe de son bateau, il gardait vaguement les yeux sur sa route, quand soudain il vit un homme au torse musculeux qui nageait hors des vagues, comme s’il nageait debout.
Ce qui était encore plus étrange, c’est qu’il avançait à la même vitesse que le bateau, sans battre des bras ni des jambes.
Au bout d’un moment, il se mit à bâiller. A ce moment-là, le marin comprit que ce n’était pas un humain. Effrayé, il alla vite se cacher dans la cabine, se demandant s’il ne venait pas de voir un genre d’Umizatô...
UNGAIKYÔ
Parmi les esprits d’outils et d’objets, celui du miroir est sans doute le plus ancien.
Avec sa forme ronde, un miroir évoque le soleil, la lune, ou même une âme, car les anciens pensaient que les âmes sont rondes.
D’ailleurs, dans le mot tamashii (âme), il y a tama, qui signifie «boule».
Les livres chinois anciens contiennent de nombreuses histoires de miroirs.
Les miroirs de l’ancien temps étaient en métal, gravés de caractères ou de motifs.
On pouvait projeter les motifs sur un mur blanc en renvoyant la lumière, ce qui leur donnait leur côté mystérieux.
En Occident, on en trouve dans des contes comme De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva (1871) de Lewis Carrol.
Au Japon, on connaît la célèbre histoire du Miroir de Matsuyama (Matsuyama Kagami), où le personnage regarde dans une miroir pour rencontrer sa mère morte.
Quant au «miroir dénonciateur» (Hajakyô), il révèle la vraie nature des yôkai.
Un peu comme les vampires qui ne se reflètent pas dans les miroirs...
Pendant la huitième lune de l’ancien calendrier, si vous mettez de l’eau dans un plat en cristal sous la lumière de la pleine lune et que vous dessinez un monstre avec cette eau sur un miroir, le monstra habitera le miroir, dit-on.
Et dans tout le pays, on trouve des histoires de sentiments féminins qui hantent des miroirs. Il y a aussi la «pierre miroir», un rocher de plus de quatre mètres de haut et presque trois mètres de large, rouge orangé comme un kaki, qui se trouve sur la falaise derrière le sanctuaire shintô de Kanasana à Kodama, département de Saitama.
Placez-vous de façon à ce que votre ombre porte sur la pierre. Si vous êtes bons et honnête, pas de problème, mais si vous êtes mauvais, la pierre devient terne.
Environné de cette aura de mystère, Ungaikyô, le «miroir qui sort des nuages», apparaît quand tout le monde dort...
UWAN
La nuit, sur un chemin silencieux, à proximité d’une vieille maison, on entend soudain quelqu’un crier «uwaaan !»
Uwan, c’est tout simplement le yôkai qui pousse ce cri. Personne n’a aucune idée de ce que c’est à part ce bruit.
On dit qu’il vit dans les vieilles maisons inhabitées.
Il y a longtemps, un homme qui avait amassé un peu d’argent à Edo acheta une vieille résidence.
On disait que les habitants précédents s’étaient enfuis de nuit pour ne pas payer leurs dettes.
Le nouveau propriétaire et sa femme allaient faire le ménage de fonc en comble quand, tout à coup, des chauves-souris et des crapauds leur sautèrent dessus.
- «C’est sinistre ici», se dirent-ils, un peu désappointés.
La nuit venue, ils ne purent fermer l’oeil à cause d’une voix qui criait «uwaaan !» dans toute la maison. Le lendemain, les yeux rouges de sommeil, ils en parlèrent aux voisins.
- «Ca a crié «uwaaan !» toute la nuit !»
- «Tiens, tiens, comme c’est étrange...», dirent les voisins. «Des cris comme ça, on aurait dû les entendre...»
Non seulement ils ne voulaient pas y croire, mais ils plaisantèrent au sujet du couple en sous-entendant que leurs yeux rouges avaient plutôt une autre explication...
Toutefois, un ancien du village fut d’un autre avis :
- «Un yôkai appelé Uwan habite depuis longtemps cette maison. C’est sûrement lui que vous avez entendu...»
YAMACHICHI
Avec l’âge, une chauve-souris deviendra Nobusuma, la «cloison de papier des plaines».
En vieillissant encore, elle devient difforme, se cache dans la montagne et se métamorphose en Yamachichi, le «lait de terre de la montagne».
On ne sait pas ce qu’elle mange. Mais souvent, quand on passe la nuit dans une maison de montagne, Yamachichi apparaît et guette les voyageurs endormis.
Elle attend qu’ils soient profondément endormis pour respirer l’haleine de l’un d’eux.
Si l’un de ses compagnons se réveille et voit son camarade se faire sucer de cette façon, ce dernier aura longue vie.
Mais, s’il n’y avait personne pour le voir, il sera mort le lendemain, dit-on.
En réalité, personne n’a jamais vécu une vie plus longue ou plus courte à cause de Yamachichi.
Du moins, je n’ai trouvé personne pour l’attester. Cela n’empêche pas que dans certaines régions, les habitants craignent son apparition.
Yamachichi ne ressemble pas aux yôkai de forme humanoïde, comme Yamanba, la «vieille de la montagne», ou Yamawaro, le «petit montagnard».
C’est plutôt un yôkai de type animal, proche de Bakeneko, le «monstre-chat», ou de Bakegama, le «monstre-crapaud».
Le fameux vampire Dracula, issu d’une chauve-souris métamorphosée, se nourrit de sang. Il se transforme peut-être ensuite en Nobusuma, puis en Yamachichi, et se nourrit de l’haleine de ses victimes.
Ceci dit, du fait qu’elle évolue avec l’âge, Yamachichi semble plus proche des «mages-ermites» chinois que de Dracula.
C’est vrai qu’il y en a d’assez difficiles à cerner, des yôkai. D’une certaine manière, Yamachichi fait partie de ceux-là...
YAMA OTOKO
Au fin fond des montagnes du pays Enshû, quand les feuilles ont pris leurs couleurs d’automne, apparaît souvent Yama Otoko, l’«homme de la montagne».
Il lui arrive d’aider ceux qui portent une lourde charge sur le dos jusqu’au village.
Il n’a pas de maison, il arrive toujours seul, personne ne sait où il habite, et il refuse l’argent qu’on lui donne.
Mais si on lui offre du saké, il apprécie. Il ne comprend pas la langue humaine, mais il suffit de lui expliquer avec des gestes, comme si on parlait à quelqu’un un peu dur d’oreille.
Il ne mesure jamais moins de six shaku (environ un mètre quatre-vingt).
Les grands peuvent faire plus de deux jô (six mètres).
Selon un ancien document, Yama Otoko apparaissait également en pays Sôshu (l’actuel département de Kanagawa).
Là, il était nu, seulement vêtu de feuilles ou d’écorces d’arbre. Il habitait au fond de la montagne et pêchait des poissons à ventre rouge.
Les jours de marché, il descendait échanger ses poissons contre du riz. Les habitants avaient l’habitude et personne ne s’en souciait.
Quand il avait réglé ses affaires, il repartait directement chez lui. Un jour, quelqu’un voulut le suivre, mais c’était impossible car il empruntait un chemin très étroit à flanc de falaise, comme les oiseaux.
Le seigneur d’Odawara avait formellement interdit de lui tirer dessus ou de l’agresser. D’ailleurs, puisqu’il ne faisait rien de mal, personne ne songeait à l’embêter.
Parfois, on aperçoit les traces de pas de Yama Otoko ou ses excréments. Ses traces font bien trois shaku (environ quatre-vingt-dix centimètres), à intervalles de neuf shaku chacune.
Un jour, quelqu’un les suivit jusqu’à un torrent de deux ou trois ken de large (environ quatre mètres). Les pas continuaient sur l’autre rive.
Visiblement, Yama Otoko l’avait traversé d’une seule enjambée...
YANAGI BABÂ
Le saule est souvent détesté, car il dégage une odeur de cadavre quand on le brûle.
Mais, dans certaines régions, on le considère comme un arbre porte-bonheur...
Les branches de saule ressemblent aux mains des fantômes.
Et leur façon d’onduler au vent est proprement... fantômatique.
Je pense que c’est pour ça que les saules attirent immanquablement l’attention des amateurs de mystères.
Un vieux saule vu sous la lumière d’une lanterne évoque parfaitement l’image du maître des fantômes, surtout par une nuit bien noire.
Je peux comprendre qu’il fasse peur aux gens. Et s’il est habité par le yôkai Yanagi Babâ, la «vieille du saule», son potientiel «yôkaïesque» en est renforcé d’autant.
Par exemple, si quelqu’un disparaît au bord d’une rivière, on se dit qu’il a sans doute été capturé par Yanagi Babâ, et en croisant une vieille femme à côté d’un saule la nuit, on la prend à tous les coups pour la «vieille du saule» ou l’«esprit du saule».
Voici une anecdote sur un saule. Au lieu-dit Kippushi, sur le rivage de Kitagami en pays Rikuchû (dans l’actuel département d’Iwaté), vivait une belle jeune fille.
Tous les jours, elle faisait sa lessive au pied d’un saule. Un jour, les villageois la découvrirent évanouie, attachée au tronc du saule par les branches mêmes de l’arbre.
Elle mit du temps à revenir à elle, puis elle raconta :
- «En fin d’après-midi, je faisais ma lessive sous l’arbre. Soudain, un bel inconnu s’est approché et m’a prise de force dans ses bras et n’a pas voulu me lâcher. Après, c’est devenu comme un rêve et je ne me souviens plus de rien.»
Plus tard, le saule dépérit et se flétrit rapidement sans aucune raison apparente, à ce qu’on dit...
YANARI
A peu près tout le monde connaît le mot poltergeist (littéralement «esprit qui fait du bruit).
Sans que personne sache pourquoi, un beau jour tout à fait ordinaire, les fenêtres et les portes d’une maison se mettent brusquement à battre et brinquebaler, à faire un boucan d’enfer sans qu’on comprenne pourquoi.
Evidemment, il ne s’agit pas d’un tremblement de terre. L’un des exemples lesp lus connus eut lieu dans une maison à Long Island aux Etats-Unis d’Amérique.
Dans la salle de bains, les flacons de cosmétiques ou de parfums se débouchaient tout seuls et sautaient partout.
Puis, tous les objets, les lampes et les miroirs de la maison entière se mirent à vibrer de concert.
La police, des scientifiques et ses spirites se réunirent pour déterminer la cause du phénomène, sans succès.
Cela dura cinq semaines puis cessa aussi sec. Au bout du compte, personne ne sut dire qui avait causé quoi.
En fait, ce genre d’histoire se retrouve partout, aussi bien en Occident qu’en Orient.
Au Japon, on l’appelle Yanari, les «grognements», et on considère que ce sont des sortes de mauvaises blagues produites par de petits ogres.
Cela a lieu généralement dans d’anciennes résidences de samouraïs ou dans des fermes.
Voici ce qui se produisit dans une maison à Kyôto : en pleine nuit, les portes coulissantes en papier se mirent à trembler et à s’agiter.
Puis, toutes les portes commencèrent à brinquebaler. Finalement, la maison entière trembla. Exactement comme s’il y avait un séisme, sauf qu’il n’y en avait pas.
Par ailleurs, au début de l’ère Shôwa (1926-1989), un scientifique examina une maison frappée de «grognements».
Il en tira l’hypothèse d’une résonance causée par des rapports complexes entre différents paramètres naturels...
YONAKI ISHI
Autrefois, près du col Sayo no Nakayama dans le département de Shizuoka, un couple vivait dans le bonheur.
Mais le mari tomba malade et mourut bientôt. Sa femme était enceinte.
Après avoir enterré son mari, elle rendit visite au bodhisattva Kannon (Avalokitesvara en sanscrit) du temple Kyûen de Nakayama.
Au retour, elle fut assassinée par un brigand et accoucha, sous le choc, d’un garçon.
Alors, un bonze inconnu, en réalité l’incarnation de Kannon, protecteur des enfants, apparut d’on ne sait où, prit le nouveau-né dans ses bras et le remit au temple.
L’abbé supérieur éleva l’enfant. Quant à l’âme de la mère morte, elle prit possession d’une pierre au bord du chemin.
La pierre pleurait la nuit er devint célèbre sous le nom de la «pierre qui pleure la nuit» (Yonaki Ishi) de Sayo no Nakayama.
Quand le garçon eut treize ans, l’abbé l’envoya comme disciple chez un forgeron du pays Ômi (l’actuel département de Shiga).
Deux ans plus tard, un pélerin vint et demanda qu’on répare son sabre.
Le garçon reconnut en lui le brigand qui avait tué sa mère. Le pélerin dit au garçon en rage :
- «J’accomplis ce pélerinage pour expier le crime que j’ai commis il y a quinze ans. Pouvez-vous attendre jusqu’à ce que je fasse le tour des temples de Shikoku avant de vous venger de moi ?»
Le garçon décida de l’accompagner. Au bout de quatre-vingt-dix-huit stations que compte le pélerinage de Shikoku, l’homme s’était montré de si bon coeur que le garçon commençait à oublier qu’il était son ennemi juré.
Alors, le bodhisattva Kannon apparut et retint sa vengeance. Ainsi continuèrent-ils tous deux leur voyage en paix.
Il y a également un rocher qui sanglote dans le département de Fukui. On dit que ce sont les pleurs d’une nonne tuée pour avoir violé la loi bouddhique...
YUKI ONNA
Yuki Onna, la «femme des neiges», est un yôkai qui apparaît les nuits de blizzard.
Dans certaines régions, on l’appelle Yukijorô, la «courtisane des neiges».
Elle vit principalement dans les régions de fort ennei-gement. Une grosse chute de neige et un bon gros blizzard, voilà les conditions pour la voir apparaître.
Un chasseur a raconté son expérience avec la «femme des neiges».
Quand il était enfant, son père l’avait emmené à la chasse près du col de Mikuni.
Mais ils ne trouvèrent aucun gibier. Il neigeait depuis le déclin du jour et cela devint une tempête.
Au retour, ils ne voyaient rien devant eux. Quand ils passèrent par le col du mont Omishiro, il faisait déjà nuit, mais la lumière de la neige leur permettait de continuer.
Tout à coup, à environ vingt mètre devant eux, son père aperçut quelqu’un :
- «Fiston, quelqu’un vient en face, mais il ne faut surtout pas lui adresser la parole. Ne regarde pas non plus son visage et reste accroché à moi.»
Aussitôt, elle s’approcha tout près. Le garçon ne put s’empêcher de la regarder discrètement par-dessous sa manche.
C’était une femme très pâle de visage, vêtue d’un kimono rayé de rouge. Ses yeux étaient fixés sur le père et le fils, mais elle pressa le pas et disparut dans la tempête.
De retour à la maison, ils prirent leur repas près de l’âtre. Le père dit :
- «C’était la «femme des neiges». Si on échange un mot avec elle, on se fait dévorer.»
Dans un village isolé dans la montagn,e à Minani Uonuma, dans le département de Niigata, le lendemain d’une tempête de neige, on découvrit un mort de froid.
- «Ah, encore une victime de la «femme des neiges»», dit-on.
C’est un yôkai vraiment terrifiant...