ABURAAKAGO
Au lieu-dit Hacchô, à Ômi (actuel département de Shiga), une boule de feu apparaissait parfois en l’air.
C’était à cause du marchand d’huile d’un village voisin qui volait chaque nuit l’huile du photophore que les habitants entretenaient près du jizô, petite statue votive de pierre sur la route d’Ôtsu.
A sa mort, pour le punir, le jizô lui ferma l’accès à l’au-delà, et il devint un feu errant.
On rencontrait aussi un enfant bizarre qui surgissait dans les maisons pour lécher l’huile des lampes.
C’était la réincarnation du marchand d’huile, paraît-il.
Au milieu de l’époque Edo, dans la région du Tôhoku, on rencontrait Aburanameakago, autrement dit le «poupon lécheur d’huile».
Une femme qui tenait un nouveau-né dans ses bras avait sollicité du chef du village un toit pour la nuit, prétextant s’être égarée.
On l’introduisit dans le salon et elle coucha son bébé.
Alors, en pleine nuit, celui-ci sortit du lit et lapa l’huile de la lampe jusqu’à la dernière goutte.
Le lendemain matin, la femme quitta la maison en remerciant poliment, le bébé dans ses bras.
Mais quand, sur le chemin, elle le posa pour se reposer un instant, il se mit à rebondir dans tous les sens comme un ballon. C’est à ce genre de signe qu’on comprit que c’était un yôkai.
D’autres ont vu une espèce de feu entrer dans la maison en voletant, lécher l’huile d’une lampe sous la forme d’un nouveau-né, puis disparaître en reprenant son apparence de flammèche.
Celui-là, c’est Aburaakago («poupon huile»). Autrefois à la campagne, pour alimenter les lampes, on utilisait l’huile de poisson qui s’accumulait au fond des bateaux de pêche, ce qui attirait les chats.
Un chat blanc a pu passer pour Aburaakago, cela n’a rien d’illogique...
ABURASUMASHI
Depuis l’antiquité, sur le sentier de Kusazumi Goé à Amakusa, dans le département de Kumamoto sur l’île de Kyûshû, habite un yôkai appelé Aburasumashi.
A l’époque Meiji (1868-1912), quand le Japon commençait à se moderniser, une vieille dame, qui estimait que les temps avaient changé et que ces histoires étaient maintenant dépassées, emprunta le sentier avec son petit-fils.
- «Il paraît qu’autrefois un yôkai appelé Aburasuma-shi apparaissait par ici», raconta la grand-mère.
Tout à coup, un bruit sec de branche morte se fit entendre et Aburasumashi apparut.
- «Et je suis toujours là !» dit-il.
Que faisait-il là et quel est le sens de son nom ? Je l’ignore. Sumasu veut dire, entre autres, «concentré, méditatif, sérieux», mais quel rapport avec l’huile (abura) ?
Plusieurs yôkai ont un nom formé sur le mot abura, sans doute parce qu’autrefois l’huile jouait un grand rôle dans la vie quotidienne.
A Ôtsu, dans le département de Shiga, on voit s’envoler des feux follets surnaturels appelés Aburabô, autrement dit les «bonzes de l’huile».
Il paraît que ce nom leur vient du fait qu’on reconnaît parfois la silhouette d’un bonze dans les flammèches, et qu’il s’agit du spectre d’un voleur d’huile de lampe des temples du mont Hiei.
Ce qui est sûr, c’est qu’avant l’électricité, l’huile de lampe était précieuse. Ces yôkai apparaissaient sans doute pour inciter à ne pas la gaspiller.
Quand j’ai visité l’île d’Uwa, un monsieur de 90 ans m’a raconté que dans les villages de pêcheurs, ils obtenaient de l’huile lampante à partir des poissons.
Mais évidemment, l’odeur attirait les chats contre lesquels il fallait la protéger. Enfin, ceci n’est qu’une petite anecdote de l’époque où l’éclairage était encore très faible...
AKAATAMA
Il y a bien longtemps, dans ce qui est maintenant le département de Tottori, vivait un géant si fort qu’il pouvait porter une échelle lestée de douze balles de riz.
Un jour qu’il se reposait dans une salle où se trouvait une statue du bodhisattva («saint») Kannon (Avalokitesvara en sanscrit), un garçon de 4 ou 5 ans arriva de nulle part et enfonça sans effort un gros clou dans le pilier de la salle.
Puis il l’arracha, le replanta, le retira de nouveau, juste comme ça pour s’amuser, avec un seul doigt !
Le géant sentit qu’il avait trouvé un rival à sa mesure et, piqué au vif, essaya de faire la même chose.
En y mettant toute sa force à deux mains, il réussit à l’enfoncer tant bien que mal, mais quant à l’arracher, c’était au-delà de ses capacités.
Ce que voyant, le gamin partit d’un grand éclat de rire et s’en alla.
C’était un yôkai appelé Akaatama, autrement dit «tête rouge».
Manifestement, il possédait certains pouvoirs surnaturels. Au lieu de tordre des cuillères dans des émissions de télévision comme de nos jours, Akaatama faisait la démonstration de ses pouvoirs avec des clous.
Si nos tordeurs de cuillères et autres possesseurs de pouvoirs paranormaux avaient vécu dans l’ancien temps, peut-être qu’on les aurait appelés «tête blanche» ou «tête rouge», et ils auraient été considérés comme des yôkai.
Parce que, à l’époque, on n’avait pas encore inventé les mots comme «pouvoir surnaturel», «extraterrestre», «autre dimension»...
Tout ce qui paraissait bizarre était placé dans la catégorie des «yôkai».
Aujourd’hui, si ça se trouve, «tête rouge» serait tout simplement un gamin avec un pouvoir surnaturel...
AKAJITA
Ce yôkai apparaît pendant la canicule, quand quelqu’un détourne l’eau des rizières voisines pour irriguer celles de son village.
Et quand il apparaît, la sécheresse devient encore plus sévère, à ce qu’on dit.
Jadis, dansla région de Tsugaru, la saison du repiquage du riz était arrivée mais la pluie, elle, ne venait pas.
Les rogations, c’est-à-dire diverses cérémonies destinées aux kami - les dieux tutélaires du lieu -, restaient infructueuses et le ciel n’offrait aucune goutte.
Pour alimenter leurs rizières, les paysans de l’aval demandèrent au village de l’amont de partager leur eau et d’ouvrir leur écluse.
Mais regardez-moi ces radins d’en haut... ils refusèrent tout sec.
Alors, un paysan d’en bas essaya d’ouvrir l’écluse. Malheureusement, il fut surpris par des villageois d’en haut qui le rouèrent de coups tant et si bien qu’il en mourut.
Depuis ce jour, les paysans d’en haut engagèrent des samouraïs errants - des rônin - pour surveiller leur écluse.
Quant aux habitants du village d’en bas, ils étaient accablés et ne pouvaient plus compter que sur des prières et des offrandes pour que la pluie vienne.
Or, un beau jour, tous virent l’eau se mettre à couler abondamment dans les rizières du village d’en bas. Qui avait ouvert l’écluse du village d’en haut ?
Mystère. Et ceux-ci eurent beau la fermer, ils la trouvaient chaque matin à nouveau ouverte.
Le responsable n’était autre qu’Akajita, au-trement dit «langue rouge». Il est proche des kappa, sauf qu’il n’a pas de méplat sur la tête ; son corps est rouge, sa langue est rouge et toujours sortie.
L’illustration ci-dessus est une peinture de Sekien, peintre de yôkai de l’époque Edo. On voit que son corps est vaporeux et peut prendre, par exemple, la forme d’une nuée...
AKANAME
Akanamé (autrement dit «lèche-crasse») est un yôkai qui lèche la crasse dans les salles de bains désertes, la nuit.
A part ça, il ne fait rien de mal, mais ce n’est jamais très agréable de trouver un yôkai chez soi, n’est-ce pas ?
Voilà pourquoi il faut toujours nettoyer la baignoire et la garder bien propre.
Et comme ce n’est jamais agréable non plus de s’entendre dire «si tu ne nettoies pas la baignoire comme il faut, Lèche-Crasse va venir», on fait le ménage.
Bref, Akanamé est un yôkai très éducatif...
Dans un livre de l’époque Edo, j’ai trouvé l’histoire d’un yôkai qui lui ressemble.
Des amis buvaient et discutaient tard la nuit, lorsqu’il aperçurent une lueur derrière le paravent, puis entendirent des bruits de pas qui venaient.
Ils s’approchèrent pour jeter une coup d’oeil derrière le paravent et virent alors une sorte de bonze rouge au milieu d’une flamme.
- «Ah, il y a quelqu’un !» s’écrièrent-ils.
Mais l’inconnu avait déjà disparu. C’était Akabôzu, le «moine rouge», qui apparaît quand il y a une bonne nouvelle dans un foyer.
Si ça se trouve, il est peut-être de la même famille qu’Akanamé, par jeu de mots entre aka «rouge», et aka, la «crasse»...
Dans l’ancien temps, les baignoires étaient en bois et les salles de bains des endroits mal ensoleillés, mal aérés. Le bois était toujours visqueux, et on trouvait souvent des limaces et des crapauds dans les salles de bains.
Dans une maison, après les toilettes, la salle de bains était l’endroit préféré des yôkai. En tout cas, c’est ce que je ressentais quand j’étais petit.
Pour un gosse de la campagne comme moi, avant de prendre un bain, il fallait d’abord surmonter la peur...
AKARINASHISOBA
Aussi appelé la «lampe à huile qui ne s’éteint jamais», c’est l’un des sept mystères du quartier d’Honjô à Tokyo.
Il apparaît en général pendant la nuit la plus froide de l’hiver.
Par un temps pareil, on ne s’amuse généralement pas à flâner dans les rues ; seule la voix d’un bonze mendiant porte de temps en temps au-dessus du silence.
Pourtant, même par une nuit glaciale, quand souffle une bise qui vous gèle les os, un homme peut être obligé de sortir.
Il trouve alors sur son chemin une lampe à huile, très grande mais de forme tout à fait traditionnelle avec une annonce pour des nouilles de sarrasin (soba) maison.
- «Quelle chance», se dit-il en s’approchant, «je prendrais bien un bon bol de nouilles chaudes...»
Mais il ne voit personne. Il a beau attendre, personne ne vient pour l’accueillir.
Dans ce cas-là, il ne faut surtout pas s’énerver. L’impatient qui éteindrait la lampe se verrait exposé à des infortunes diverses.
A mon avis, c’est une sorte de fantôme, mais de forme non humaine.
On entend souvent raconter que, dans un temps ancien, des voyageurs affamés ont vu dans la montagne une lumière qui n’existait pas ou dont ils n’approchaient jamais.
Akarinashisoba (littéralement «la lumière mais pas les nouilles») sans doute par déformation de Akari Nagashi Soba, les «nouilles allumées») fait partie de ces yôkai psychologiques.
La faim - la faim extrême - peut provoquer ainsi d’étranges hallucinations : pendant la guerre, je suis resté un an sans manger un seul grain de riz.
Je n’arrêtais pas de rêver de bon riz blanc ou de sukiyaki. Au bout d’un certain temps, le fantasme dépassait le niveau du rêve et j’aurais juré que ces plats étaient devant moi pour de vrai...
AMABIE
En 1846, en pays Higo (actuel département de Kumamoto), pendant un certain temps, une lueur apparut chaque nuit au bord de la mer.
D’après le témoignage d’un officier assermenté de l’administration, c’était une créature qui ressemblait à l’illustration ci-dessus.
La créature déclarait :
- «Mon nom est Amabié, j’habite au fond de la mer. Cette année et pour les six ans à venir, bonnes récoltes dans tout le pays. Toutefois, si une épidémie se propage, il faudra immédiatement montrer aux gens un dessin de moi.»
Puis elle replongeait et disparaissait dans la mer.
Il n’est pas impossible qu’elle soit de la même famille que Kudan, un yôkai né d’une vache et qui possède aussi le don de prédiction.
En tout cas, comme celle-ci prononce une prédiction en sortant de la mer de façon imprévue, ce doit être un yôkai proche d’un dieu.
Peut-être même devrait-on dire monstre divin plutôt que yôkai.
En Occident, toutes les créatures qui évoluent dans la mer ont la faculté de prédire l’avenir. Nombreuses sont les légendes sur les sirènes en particulier, et les exemples d’autres créatures marines mi-humaines mi-poissons qui prédisent l’avenir ne manquent pas.
Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’Amabié ait un certain rapport avec la sirène occidentale. Toutefois, notons qu’Amabié peut non seulement prédire l’avenir mais aussi guérir les maladies, contrairement aux sirènes qui sont plus généralement considérées comme porteuses de mauvais présages...
AMAMEHAGI
Il apparaît dans les régions enneigées telles que le Tôhoku ou Hokuriku, mais on ne sait pas très bien si c’est un yôkai ou un envoyé des dieux.
Dans la région d’Akita, il existe Namahagé. Hagé veut dire «chauve», alors tout le monde croit qu’il est chauve.
Mais en réalité, c’est une déformation de Namahagi, qui vient de hagu, «écorcher» et nama qui veut dire «vague», «sans énergie», comme dans namaké, la «paresse».
Amamehagi est presque pareil. Amamé désigne les durillons, aux pieds ou ailleurs.
En principe, ce sont les gros travailleurs qui ont des durillons, mais en l’occurence, il s’agit plutôt de durillons de paresseux.
Amamehagi vient donc arracher ces durillons de flemmards.
Une nuit de neige profonde, notamment quand on passe d’une année à l’autre sur le calendrier des cultures, deux ou trois Amamehagi arrivent dans un village avec une figure effrayante pour attraper et dévorer les petits glandeurs.
Ils adorent surtout les durillons.
On peut dire que c’est un yôkai éducatif, c’est pourquoi les paysans les accueillent chez eux, leur offrent du saké sucré et leur jurent qu’ils travailleront de façon acharnée toute l’année.
L’effet d’Amamehagi sur les enfants est spectaculaire : les pleurnicheurs ou ceux qui n’écoutent pas leurs parents se calment instantanément.
C’est comme une sorte de dieu protecteur du vill-ge qui surveille tous les villageois. A Shikoku, on parle d’un certain Kosagi qui subjugue ceux qui traînassent des heures sous le kotatsu (table basse couverte d’un futon, avec un chauffage de braises ou électrique à l’intérieur).
En cherchant bien, on doit pouvoir trouver dans tout le pays de ces espèces de yôkai qui viennent corriger les flemmards...
AMEFURI KOZÔ
Amefuri Kozô («bonhomme tombe la pluie») est un gamin yôkai qui aide U-shi.
U-shi, bien sûr, c’est le «maître des pluies», autrement dit le dieu qui fait tomber la pluie, et Amefuri Kozô, ça doit être son apprenti ou son disciple.
On le rencontre souvent dans la campagne quand il pleut. Un soir, rentrant chez lui, un homme se fit surprendre par la pluie.
Soudain, il croisa un gamin, la tête couverte d’un parapluie sans manche, une lanterne à la main.
- «Tiens, mais c’est Amefuri Kozô ! Tu tombes bien !» s’écria l’homme en arrachant de force le parapluie du gamin pour s’abriter et en filant du plus vite qu’il pût.
Le voilà donc rentré chez lui. Mais quand il voulut ôter le parapluie de sa tête, impossible de l’arracher... Dans la région du Tôhoku, au nord-est du Japon, on raconte une autre histoire qui met en scène Amefuri Kozô et un renard.
Un jour, un renard déclare à Amefuri Kozô :
- «Je fête les noces de ma fille et je voudrais une belle noce de renards pour l’occasion. Si tu fais tomber la pluie. Je te donne un poisson.»
Car en japonais, quand il se met à pleuvoir alors que le ciel est encore bleu, on dit que ce sont les renards qui font la noce.
- «Entendu», dit le «gamin tombe la pluie».
Il n’a pas plus tôt prononcé ces mots que le ciel se couvre légèrement. Amefuri Kozô agite alors sa lanterne, car en japonais, quand on voit des lumières alignées la nuit dans la campagne on dit aussi que les renards s’en vont faire la noce.
La pluie se met donc à tomber. Et voilà le voeu du père qui voulait une belle «noce de renards» exaucé !
En fin de compte, je me demande si Amefuri Kozô n’est pas plus proche d’un dieu que d’un yôkai...
AME ONNA
Le livre Cortège nocturne des cent démons (Gazu Hyakki Yakô, 1781) de Toriyama Sekien dit que la déesse du mont Wushan en Chine devenait nuages le matin et pluie le soir.
Au Japon, nous avons Amé Onna, la «femme-pluie». Elle aussi est plus une divinité qu’un yôkai proprement dit, très proche de U-shi, le «dieu de la pluie».
Je vais vous raconter une anecdote de la Chine ancienne : il y a très longtemps, à l’époque du grand roi Shennong, le dieu de la pluie s’appelait Chisongzi, c’est-à-dire le «vieux pin rouge».
Il apprit au roi à rester au milieu des flammes sans se brûler grâce à la «poudre de perles de gel».
Chisongzi se rendait souvent aux monts Kunlun, les monts sacrés, où il s’introduisit dans les bijoux des déesses pour voler jsuqu’aux cieux à cheval sur la pluie et le vent.
La fille du roi, amoureuse de Chisongzi, apprit elle aussi les techniques magiques et partit à sa poursuite.
Beaucoup plus tard, Chisongzi revint parmi les humains et reprit son rôle de dieu de la pluie.
La pluie est un bienfait de la nature. Sans pluie, pas de cultures. Au Japon, il existait de très anciens rites pour faire tomber la pluie.
On en trouve encore quelques-uns. Ainsi, à Higashi Chikuma, dans le département de Nagano, il y a une pierre appelée Amefuri Ishi, c’est-à-dire la «pierre tombe la pluie».
C’est un gros rocher rouge et tout lisse qui dépasse du sol. On dit que le faire bouger fait pleuvoir pendant soixante jours.
Une fois, quelqu’un a essayé de le déterrer pour le mettre dans son jardin. Résultat : il a plu pendant trois mois ! A Aomori, il existe, paraît-il, un bodhisattva de pierre appelé Amefuri Jizô, le «jizô tombe la pluie» ; quand on le jette dans la rivière et qu’on le bat comme plâtre, il se met à pleuvoir...
AMIKIRI
Comme dirait la grande poétesse du XIème siècle, Sei Shônagon : «Au printemps c’est l’aurore que j’apprécie ; en été, les monstres».
Bref, l’été est la saison des yôkai par excellence.
Parlons de la moustiquaire. Autrefois, il y avait bien plus de moustiques qu’aujourd’hui, allez savoir pourquoi.
En été, on ne pouvait pas se passer de moustiquaire. Se glisser à l’intérieur provoquait une impression vaguement mystérieuse ; il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle soit souvent présente comme accessoire dans divers récits surnaturels.
La moustiquaire est aussi réputée protéger du dieu de la foudre, il doit bien y avoir une explication mais j’ignore laquelle.
Quoi qu’il en soit, le matin, au moment de plier la moustiquaire pour la ranger, on la retrouvait parfois comme tranchée par un coup de couteau ou de ciseaux.
Les anciens disaient que c’était l’oeuvre d’Amikiri, autrement dit «coupe-filet».
D’ailleurs, les filets de pêche et les cordes à linge n’échappaient pas non plus à ce genre de mésaventure.
Plutôt que d’accuser quelqu’un de maladresse, on le mettait sur le compte d’Amikiri.
Elle était souvent de couleur verte, et à l’intérieur, c’était toujours silencieux, on avait l’impression d’être au fond de la mer.
Alors, quand vous trouviez une coupure large d’un mètre par le haut, un sentiment étrange vous envahissait et vous étiez prêt à croire que c’était Amikiri qui avait fait ça sans que vous vous en aperceviez.
Rien n’est plus étrange que de découvrir une moustiquaire effilée, quantdtout est calme et qu’il n’y a personne autour.
Je présume que c’est ce type de sentiment qui donnait vie au yôkai Amikiri...
AONYÔBO
Si vous rencontrez une fausse demoiselle de compagnie de l’ancien temps en train de se maquiller les dents en noir et qui semble attendre quelqu’un dans une vieille demeure en ruine, c’est Aonyôbo, la «demoiselle d’honneur bleue».
Autrefois, on appelait ainsi une demoiselle d’honneur jeune et inexpérimentée, comme on dit ao ta («rizière bleue») pour parler d’une rizière encore en herbe.
Petit à petit, ce nom a désigné une femme au visage très pâle aux dents noircies qui ébourriffe ses cheveux décoiffés.
D’après une légende, un jeune homme fut invité par Aonyôbo dans une maison ruinée de la haute arsitocratie.
Saisi d’un doute, il examina le lieu et découvrit un squelette sous le plancher. Cette femme devait être une sorte d’ogresse.
D’autre part, on appelle Aoandon (la «lampe à huile bleue») un yôkai féminin qui se tient debout derrière une lampe à huile sans faire de bruit.
J’imagine qu’Aonyôbo est née dans ce genre d’ambiance.
Il y a longtemps, un de mes amis auteur de gekiga (manga réaliste) est venu me rendre visite avec sa femme, patronne d’un bar.
Entièrement vêtue de bleu et de noir, pâle de visage, avec du bleu sous les yeux, ses ongles étaient vernis en bleu pâle et au lieu d’un rouge à lèvres, elle utilisait une sorte d’huile.
J’étais épaté par son maquillage au style fantomatique. J’observais tous ses gestes, les trous de nez grands ouverts, ses manières étaient naturellement spectrales.
Avec sa façon de siroter du thé comme un chat, elle avait exactement l’apparence que devait avoir Aonyôbo.
Se mettre du noir sous les yeux est peut-être apprécié pour une star de cinéma, mais si on exagère, on se transforme carrément en Aonyôbo.
Comme quoi, ce yôkai poursuit toujours sa carrière de nos jours...
ASHINAGA TENAGA
D’après l’encyclopédie Le Livre illustré des merveilles de la Chine et du Japon (Wakan Sansai Zué, 1712), les «longues jambes» vivent dans le pays des «longues jambes», et dans le pays des «longs bras» vivent les «longs bras».
On y lit qu’un «longues jambes» (un Ashinaga) porte toujours sur ses épaules un «longs bras» (un Tenaga) et qu’ils vont ainsi pêcher.
Il me semble avoir lu un jour dans un livre que, dans le monde des esprits, il y aussi des Ashinaga et des Tenaga.
On les appelle Ôtsuné, c’est-à-dire «toujours grands» et Kotsuné, c’est-à-dire «toujours petits».
A mon avis, cela signfie que Ashinaga Tenaga et Ôtsuné Kotsuné sont équivalents.
On dit aussi que les Ashinaga ont des jambes d’environ six mètres, ça laisse imaginer la longueur des bras des Tenaga...
Une nuit, il y a bien longtemps dans l’île de Kyûshû, à quelque distance du château d’Hirado, au pied du mont Kamizaki, un homme pêchait sur sa barque à proximité de la plage.
Soudain, il aperçut quelqu’un portant une torche qui errait sur le rivage.
Il fit des yeux comme des soucoupes et vit un géant, avec le haut du corps normal mais des jambes de presque trois mètres !
- «C’est un Ashinaga», lui expliqua son matelot. «Quand on en voit un, c’est que le temps va changer...»
- «Par une nuit si calme et si limpide ? Cela m’étonnerait bien !» fit le patron-pêcheur.
Et il poursuivit vers le large. Il n’eut pas fait un mille que de gros nuages noirs apparurent, et la pluie se mit à tomber si fort qu’il dut trouver refuge en vitesse sur la côte.
Cette nuit-là, il ne put regagner le port et termina la nuit à l’auberge la plus proche.
Cet Ashinaga, perché entre ciel et terre, pourrait être la preuve que le pays des «longues jambes» existe bel et bien...
AZUKIARAI
Appelé aussi Azukitogi, ce qui veut dire la même chose : «lave soja» ou «rince soja», parce qu’il fait un bruit comme quand on rince des fayots de soja rouge dans une passoire en bambou : «tchoki tchoki».
On l’entend souvent au bord d’une vallée ou sous un pont, chantonner en travaillant : «Qu’est-ce que je fais, je rince mes fayots ou je dévore le premier qui passe ? Tchoki tchoki».
Et celui qui s’approche un peu trop pour voir glisse sur une pierre et finit le cul dans l’eau.
Son existence est attestée dans plusieurs régions du Japon. A Yamanashi, c’est sous un vieux pont qu’il apparaissait. A l’aube, on entendait un bruit comme quelqu’un qui lave des fayots.
Certains croyaient que c’était un blaireau, sauf qu’on l’entendait même à un kilomètre de là.
Dans le Tôhoku, un jour, il fit son apparition lors des noces d’un paysan pauvre.
C’était la famine, le paysan n’avait même pas de quoi préparer du riz aux sojas rouges pour la cérémonie et se sentit misérable, lorsqu’il entendit un bruit : «tchoki tchoki».
Quelques minutes plus tard, dans la cuisine, il y avait une montagne de riz aux sojas rouges. Toute la famille fut ravie et pensa que c’était un cadeau d’Azukiarai.
Dans certaines régions, c’est une grenouille qui se métamorphose en Azukiarai et se manifeste le dernier soir de l’année.
Ailleurs, on l’appelle Azukitogi Bâsama, autrement dit, la «vieille dame qui rince des sojas rouges», ou Kometogibâ, c’est-à-dire la «vieille qui rince du riz».
Mais sauf exception, c’est plutôt des haricots de sojas rouges qu’il lave. Pourquoi du soja rouge ? Un savant a fait remarquer que c’est un aliment spécial que l’on utilise surtout lors des cérémonies divines...
AZUKIHAKARI
Jadis, dans le quartier d’Azabu à Tokyo, vivait un samouraï appointé pour un salaire de deux cents koku, c’est-à-dire deux cents balles de riz.
Le bruit courait qu’un monstre appelé Azukihakari (le «peseur de haricots de sojas rouges») apparaissait chez lui.
Voulant absolument voir de quoi il en retournait, un de ses amis y passa la nuit.
- «Arrête de parler», lui dit le samouraï, «sinon il ne viendra pas.»
Au bout d’un moment, ils entendirent des pas lourds au plafond, puis «para para», le bruit de sojas rouges que l’on répand sur le plancher.
Le bruit devenait de plus en plus fort, les sojas rouges semblaient maintenant déversés par seaux entiers ! Quelques instants plus tard, on entendit des socques de bois sur les pavements du jardin, puis un bruit d’eau versée.
L’ami du samouraï ouvrit précipitamment la porte : rien !
A Yahiko, dans le pays d’Echigo (dans l’actuel département de Niigata), vivait autrefois un paysan appelé Gonkichi et sa famille.
Il allait pour touiller dans son gruau de riz du soir quand la maison retentit d’un énorme tintamarre et que des mains sortirent du plafond pour lui prendre le puisoir et emporter la marmite.
Abasourdie, toute la famille s’enfuit en hurlant. Tout le village se réunit pour discuter de la stratégie à adopter. Au moment où plusieurs jeunes s’apprêtaient à pénétrer dans sa maison, du sable et des pierres venus d’on ne sait où s’abattirent sur eux.
L’un d’eux leva les yeux et découvrit la marmite sur le toit. On la fit descendre. Mais dès le lendemain, à peine fit-on bouillir de l’eau pour le thé que la même clameur retentit.
Au bout de trois jours de telles mésaventures, la famille décida de déménager. A mon avis, c’est un yôkai du même genre que Azukihakari...
BAKENEKO
A l’époque An’ei (1772-1781), à Sakai en pays Senshû (dans l’actuel département d’Osaka), un certain Hirasé lisait tard dans la nuit un ouvrage sur l’art militaire quand, à la troisième heure du boeuf (vers deux heures et demie du matin), la porte s’ouvrit derrière lui et un bras comme celui d’un ogre le tira par son chignon.
Hirasé lui fila un coup de sabre. Le monstre poussa un cri et disparut.
Le lendemain matin, le bras se révéla être celui d’un chat géant aix poils comme des aiguilles.
Passons maintenant en pays Mimasaka (dans l’actuel département d’Okayama).
Un garçon âgé de 15-16 ans, adopté dans une maison de samouraïs, souffrait de cauchemars.
- «Un vieil homme me presse le coeur», raconta-t-il. «Lorsqu’il m’oppresse, mes mains et mes pieds faiblissent et je souffre atrocement.»
Informé, le chef de la famille fut très en colère :
- «Je ne puis laisser la succession de ma famille à un tel poltron. Fais-toi bonze !»
Le garçon pleura de dépit. La nuit même, il sabra le vieil homme de son rêve et appela tout le monde. A la lumière de la lampe, on trouva du sang qui mena jusqu’à un chat mort, grand comme un chien et coupé en deux des épaules aux reins.
Les vieux chats sont réputés devenir des monstres. Dans certaines régions, ils se métamorphosent après avoir été chats domestiques pendant trois ans, dans d’autres lorsqu’ils pèsent plus de quatre kilos.
On dit aussi que lorsqu’il y a un décès dans la famille, il faut donner son chat à quelqu’un d’autre. Dans l’île de Tsushima, on enferme les vieux chats dans des hottes, à cause d’une légende selon laquelle, lors d’une procession de funérailles, un démon descendit du ciel pour voler la dépouille et que ce démon était en fait le chat domestique de la famille qui s’était transformé...
BAKEZÔRI
Il y a lonhtemps vivait une famille qui maltraitait les chaussures.
Une nuit, leur domestique, restée seule à la maison, entendit une voix qui faisait : «Karorin, kororin, kankororin, trois yeux et deux dents !»
Idem les nuits suivantes. Effrayée, elle en fit part à la maîtresse de la maison.
- «Faudrait voir que j’écoute aussi cette voix», répondit-elle avec l’accent du nord. «On va s’coucher ensemble.»
Et à l’heure habituelle, le petit refrain «kankororin» ne manqua pas de se faire entendre.
- «C’est-y pourtant vrai !» dit la maîtresse. «Demain soir, on verra bien ce qu’on va voir !»
Les voilà encore en train d’attendre le len-demain soir. Et quand survint le petit refain, elles entrevirent, cette fois, par l’interstice d’une porte, Bakezôri, le «monstre-sandale», se diriger vers le débarras où cette famille «abandonnait» ses chaussures.
Voici une autre histoire. Dans une maison de samouraïs du pays d’Isé (dans l’actuel département de Mié), un phénomène néfaste se produisait chaque soir vers minuit : les tiroirs des armoires se retiraient tout seuls et les habits s’envolaient vers le salon, le couloir, le jardin, et diverses vaisselles se mettaient à danser à la folie comme si elles avaient des pieds et des mains, ceci jusqu’à l’aube.
Le maître de la maison, qui était d’une nature hardie, ne s’en inquiéta pas outre mesure. Alors les malins fêtards ne dansèrent plus que les soirs où le maître était absent.
Les autres membres de la famille, au départ sidérés, prirent bientôt l’habitude de ce spectacle et finirent même par trouver cette danse inaccoutumée très amusante.
Découragés, les yôkai finirent par tout arrêter...
BASAN
Aussi appelé Basabasa. Il paraît que dans les montagnes du pays d’Iyo (actuel département d’Ehimé à Shikoku), pour qu’un enfant arrê-te de pleurer, il suffit de dire : «Le monstre Basabasa va venir».
Tard dans la nuit, on entend un bruit : «basa-basa», à la porte ou à l’entrée de la maison.
Mais quand on se dépêche d’ouvrir, il n’y a rien dehors. Basabasa habite dans les profonds fourrés de bambous dans la montagne, il ne se montre pas devant les humains.
Il se présente comme un coq géant et est également appelé «chien-phénix».
Il expire une espèce de feu follet par la bouche. Dans la journée, il reste parmi les bambous.
Le soir, il prend son envol vers on ne sait où. A vrai dire, il ne fait rien de mal aux humains.
Un yôkai en forme de coq et réellement effrayant, c’est Basilisco, qui habite au Chili.
On trouve également Basilisk dans la mythologie grecque et romaine.
Non seulement sa crête mais aussi ses plumes sont rouges. On dit que Basilisco naît d’un oeuf de poule domestique vieux de sept ans.
Il naît tout seul en un jour, sans être couvé par sa mère. Au départ, il a la forme d’un serpent, mais en grandissant dans le noir sous un plancher, il prend la forme d’un coq.
Avant cela, il n’apparaît jamais devant les yeux humains. Puis il sort discrètement et se met à sucer petit à petit le sang des humains endormis, jusqu’à les tuer.
On reconnaît tout de suite la poule qui a pondu l’oeuf de Basilisco, car elle se met à annoncer l’heure comme un coq.
Il faut immédiatement brûler les oeufs et tuer la mère. Je pense que ce Basilisco doit être de la même famille que Basan...
BETOBETO SAN
Quand j’étais petit, quand je marchais dans la nuit, j’avais souvent l’impression d’être suivi par quelqu’un.
J’avais beau me dire que ce n’étais pas un monstre, j’avais trop peur de me retourner.
J’avançais en essayant de surmonter la peur, mais je finissais par avoir des sueurs froides et mon coeur battait fort.
On dit que dans ce genre de cas, il faut se pousser sur le côté du chemin et dire «passez devant, Betobeto San» («passez devant, M. Collant-Collant»), pour que les bruits de pas derrière soi cessent.
Un jour, quelqu’un marchait dans la nuit, une lanterne à la main, lorsqu’il entendit le fameux bruit de pas derrière lui.
- «Passez devant, Betobeto San», dit-il.
- «Je ne peux pas marcher devant, il fait trop noir», répondit Betobeto San.
- «Alors, je vous prête ma lanterne», répliqua l’autre.
Grâce à la lanterne, Betobeto San put partir devant. Et il paraît qu’elle lui fut retournée le lendemain matin.
Ce yôkai est traditionnellement attesté dans le département de Nara, mais il semblerait qu’à l’origine il était présent partout au Japon.
Du temps de mon enfance, on portait souvent des socques de bois, ça faisait un boucan d’enfer dans la nuit. Un soir de lune, mon frère et moi marchions en faisant exprès de faire claquer nos socques, quand nous entendîmes un autre pas derrière nous.
Surpris, nous arrêtâmes notre boucan, mais le bruit derrière continua à nous suivre. Nous avions si peur que nous restions les yeux fixés droit devant nous.
Ceci pourrait bien être une autre espèce de Betobeto San...
BURUBURU
Buruburu («tremblote-tremblote») n’aime rien tant que frôler d’un doigt glacial le dois ou la nuque de quelqu’un qui est justement en train d’essayer de surmonter sa peur dans un endroit sinistre.
Un cimetière, par exemple. Evidemment, sa victime s’enfuit en hurlant : «Hiii !»
Personne n’a jamais vu à quoi il ressemble, mais certains disent que si on regarde calmement, on aperçoit une sorte de gélatine tremblante flottant en l’air.
Mais il faut dire que très peu sont capables de regarder sereinement dans cette situation, il est donc difficile de se fier à cette description.
Par ailleurs, d’autres disent qu’il existe des Buruburu mâles et des Buruburu femelles, et que les mâles s’introduisent dans le kimono des femmes par le col pour les enlacer.
En général, la femme est prise d’un frisson et s’évanouit illico. Les femelles, elles, reconnaissent les hommes timides et leur font peur en s’introduisant dans leur corps.
Elles aiment aussi les enfants et les attendent dans un endroit bien noir ou dans un trou pour leur faire peur. D’une manière générale, les Buruburu ne s’exposent pas au soleil et préfèrent la nuit, ou au moins l’ombre s’ils ont à sortir dans la journée.
En Polynésie aussi, il existe un être similaire. Dans la journée, il reste dans l’ombre de la jungle et se manifeste le soir.
Il déteste la fumée et transmet parfois des maladies. Eux aussi ont des mâles et des femelles. On dit que les mâles appellent les femelles le soir en faisant : «Bôôôôh bôôôôh !»
En tout cas, leur particularité est d’être discrets. Il sont très nombreux, sans doute parce qu’ils sont comme les «prédécesseurs» de yôkai ou de fantômes, c’est-à-dire qu’ils favorisent l’apparition de ces derniers...
CHÔCHIN KOZÔ
Il y a longtemps, dans la ville seigneuriale au pied du château de Sendai, un samouraï marchait accompagné d’un serviteur et d’une lanterne pour éclairer leurs pas.
Une pluie fine se mit à tomber et ils se dépêchaient, quand un garçon âge de 12-13 ans les approcha par-derrière.
- «Drôle de gosse...», dit le samouraï en l’apercevant.
Il n’eut pas plus tôt prononcé ces mots que le gamin les dépassa à toute vitesse.
Mais un peu plus loin, il s’arrêta comme s’il attendait le samouraï.
Trouvant cela étrange, celui-ci passa devant lui. Mais le garçon le rattrapa et le dépassa à nouveau.
- «Ah ça mais !»
Le samouraï, qui ne voulait pas perdre, pressa le pas pour le rattraper et aperçut le visage du gamin, tout rouge.
Surpris, il s’arrêta, mais le garçon disparut aussitôt.
Cela me fait penser qu’un autre yôkai à visage rouge existe dans cette région du Tôhoku. C’est Zashikiwarashi (le «gosse du salon»). Et d’ailleurs, dans le Tôhoku, même les Kappa ont le visage rouge.
Le lendemain, le samouraï raconta son aventure à son ami.
- «Un visage rouge comme un physalis, je parie», répondit son ami. «Moi aussi, je l’ai rencontré, une nuit où il y avait de la bruine. C’est un yôkai appelé Chôchin Kozô, le «gamin lanterne.»
On dit que Chôchin Kôzo apparaît par les nuits de pluie fine, à l’endroit où quelqu’un fut tué sans raison...
CHÔCHIN OIWA
Ce yôkai est né quand l’esprit d’Oiwa - la célèbre héroïne des Histoires horrifiques de Yotsuya (Tôkaido Yotsuya Kaidan, 1825) de Tsuruya Nanboku IV - a pris possession d’une vieille lanterne en papier pour se venger de son mari qui l’avait assassinée.
Tard le soir pendant une fête d’été, vous regardez une lanterne pendue sous un auvent, elle grandit peu à peu et finit par se déformer jusqu’à prendre un visage terrifiant comme celui d’Oiwa.
C’est elle ! Chôchin Oiwa, «Oiwa la lanterne» ! Vous pouvez être sûr qu’elle apparaîtra chaque fois que vous trouverez que les lanternes en papier vous font peur car elles vous rappellent l’histoire d’Oiwa.
En parlant de monstre-lanterne, il ne faut pas oublier la «Lanterne fantôme» : une vieille lanterne jetée dans un dépotoir qui a volé l’âme de l’enfant qui l’avait embêtée avec un bambou puis qui s’enfuit à tire d’ailes.
Grâce à son extraordinaire puissance psychique, elle avait aspiré l’esprit du gamin à travers le bambou.
Et c’est de là qu’elle puisa l’énergie pour se faire pousser des ailes.
De nos jours encore, toute actrice qui interprète le rôle d’Oiwa au théâtre ou au cinéma ne manque pas de rendre d’abord visite au temple d’Oiwa Inari pour éviter son ressentiment, comme quoi les rancunes humaines sont impérissables.
Sûr que pour la rancune et le ressentiment, personne n’égale Oiwa ! Quand j’étais jeune, j’ai fait une adaptation en manga des Histoires horrifiques de Yotsuya.
Mon éditeur a fortement insisté pour que je visite, moi aussi, le temple Oiwa Inari. Son pouvoir doit être énorme pour qu’on ne puisse l’ignorer encore aujourd’hui.
Est-ce le fait qu’on en parle qui lui donne ce pouvoir ? Ou est-ce la femme qui servit de modèle à Oiwa qui les possédait dès l’origine ?
En tout cas, elle est redoutable...
DAIKÔJI NO KAII
Le temple Daikô, ou de la «grande lumière», était le lieu de dévotions de certaines familles de l’aristocratie.
Un jour, un samouraï du nom de Mitsuo Denryô eut besoin de se faire un peu oublier en ville et vint s’y retirer un moment.
Peu habitué à la vie de la campagne, il se coucha le premier soir après avoir tendu une moustiquaire.
Tout à coup, il sentit que quelqu’un soulevait le voile. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure tardive ?
Il jeta un regard et aperçut un bonze grand et blême qui le dévisageait.
C’était vraiment louche. Courageux, Denryô dégaina son épée et le trancha deux ou trois fois. Le lendemain matin, il fit part de cette expérience au bonze supérieur du temple.
- «Oh», répondit-il, «j’ai manqué de vous en parler. Il apparaît toujours la nuit quand on laisse la porte des toilettes de la bibliothèque ouverte. D’habitude, je préviens toujours les invités, je suis désolé d’avoir oublié hier.»
- «Hum, des bonzes de grande sagesse et versés dans la loi du Bouddha comme vous devraient avoir raison d’une créature suspecte comme celle-ci», fit remarquer Denryô...
Mais le supérieur lui dit qu’aucune oraison ni exorcisme n’étaient venus à bout de cette apparition (Daikôji no Kaii : l’apparition du temple Daikô»).
Personne n’a jamais compris ce que c’était exactement ni pourquoi il apparaissait en empruntant la forme d’un bonze.
Toutefois, étant donné qu’il suffisait de ne pas oublier de fermer la porte des toilettes pour éviter de le rencontrer, il devait être la manifestation d’une rancune quelconque ayant rapport aux toilettes...
DOROTABÔ
Ce yôkai est attesté dans la région de Hokuriku, grande région de riziculture.
Autrefois, dans cette contrée vivait un homme pauvre mais travailleur.
Il travaillait sans relâche, malgré le froid ou la chaleur. Il défricha une terre encore aride, mais ses efforts portèrent leurs fruits et il vit bientôt ses rizières porter des épis.
D’année en année, la récolte augmentait et le paysan put, petit à petit, mener une vie décente.
Pourtant, c’est à cette période qu’il mourut de maladie, alors qu’il allait enfin devenir heureux.
Il avait un fils, mais celui-ci était tout le contraire de son père : un vrai paresseux.
Il laissa à l’abandon les champs que son père avait mis en culture à la sueur de son front.
Il se réjouit de ne plus avoir à supporter les sermons de son père, et passa son temps à boire.
En conséquence de cette vie futile, le terrain finit par être cédé à autrui.
- «Quelle chance d’avoir trouvé cette rizière», dit l’acheteur, satisfait.
Mais un soir, alors qu’il faisait le tour de sa nouvelle acquisition, un yôkai sortit de la boue et cria :
- «Rends-moi ma rizière, rends-moi ma rizière !»
Depuis, toutes les nuits de pleine lune, on entendit ces cris pleins de rancune qui sortaient de la boue. Ce yôkai fut nommé Dorotabô, c’est-à-dire le «bonhomme de boue de la rizière».
D’après le livre Cortège nocturne des cent démons (Gazu Hyakki Yakô, 1781), de Toriyama Sekien, c’est un vieil homme à la peau sombre qui n’a qu’un oeil...
FUDAGAESHI
Dans Le Chant des monstres, Yakumo Koizumi (alias Lafcadia Hearn, 1850-1904) décrit un yôkai appelé Fudagaeshi, c’est-à-dire le «retourneur d’amulettes».
Sa femme lui racontait des tas d’histoires fantastiques de la région de San’in, c’est elle qui a dû lui en parler.
Voici ce qu’il en dit :
«Les habitations sont protégées contre les mauvais esprits par des amulettes, et des textes d’incantation vénérables. Partout au Japon, dans n’importe quelle ville ou village, on voit ces amulettes col-lées sur les portes coulissantes qui sont fermées la nuit. Ce sont des bouts de papiers blancs avec des textes en kanji (caractères chinois).
«Il existe de nombreuses sortes d’amulettes ; des passages de soutras bouddhiques comme le Hannya Hara Mita Shingyô ou le Myo Hô Renge Kyô, une transcription phonétique d’une incantation sanscrite à laquelle on attribue une puissance magique, ou simplement une prière de l’école religieuse à laquelle appartient sa famille. On trouve également des extraits plus courts de soutras ou de peti-tes gravures affichés sur les fenêtres ou sur les impostes décorées. Ce sont souvent des noms de dieux, des illustrations abstraites, ou bien des dessins des bouddhas ou des bodhisattvas.
«Ces amulettes protègent les maisons. Aucun monstre ni fantôme ne peut s’introduire dans une maison la nuit, à moins que celles-ci ne soient ôtées. Les fantômes qui ont conservé une rancune ou de la haine contre les humains ne peuvent les détacher tout seuls, aussi s’appliquent-ils à trouver le moyen de les enlever, en menaçant un humain, en échange d’une promesse, ou contre rétribution. On appelle Fudagaeshi les fantômes qui demandent de détacher les amulettes des portes extérieures...»
FUNA YÛREI
On dit que les âmes des noyés, dissimulées dans l’obscurité nocturne, font chavirer les bateaux de passage.
Ils étaient surtout communs à Guiku-tan (la «mer des morts gémissants») en Chine pendant la dynastie des Tang, mais on les rencontre aussi parfois au Japon.
On les appelle communément Funa Yûrei, c’est-à-dire les «fantômes à bateaux».
D’abord, on remarque une espèce de pelote de coton flottant au gré de l’onde.
Puis cette chose blanche grandit et forme un visage, avec les yeux et le nez, et pousse une voix faible qui semble appeler ses amis.
Aussitôt arrivent des dizaines d’ogres fantômes qui bloquent le bateau en s’agrippant au bordage.
Alors les ogres fantômes crient : «Nous voulons des puisoirs». Il faut leur lancer des puisoirs percés, de façon à ce qu’ils puisent la mer en vain, car si on leur donne du matériel en bon état, ils puiseront de l’eau dans le bateau jusqu’à ce qu’il coule.
Les nuits de vent et de pluie, on allume des torchères sur les falaises, pour servir de repères aux bateaux. Mais les ogres fantômes allument des feux au large pour tromper les marins.
Les navigateurs, en errant sur les vagues, se laissent guider par les ogres fantômes et se noient.
- «Les feux des hommes ne changent pas de position», raconte un capitaine, «alors que ceux des ogres fantômes bougent sans cesse. Parfois, on croit voirau loin des dizaines de bateaux larguant leurs voiles. Il ne faut surtout pas les suivre, car on finit par se laisser entraîner au large. Les voiles des hommes vont dans le sens du vent, celle des ogres fantômes vont contre le vent.»
On dit que même de vieux navigateurs chevronnés s’y laissent parfois prendre et ne reviennent pas...
FURARIBI
La particularité de ce yôkai est de toujours apparaître sous la forme d’une paire : du feu et un oiseau.
Au premier abord, l’oiseau semble être le maître, mais en réalité, c’est le feu qui domine l’oiseau.
De loin, on aperçoit un ivrogne chancelant qui tient une lanterne.
Mais quand on s’approche, il n’y a personne, seulement un oiseau et un feu qui volettent nonchalamment.
Certains disent que c’est un oiseau qui plane en te-nant une espèce de rameau lumineux dans son bec.
Mais étant donné que les oiseaux, hormis la famille des chouettes et des hiboux, voient mal dans l’obscurité, ils ne volent pas la nuit.
Si on tient absolument à déterminer quelle espèce d’oiseau est Furaribi, le «feu voletant», il faut qu’il appartienne à une espèce vraiment peu commune.
D’ailleurs, une ancienne illustration de Furaribi représente un oiseau ressemblant à Garuda ou au Kalavinka de la mythologie indienne.
Il se peut qu’il ait été importé d’Inde ou de Chine avec l’arrivée du bouddhisme.
De nombreux monstres oiseaux soufflent des flammes dans ces régions de l’Orient.
Mais dans ce cas, on ferait mieux de l’attribuer à la catégorie des démons divins plutôt qu’à celle des yôkai...
Certains voient même en Furaribi une âme flottant en l’air, car, contrairement aux autres feux follets, il ne cause aucun dommage aux hommes, errant seulement sans but.
Il y a deux sortes de feus : le feu yang et le feu yin. Le feu yang possède la capacité de brûler en dégageant de la chaleur, mais le feu yin, au contraire, ne chauffe ni ne brûle.
Furaribi est évidemment à placer du côté du feu yin ; il surprend seulement celui qui l’aperçoit. Et de ce point de vue, je trouve qu’il porte bien son nom si léger...
FURUTSUBAKI
Le camélia a toujours été réputé pour ses métamorphoses. Dans les départements d’Ishikawa et de Gifu, plusieurs légendes parlent de camélias qui dansent ou se transforment en femme.
En effet, un vieux camélia a toujours une apparence de sérénité et de beauté tragique.
De plus, ses fleurs tombent au moment de leur plein épanouissement, donnant même l’impression que du sang coule de la blessure.
Sans doute ces images font dire qu’un «vieux camélia» (Furutsubaki) peut se transformer en femme.
Il y a bien longtemps, au pied du château de Yamagata, allait un marchand de chevaux, suivi par un marchand de crocus.
Le marchand de crocus aperçut clairement le marchand de chevaux accompagné d’une femme sortir de la ville et prendre le chemin du col.
Le fleuriste ne voyait que le dos de la femme, mais soudain celle-ci se tourna vers le marchand de chevaux et lui souffla dessus, le transformant en abeille.
L’abeille voletait et bombinait autour de la femme. Puis la femme bifurqua et entra dans un camélia en fleur avec un air diabolique.
Le marchand de chevaux, désormais abeille, se laissa aspirer par une des fleurs, qui tomba brusquement à terre quelques instants plus tard.
Ayant observé toute la scène, le marchand de crocus la ramassa. Mais l’abeille était morte. Le marchand de crocus apporta la fleur au temple et expliqua l’histoire au doyen.
- «Cela fait plusieurs fois que j’entends parler de la disparition de voyageurs sur la route», répondit-il, «c’était donc cette femme qui en était la cause...»
Puis il récita avec recueillement un soutra bouddhique en espérant redonner vie au marchand de chevaux, mais en vain.
On dit que l’abeille fut enterrée avec la fleur...
FUTAKUCHI ONNA
Jadis, en pays Shimofusa (actuellement les départements de Chiba et d’Ibaraki), une femme avait épousé un homme qui avait déjà un fils.
Mais elle s’occupait seulement de son propee enfant et ne donnait rien à manger à son beau-fils, si bien que celui-ci finit par mourir de faim.
Au quarante-neuvième jour après sa mort, un ouvrier qui venait couper du bois de chauffage chez eux donna accidentellement un coup de hache derrière la tête de la belle-mère.
Le sang coula considérablement. La blessure ne guérit pas et finit par former des lèvres.
Des bouts d’os composèrent des dents et de la chair sortie du crâne créa une langue.
Une douleur insupportable tourmentait la belle-mère et ne se calmait que quand on mettait de la nourriture dans la lésion, comme si cette femme avait finalement deux bouches, l’une devant et l’autre derrière.
Un jour, celle de derrière murmura quelque chose : «Repens-toi, repens-toi».
En général, on dit qu’une femme à deux bouches (Futakuchi Onna) apparaît quand une mère hait un beau-fils ou une belle-fille au point de les faire mourir de faim.
Quand la femme mange, les pointes de ses cheveux deviennent des baguettes pour nourrir la bouche de derrière.
Et si on alimente pas ce bec, il se met à débiter des choses gênantes.
Il y a aussi une histoire connue partout au Japon, celle d’un radin qui cherchait une épouse qui mange peu. Il en épousa une qui lui convenait parfaitement, mais un jour il constata que du riz disparaissait.
Soupçonnant sa femme, il fit semblant de sortir et monta discrètement sur la charpente pour l’observer. Soudain, la tête de sa femme s’ouvrit par-derrière et elle y lança des boulettes de riz...
GAGOZE
Au VIème siècle, pendant le règne de l’empereur Bidatsu, un paysan s’abritait de la bruine sous un arbre.
Soudain, la foudre tomba et prit la forme d’un enfant. Le paysan allait le tuer sur-le-champ, quand le gamin se mit à supplier :
- «Si vous m’épargnez, j’exaucerai un de vos souhaits !»
Alors, le paysan lui demanda un fils, car il n’en avait pas. Bientôt, sa femme conçut un garçon.
D’une force herculéenne, le fils fut un jour invité à la cour afin de disputer un tournoi de sumo et il l’emporta.
La cour trouva sans doute dommage qu’un garçon d’une force si extraordinaire reste simple paysan, et il fut placé comme enfant-servant au temple Gangô (Gangôji) que Soga no Umako avait fondé à l’époque à Asuka.
En effet, le pavillon qui abritait la cloche du temple était hanté par l’ogre Reiki (l’«ogre fantôme») qui dévorait les enfants chargés chaque soir de sonner la cloche.
- «Je supprimerai Reiki et libérerai le Gangôji de sa malédiction», déclara l’enfant prodige.
A la tombée de la nuit, il attendit son adversaire dans le pavillon de la cloche. En reconnaissant l’enfant, l’ogre essaya de s’enfuir.
Mais l’enfant l’attrapa fermement par les cheveux, et l’ogre ne s’échappa qu’en abandonnant ses cheveux avec la peau de son crâne, qui est conservée encore aujourd’hui et constitue l’une des pièces les plus étonnantes du trésor du Gangôji.
L’enfant prodige habita le temple de façon permanente, défricha de larges étandues de champs et de rizières et devint plus tard le bonze Dôjo.
Cette histoire marque le début historique des yôkai. Et si dans les temps anciens on a longtemps appelé les yôkai Gagoji ou Gagozé, c’est par déformation du nom du temple : Gangôji, ou «temple des origines et des développements»...
GAKI
Gaki est un fantôme errant qui prend souvent possession des humains affamés.
Quand il vous prend, la faim vous empêche de bouger, pouvant même aller jusqu’à des vertiges.
Il est souvent dans la montagne mais peut aussi s’aventurer en ville.
Selon les régions, on l’appelle aussi Dari ou Hidarugami.
En cas de possession, la première chose à faire est de mettre dans la bouche n’importe quelle nourriture que vous trouverez à votre portée.
En revanche, dans le département de Niigata, on dit de ne pas donner de riz cuit tout de suite à celui qui est possédé par Gaki, mais de commencer par de la soupe au miso, du gruau de riz, ou du bouillon à base de riz.
Par ailleurs, dans le canton de Kitasaku dans le département de Nagano, il existe un endroit appelé le «pic de Gaki».
C’est en fait le sommet du mont Kompira, où se trouve actuellement une sorte de tertre avec un petit temple.
A l’origine c’était là qu’étaient appliquées les punitions judiciaires du seigneur de la région.
En mangent face à cette montagne, on ne remplira jamais son estomac car tous les plats seront dévorés par Gaki.
Les habitants l’abhorrent et évitent de se tourner de ce côté au moment du repas.
Existent également l’«esprit de Gaki» dans le département de Tokushima et le «trou de Gaki» du mont Ôkumodori à Kumano.
On dit que jeter un coup d’oeil dans ce trou suffit à ne plus pouvoir bouger, comme si on était hanté par Gaki. C’est pourquoi dans la cérémonie traditionnelle appelée Segaki, on offre à boire et à manger à Gaki...
GANGI KOZÔ
Gangi Kozô signifie le «gosse de la côte». Comme son nom l’indique, il reste sur la côte et dévore des poissons en commençant par la tête.
Ecrit avec d’autres kanji (caractères chinois), son nom dési-gne une sorte de rouage en bois, et effectivement c’est à quoi il ressemble quand il ouvre la bouche.
Il paraît que quand les poissonniers le rencontrent, ils lui lancent leur poisson le plus gros et le moins cher qu’ils ont sur eux.
S’enfuit ensuite en entendant les bruits de la tête de poisson broyée derrière son dos doit être assez effrayant, j’imagine.
Les chiens, les chats ou même les loutres peuvent parfois croquer une tête de poisson avec un bruit énorme.
Il se trouve que ce genre d’animaux étaient parfois pris pour Gangi Kozô.
Quand je voyageais dans le Pacifique sud après la Seconde Guerre mondiale, j’ai assisté à une pêche au filet dans les îles Salomon.
Lorsqu’un grand poisson d’environ quarante centimètres fut pêché, le capitaine, qui était resté immobile jusqu’alors, se leva subitement et l’attrapa pour le dévorer en commençant par la tête.
Il provoquait un bruit furieux au point que je l’aurais pris pour un «gosse de la côte» !
Ses dents étaient éclatantes et le bruit qu’elles émettaient ne l’était pas moins.
Autrefois, on ne mangeait pas de pâtisseries, il devait y avoir beaucoup de gens ayant des dents comme celles de Gangi Kozô.
J’ai lu dans un livre que, il y a deux cents ans, au cours d’une guerre entre les habitants des montagnes au Pérou et l’Espagne, un homme vivant près de l’Amazonie se vantait devant le roi :
- «Je mangerais devant vous un ennemi entier, de la tête jusqu’aux pieds, sans rien laisser.»
Ses dents devaient être prodigieuses et auraient peut-être même surpris Gangi Kozô...
GASHADOKURO
Quand s’accumulent les rancunes de ceux qui sont morts comme des chiens loin de tout, cela devient un yôkai géant appelé Gashadokuro, autrement dit, le «crâne clac-clac».
Il se cache dans la journée mais apparaît d’on ne sait où le soir accompagné d’un bruit de claquement, et assaille les passants.
Je vais vous raconter une anecdote sur un «crâne» qui s’acquitta d’une dette de reconnaissance envers un homme.
Cette histoire est extraite du livre Etranges Phénomènes spirituels du Japon (Nihon Ryôiki, 822).
Vers la fin du mois de décembre 778, un habitant d’un hameau du mont Ôyama dans le territoire d’Ashida en pays Bingo (actuel département d’Hiroshima) partit au marché à Fukatsu pour y faire ses courses du Nouvel An.
La nuit tomba alors qu’il était encore en chemin et il décida de passer la nuit dans un champ de bambous à Ashida.
C’est alors qu’il entendit un gémissement au loin.
- «J’ai mal à l’oeil...»
A l’aube, il trouva à proximité un crâne dont un oeil était transpercé d’une pousse de bambou. Il retira la pousse et lui dédia un peu de riz sec.
Alors, le crâne se mit à lui parler.
- «J’ai été assassiné par mon oncle dans ce champ. Abandonné, je suis devenu un crâne. Avec le temps, un bambou s’est mi à pousser au niveau de l’oeil et j’avais très mal. Merci de m’avoir soulagé de cette douleur. Pour vous remercier, je vous invite chez mes parents le dernier jour de l’an.»
Le jour dit, l’esprit du crâne accueillit l’homme chez ses parents avec un banquet et lui offrit de l’argent avant de disparaître.
Les parents du défunts arrivèrent et apprirent la vérité sur la mort de leur fils, ce qui leur permit de faire arrêter l’assassin...
GOTOKUNEKO
Allongé au bord d’une cheminée, Gotokuneko, le «chat au trépied», allume le feu tout seul quand personne n’est là.
C’est un proche parent du célèbre Nekomata, le «chat à queue fourchue».
Dans la ville fondée autour du château Kubota dans le département d’Akita, vivait un certain Nakazawa.
Amateur de chats, il en avait cinq. Quand il y avait un décès dans son quartier, il emmenait l’un de ses chats avec lui dans sa poche pour présenter ses condoléances.
Il sortait discrètement le chat près du cadavre afin de lui faire aspirer l’énergie vitale du mort, c’est de cette façon qu’un chat commença à comprendre la langue des humains.
Une troupe de théâtre vint d’Edo pour les danses d’O-Bon, la fête des morts.
Nakazawa alla voir le spectacle avec ses amis. Sa femme, délaissée, appela l’un des chats près d’elle.
- «Mon petit chat», dit-elle, «moi aussi je voudrais aller voir le spectacle.»
Soudain, le chat se mit à parler.
- «Ne t’occupe pas de ces péquenots théâtreux. Je peux faire bien mieux.»
Puis le chat déclama une pièce de jôruri et dansa. La femme était fascinée par l’habileté de son jeu. Quelques jours plus tard, pendant l’absence du mari, un jeune et beau samouraï ren-dit visite à la femme.
- «Qui êtes-vous ?» demanda la femme.
- «Je suis le chat», répondit l’homme.
Effectivement, le chat avait disparu depuis l’autre jour. La femme, en guise de remerciement pour la pièce de jôruri, se laissa séduire par le chat.
La rumeur sur cette femme infidèle commença à circuler en ville. Elle pressentit le danger et déclara au chat de cesser ses visites.
Le lendemain matin, la femme fut retrouvée morte, mordue au cou. C’était sans doute l’oeuvre du «chat au trépied»...
HAKUZÔSU
Autrefois, au pied du mont Yumé en pays Kai (dans l’actuel département de Yamanashi), vivait un chasseur nommé Yasaku.
Il gagnait sa vie en vendant les peaux des renards qu’il chassait grâce à ses appâts faits de souris mijotées à la graisse d’ours.
Dans cette montagne vivaient de vieux renards aux nombreux renardeaux, mais comme Yasaku les leur tuait tous, ils lui en voulaient.
L’un des renards eut alors l’idée de se transformer en bonze Hakuzôsu du temple de Hôtô du coin, qui se trouvait être l’oncle de Yasaku.
- «Tu devrais cesser ce péché cruel», lui intima le renard d’un air sérieux, «car tu devras payer ce karma dans tes vies futures. J’ai ici mille sous. Remets-moi ton piège à renards et ils sont à toi.»
Ainsi réussit-il à emporter le piège. Cependant, sans chasse, plus de riz pour Yasaku.
Il se mit en route pour le temple Hôtô. Mais le vieux re-nard, qui avait flairé sa visite, dévora le bonze Hakuzôsu et prit sa place.
Débarrassé du chasseur, le vieux renard s’installa définitivement au temple et y vécut cinquante ans comme bonze.
Toutefois, un jour, en allant admirer les fleurs de cerisiers, il fut tué par deux chiens appelés Onitaké et Oniji qui avaient flairé sa vraie nature.
Retrouvant sa forme originelle avant de mourir, les poils de sa queue étaient comme des aiguilles de platine. Depuis lors, on appelle Hakuzôsu un renard qui se transforme en bonze... ou un bonze qui se comporte comme un vieux renard...
HARIONAGO
Harionago, la «femme-épingles», est un yôkai de la région d’Uwajima (département d’Ehimé) à Shikoku, appelé également Nureonago - la «femme mouillée» - ou Waraionago - la «femme qui rit».
Elle accroche les hommes avec ses crochets au bout de ses cheveux ébouriffés.
On dit qu’une fois ferré, même l’homme le plus costaud ne peut s’en débarrasser.
C’est à Sakuraoka, dans la ville de Jôhen, qu’elle apparaît le plus souvent et tourmente les garçons.
Un soir, en passant dans le coin, un jeune homme du village Yamaidé rencontra une jolie fille.
Tout en se méfiant de son rusé rictus, il fut attiré par sa beauté et finit par lui retourner un sourire. Alors, elle se jeta vers lui en ébouriffant ses longs cheveux.
Stupéfié, le garçon courut chez lui à toutes jambes, ferma la porte d’entrée et retint son souffle en tremblant. A l’aube, mettant craintivement un oeil dehors, il constata les innombrables lacérations qu’avaient laissées les cheveux de la fille sur la porte d’entrée en bois qui l’avait sauvé.
Les villageois en tirèrent la leçon : dorénavant, s’ils se trouvaient poursuivis par Harionago, ils devaient fermer non seulement la porte en papier mais aussi la porte-volet en bois.
Dans les villes d’Hiromi et Mima, on dit également de se méfier d’une femme qui sourit malicieusement à un homme dans la rue, ou d’une femme sinistre qui paraît folle, car si on lui rend imprudemment un sourire, elle vous poursuivra de ses assuidités pour toute la vie.
Cependant, on dit aussi qu’il suffit de crier «fous-moi la paix !» fermement une bonne fois pour qu’elle disparaisse.
Alors finalement, je trouve qu’elle n’est pas bien méchante...
HATAHIRO
Quand une femme tisse en gardant rancune à son époux qui ne rentre pas à la maison, sa rancoeur se transmet au métier à tisser qui se transforme en serpent et part à la recherche du mari volage.
Il s’agit de Hatahiro, la «machine enquêteuse». Il est assez courant qu’une rancune se transforme en serpent.
Autrefois, trois ou quatre hommes de Kanda à Edo étaient venus pour affaire jusqu’à Kawagoé en pays Shinshû (actuel département de Nagano).
Par une chaleur excessive, ils se reposèrent dans la hutte d’un bonze.
L’un des voyageurs voulut utiliser les toilettes, mais le bonze étant endormi, il alla derrière le jardin sans son autorisation.
Il vit alors sur une pierre un serpent enroulé sur lui-même.
Il lui jeta un caillou sur la tête, ce qui fit fuir la bête.
En revenant des toilettes, il vit le bonze furieux.
- «Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?» protestait celui-ci, «pourquoi m’avez-vous blessé à la tête ? Je n’ai rien fait !»
Effectivement, il avait une grosse bosse violette. Les voyageurs en restèrent bouche bée, mais s’excusèrent, sans vraiment comprendre pourquoi.
Celui qui était allé aux toilettes raconta qu’il avait seulement lancé un caillou sur un serpent installé sur la pierre du jardin, rien de plus.
Après un moment de réflexion, le bonze baissa la tête et guida tout le monde vers les toilettes. Là, il souleva la pierre dans le jardin. Dessous, il y avait un pot en porcelaine qui cachait sept pièces d’or.
- «Ce sont mes économies», dit le moine, les larmes aux yeus. «Je les ai enterrées ici par crainte du vol. Je suppose que ce sont mes sentiments attachés à l’argent qui se sont transformés en serpent. Pour me débarrasser de ces mauvaises pensées, je vous les donne...»
HATSUGYO
Vers 1800, un habitant des environs de Nishibori à Ôsaka pêcha un étrange poisson dans une rivière.
Long d’environ quatre-vingt-dix centimètres, ses écailles ressemblaient à celles d’un mulet, sa tête avait des yeux, un nez et une bouche comme un humain et il poussait des cris comme un nouveau-né.
Cela fit du bruit et on ne parlait plus que de la nouvelle espèce de sirène. Moi, je dirais plutôt que c’était un enfant de Hatsugyo, ou «poisson chevelu».
On connaît celui-ci depuis l’époque de l’impératrice Suiko (593-628). La rumeur faisait état d’un poisson bizarre de forme humaine dans la rivière Gamô du fief Ômi (actuel département de Shiga).
Un pêcheur du pays Settsu (les actuels départements d’Ôsaka et Hyôgo) se porta candidat pour essayer de l’attraper.
Il installa ses filets sur un canal, et aussitôt un grand poisson fut pris. C’était un poisson surnaturel au corps de bébé, entre poisson et humain.
A Okuitsumi, un jour d’été d’une chaleur insupportable, quelques villageois prenaient le frais en pêchant dans le lac jusqu’à la fin de l’après-midi, sans réussir à prendre un seul poisson.
Désappointés, ils s’apprêtaient à rentrer lorsque l’un d’entre eux remonta un poisson aux écailles blanches, aux yeux brillants, qui avait même des sortes de cheveux.
De retour chez lui, l’homme mit sa prise dans une bassine avec un couvercle. Cette nuit-là, il fit un rêve :
- «Je suis le dieu du lac», entendit-il, «pour quelle raison m’importunes-tu en enfermant mon prochain ?»
Le lendemain matin, le poisson avait disparu de la bassine. C’était sûrement Hatsugyo, lui aussi...
HIDERIGAMI
Hiderigami signifie «dieu de la sécheresse». Il est également appelé Kambo, «mère de la sécheresse».
Ce yôkai habite au fin fond d’une rude montagne, il a un visage humain et le corps d’un animal.
Bien qu’il n’ait qu’un bras et qu’une jambe, il court com-me le vent.
Quand il apparaît, la pluie cesse et la sécheresse s’installe pour longtemps.
A l’ère Kambun (1661-1673), la troupe du seigneur Murakami du fief d’Echigo (dans l’actuel département de Niigata), de retour de la capitale, passait près du lac Nojiri du fief Shinano (l’actuel département de Nagano).
Ils cherchaient un endroit pour passer la nuit lorsqu’une tempête se leva soudain.
L’un des lieutenants, Tokuemon Aisawa, mit pied à terre pour s’abriter.
Les vagues sur le lac se tordirent et formèrent un visage d’environ un mètre carré.
Le monstre qui sortit mesurait plus de trois mètres et demi de long, ses cheveux couleur de lapis étaient longs, ses yeux étaient larges de soixante centimètres et émettaient une lumière rouge.
Il était si épouvantable que tous tombèrent dans les pommes ou peu s’en fallut.
Tokuemon, lui, était un brave. Il affronta le yôkai au sabre. Le monstre regarda autour de lui pendant un moment, puis retourna au fond de l’onde.
La surface du lac devint rouge et ondula encore, puis le silence revint.
De retour à l’auberge, Tokuemon demanda aux travailleurs s’ils avaient déjà vu cette chose. Trois d’entre eux témoignèrent l’avoir déjà rencontrée.
D’autres villageois lui expliquèrent que c’était la lumière des yeux du monstre qui, en se reflétant sur l’eau, rendait le lac rouge et que ce monstre était appelé Môryo, c’est-à-dire l’«esprit du sol».
A mon avis, Hiderigami compte également parmi ces esprits...
HIMAMUSHI NYÛDÔ
Quand on reste tard le soir à travailler dans la fièvre et l’enthousiasme, on peut voir Himamushi Nyûdo, le «bonze glandeur», faire une discrète apparition pour lécher l’huile de la lampe.
A ce qu’on dit, si on a passé sa vie à ne rien faire et à paresser, après sa mort on devient ce yôkai.
On l’appelle également le «bonze glandeur nocturne».
Il existe bien d’autres yôkai qui viennent lécher l’huile, par exemple Aburanameakago, le «poupon lécheur d’huile», ou Aburaakago, le «poupon huile», apparus dans la région du Tôhoku au milieu de l’époque d’Edo.
Tous friands d’huile de lampe.
En tout cas, de nos jours où l’électricité est largement popularisée et que plus personne n’utilise de lampe à huile, j’imagine que ces yôkai ne peuvent plus apparaître même si ce n’est pas l’envie qui leur manque.
On peut donc dire que ce sont des yôkai en voie de disparition.
Pourtant, même si les humains ne se ervent plus de lampes à huile, cela ne doit pas empêcher ces yôkai d’aimer lécher l’huile de pétrole.
Si ça se trouve, ils sont partis dans les pays arabes à la recherche de leur aliment favori.
Les yôkai aussi doivent changer de lieu d’habitation selon l’époque ou les circonstances. Eux aussi ont dû subir l’exode rural... Je les plains.
Personne n’aurait envie de fonder une association protectrice des yôkai ?...
HITOTSUME KOZÔ
La principale référence à Hitotsumé Kozô, «gamin n’a qu’un oeil», figure dans Hitotsumé Kozô et ses amis de Kunio Yanagida, dans lequel l’ethnologue décrit très précisément le caractère des yôkai comme Hitotsumé Nyûdo, Hitotsumefuna, Kataha no Ashi et consorts.
Personnellement, j’aime bien aussi l’anecdote suivante que j’ai trouvé dans un vieux livre intitulé La Canne du vieillard.
A Yotsuya, quartier d’Edo (ancien nom de Tokyo), vivait Kiemon, marchand ambulant de cailles.
Un jour, devant une vieille demeure de samouraïs, un domestique sortit lui acheter des cailles.
Pendant que celui-ci allait chercher de l’argent, Kiemon fut introduit dans une pièce de la maison.
Il y avait des taches d’humidité sur le plafond et le papier tendu des portes coulissantes était déchiré.
Le domestique était pourtant poli et la famille était loin d’être pauvre, alors pourquoi ne réparaient-ils pas leur habitation ?
C’est alors qu’un enfant d’une dizaine d’années entra dans la pièce et commença à jouer avec le rouleau peint suspendu au mur, l’enroula puis le lâcha, et recommença ce manège.
Kiemon s’inquiéta pour l’enfant qui ne manquerait pas de se faire gronder si ses parents voyaient ça, et un peu pour lui-même au cas où le gamin viendrait à déchirer le rouleau et qu’il fût soupçonné.
- «Voyons, petit, sois raisonnable», réprimanda le colporteur.
- «Ta gueule !» répondit l’enfant en se retournant.
C’était le «gamin n’a qu’un oeil» ! Ebranlé, Kiemon tomba dans les pommes. Quand il retrouva ses sens et fit part de son expérience aux habitants de la résidence, ceux-ci lui racontèrent les évènements étranges qui se produisaient quatre ou cinq fois par an.
Ce gosse ne fait pas grand chose de mal, à part de répondre chaque fois par «Ta gueule !»...
HITOTSUME NYÛDÔ
Dans les temps anciens, la plupart des histoires de monstres concernaient Hitotsumé Nyûdô, le «bonze n’a qu’un oeil».
Cela doit avoir un rapport avec le fait que lors des sacrifices aux dieux, on arrachait un oeil aux victimes (du moins, à ce qu’il paraît).
Un médecin pauvre vivait à Shiba Takanawa à Edo. Un soir, il reçut la visite d’un groupe de gens bien habillés qui semblaient être des samouraïs.
- «Un de nos parents est malade», dirent-ils, «veuillez l’examiner.»
Ils étaient venus avec un grand palanquin, exprès pour emmener le médecin.
Quand il s’installa dans le palanquin, on lui mit un ban-deau. Le docteur en fut inquiet mais n’avait pas le moyen de résister.
Ce bandeau ne lui fut ôté qu’à son arrivée dans une vaste résidence où il fut introduit dans un salon.
Là, un thé lui fut servi par un bonze qui n’avait qu’un oeil au milieu.
Paralysé, il entendit une voix venue d’en haut annonçant :
- «Je vous ai apporté du tabac.»
Levant les yeux, il vit un autre «bonze n’a qu’un oeil» de plus de deux mètres qui lui présentait cérémonieusement un plateau de fumeur.
Le médecin tremblait, ne se sentant plus en vie. Alors, une femme céleste arriva accompagnée d’une mélodie sublime et l’invita dans une autre maison.
Là, il était attendu par des mets rares de la mer et de la montagne, de délicieuses boissons alcoolisées et une musique des cieux.
La fête l’attendait. Le médecin ne sut résister au verre offert par la femme céleste et se laissa soûler.
Il se réveilla chez lui dans son lit. Il crut avoir rêvé, mais apercevent l’air inquiet de sa femme, il lui demanda ce qui s’était passé.
Elle répondit :
- «Tôt le matin, des ogres rouges et bleus vous ont accompagné dans un palanquin...»
HYAKUME
Dans la journée, le soleil éblouit tellement qu’il ne peut pas marcher.
Aussi Hyakumé («cent yeux») ne se déplace que la nuit. Quand il croise quelqu’un, l’un de ses yeux sort de son orbite pour le suivre partout mais regagne finalement le corps de son maître.
Il n’a pas de bouche, on ne sait même pas ce qu’il mange. On dit qu’il apparaît la nuit dans un vieux temple en ruine.
Est-il du même genre que Nuppefuhofu, un yôkai qui n’est qu’un bloc de chair ?
Il ressemble aussi à Mokumokuren, la «série des yeux», un treillis de papier couvert d’innombrables yeux, ou à Todomeki, l’«ogre à cent yeux», au corps couvert d’yeux.
Si ça se trouve, ce monstre trouve son origine dans la légende selon laquelle quand on vole, des yeux vous poussent sur le corps.
On dit aussi que ce sont des yeux transformés en plumes qui donnent sa queue au paon.
Y aurait-il un rapport avec Hyakumé ? Ce n’est pas im-possible. A l’époque d’Edo (c. 1600-1868), il y avait un spectacle appelé Hyaku Manako, c’est-à-dire les «cent regards».
Ce n’est pas que le comédien avait cent yeux mais qu’il se défigurait de cent façons différentes en changeant l’expression de ses yeux.
On dit que c’est le comédien Sanshôtei Kajô qui inventa ce one-man show, qui, paraît-il, avait beaucoup de succès à l’époque.
- «La musique, l’acteur, les gestes, la voix, ou encore la magie des cent regards, vos désirs seront exaucés !»
Tel était le cri pour attirer le public. A la même époque, il y avait aussi une expression populaire, celle-là est bien malpolie envers les femmes : «Quand elle est en gésine, ma moitié fait les cent regards !»
Hyakumé s’est peut-être inspiré de tout ça...
ICHIMOKU NYÛDÔ
On dit qu’au bord du lac principal de l’île de Sado, le lac Kamo, habite le maître de ces lieux.
Il n’a qu’un oeil énorme sur le dessus du crâne, c’est pourquoi on l’appelle Ichimoku Nyûdô, autrement dit le «bonze n’a qu’un oeil».
Sortant de l’eau par une belle journée, Ichimoku Nyûdô observait le paysage sans toutes les directions quand il aperçut non loin de là un cheval attaché dans une forêt.
Il y courut et s’amusa à monter l’animal. Malheureuse-ment, le maître du cheval revint bientôt et l’attrapa.
- «Epargnez-moi», supplia le «bonze n’a qu’un oeil», «je vous offrirais des kilos de poissons frais tous les soirs en les accrochant, à l’aide d’un crochet en lapis, sur une branche du saule à côté du lac. Mais soyez certain de me rendre le crochet après, car c’est avec celui-ci que je les pêche.»
Le maître du cheval accepta sans se faire prier. Le lendemain matin, il trouva des poissons tout frais au bord du lac et, jeta le crochet dans le lac pour le rendre.
Ce petit rituel continua ainsi plusieurs années. Cependant, un jour, le maître du cheval eut la mauvaise idée de garder le crochet en lapis dans sa poche et retourna chez lui sans le rendre au lac.
Dès lors, le quinzième jour de chaque année, Ichimoku Nyûdô venait assaillir la maison et causer de nombreux dégâts.
Terrifiée, la victime passait la nuit à déclamer des soutras pour avoir la vie sauve. La malédiction finit par se calmer.
Il fit construire un temple en l’honneur d’Avalokitesvara, et plaça le crochet en lapis sur les byakugô (la boucle de poils blancs qui dégagent une lumière entre les sourcils du Bouddha) dans le sanctuaire principal...
IPPON DATARA
Dans la neige, on voit parfois de grands pas d’environ trente centimètres de long.
Qui plus est, il n’y a qu’un pied ! Ce sont les pas de Ippon Datara, c’est-à-dire «Datara l’unijambiste».
Il habiterait encore de nos jours dans la montagne de Kumano en pays Kishû (l’actuel département de Wakayama).
Ce serait une sorte d’animal proche d’un humain, mais à une seule jambe et un seul oeil, comme souvent se présentent les yôkai des montagnes et les «dieux du sol».
En Chine, dans les montagnes du Guangdong ou du Guangxi, vit un yôkai unijambiste appelé Shanxiao (ou Sanshô en japonais).
Il ressemble à une sorte de Môryô, sauf qu’il n’a qu’une seule jambe et trois doigts, queson talon est à l’envers et qu’il y en a des mâles et des femelles, ce qui est rare chez les yôkai.
Les Sanshô mâles s’appellent Shangong (Sankô). Quand ils rencontrent un humain, ils lui demandent de l’argent.
Les femelles s’appellent Shangu (Sanko) et demandent un rouge à lèvres ou un pot de fond de teint. Vraiment très proches des humains, on peut dire...
Il y a longtemps, dans les montagnes du sud de la Chine, un voyageur s’apprêtait à passer la nuit sur un arbre, afin de se protéger des tigres.
C’est là qu’il rencontra une Sanko qui lui demanda ce qu’il avait à offrir. Le voyageut lui donna un rouge à lèvres et de la poudre, et la Sanko, satisfaite, lui garantit la sécurité.
A minuit, un tigre s’approcha du voyageur endormi, qui, réveillé en sursaut, se mit à trembler de tous ses membres.
Mais la Sanko descendit de l’arbre et dit en caressant le tigre : «Laisse-le tranquille, c’est mon invité», et le tigre s’éloigna docilement.
Le lendemain matin, quand il reprit son chemin, la Sanko le salue poliment. Elle doit être de la même famille que Ippon Datara...
ISO ONNA
Iso Onna, autrement dit la «femme du rivage», est un yôkai de l’île Uku, la plus au nord des cinq îles du département de Nagasaki.
Elle agresse les bateaux à l’amarre. Elle est humaine de tête et de poitrine, mais le bas de son corps flotte comme un fantôme.
Toutes les plages de Kyûshû possèdent un récit la concernant.
Au lieu-dit Fukami à Ushifuka (département de Kumamoto), elle s’introduit à bord la nuit en grimpant sur l’amarre et recouvre les pêcheurs endormis de ses longs cheveux.
Les bouts des cheveux leur sucent le sang et ils meurent.
C’est pourquoi à Obama, sur la presqu’île de Shimabara, quand on dort dans son bateau dans un autre port que le sien, on prend soin de déposer trois poils sur une natte ou sur un habit, ce qui évite de se faire sucer le sang.
A Takanosu, sur l’île Kakara (département de Saga), Iso Onna apparut sur un bateau et demanda des poissons non salés.
Les marins profitèrent d’un instant d’inattention du monstre pour couper l’amarre et gagner le large. Iso Onna fut bien contrariée mais ne put rien faire, une fois l’amarre coupée.
Quant à Isohimé, la «princesse du rivage», qui apparaît sur l’île Naga du département de Nagasaki, on dit que c’est une femme d’une beauté sublime qui suce le sang des humains.
A peine l’aperçoit-on qu’on meurt instantanément, sans même avoir le temps de détourner les yeux. C’est pourquoi on dit de mouiller d’abord seulement l’ancre mais pas l’amarre quand on est en rade dans un endroit qu’on ne connaît pas.
Pour éviter Iso Onna, certains disent qu’il faut emporter trois pailles du toit de la maison d’un pêcheur. Sur le rivage au pied de la statue d’Avalokitesvara d’Iwaya, sur la côte ouest de Kuga, les gens étaient souvent importunés par ce yôkai...
ITSUMADEN
Comme le dit la sagesse populaire, la rancune à propos de la nourriture est la plus terrible.
Pendant la guerre, dans une île du Pacifique sud, j’ai vécu un an sans rien manger.
Personne ne peut imaginer mon désir de nourriture pendant cette période, hormis ceux qui ont vécu la même expérience.
Et je comprends très bien qu’on dise depuis les temps anciens que celui qui a été abandonné et qui meurt de faim devient un yôkai.
Il devient un oiseau sinistre et obsède celui qui l’a abandonné.
Le nom singulier de Itsumaden semble inclure le sens de «toujours (itsumademo) suivre». Il s’explique également par le fait que l’âme de la victime réclame avec force colère et se lamente : «Jusqu’à quand (itsumadé) serai-je abandonné ? Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand ?»
On dit que Itsumaden apparaît aussi quand quelqu’un ayant souffert de la famine ou de la sécheresse se remémore les proches qu’il a été obligé d’abandonner cruellement.
En tout cas, je trouve très plausible que l’âme d’une personne morte de faim réapparaisse sous forme de bête ou d’oiseau.
Autrefois, les femmes mouraient souvent au cours d’un accouchement. On dit aussi que la rancune et les ressentiments de ces femmes les transformaient ensuite en oiseaux.
Les soirs de pluie, ceux-ci volaient en poussant un cri sinistre. Les pauvres ! C’étaient des yôkai nés des circonstances particulières d’une certaine période...
IWAMI NO USHIONI
Autrefois, près de la crique d’Uozu, en pays Iwami (l’actuel département de Shimané), vivait un homme, grand amateur de pêche.
Un soir, alors qu’à son habitude il tendait seul sa ligne sur la plage, la pêche fut si bonne que son panier à poissons débordait.
Soudain, une femme étrange sortit de la mer et demanda :
- «S’il vous plaît, donnez un poisson à mon enfant.»
Le pêcheur lui en donna un, puis un autre, encore un autre.
Tant et si bien qu’il n’eut bientôt plus rien dans son panier. Et pourtant, la femme insista encore :
- «Donnez-lui ce que vous tenez à la ceinture.»
Le pêcheur lui donna son sabre dégainé, mais l’enfant le broya de ses dents blanches. Et la femme ne s’arrêtait plus :
- «Veuillez tenir mon enfant un moment.»
Quand elle eut mit de force son enfant dans les bras de l’homme, elle disparut dans la mer. Soudain, une énorme chose noire apparut en hurlant.
Abasourdi, l’homme voulut s’enfuir à toutes jambes, mais, chose étrange, le bébé qu’il tenait dans les bras s’était transformé en une lourde pierre et ne voulait pas lui tomber des mains.
L’homme allait se faire dévorer par le monstre s’il restait là. Il courut désespérément sur la plage, la lourde pierre dans les bras.
Le monstre le suivait dans un vacarme assourdissant.
A ce moment précis, il se passa une chose étonnante dans sa maison. Le sabre qui se transmettait dans sa famille de génération en génération sortit tout seul de son fourreau et partit plus vite qu’une flèche.
En un rien de temps, la lame transperça le cou de Ushioni, autrement dit l’«ogre-vache», et sauva la vie de l’homme.
Même s’il avait perdu sa lame renommée, il était reconnaissant d’avoir pu rester en vie. De ce jour, il voua un culte au fourreau comme dieu...
IWAMI BÔZU
Dans certains villages du fief Minô comme Tsukechi ou Kashimo à Ena (actuel département de Gifu), on pratique une pêche de rivière en versant dans le courant une décoction d’écorce de poivrier japonais.
On appelle cela la «pêche aux écorces empoisonnées». Un jour, de jeumes villageois allaient pêcher ainsi pour agrémenter leur dîner.
A midi, ils avaient tout préparé et mangeaient leur déjeuner sur le pouce.
Alors, un moine venant d’on ne sait où, apparut et dit avec ardeur :
- «Il paraît que vous allez pêcher aux écorces empoisonnées... Vous devriez vous abstenir.»
- «Bon, on va s’arrêter», répondirent les jeunes juste pour que le moine s’en aille.
Cependant, celui-ci n’avait point l’air de vouloir bouger. Alors, ils lui proposèrent une boulette de leur déjeuner. Le moine la mangea, fort content.
Il devait avoir très faim, il avala ensuite du riz et de la soupe, puis il repartit comme il était venu. Les jeunes se regardèrent. L’un d’eux dit :
- «Bizarre, ce moine. Et puis ça m’étonne de tomber sur un bonze pélerin dans une montagne si profonde. C’était plutôt un dieu du sol métamorphosé en bonze. Moi, je renonce.»
- «Ne dis pas de bêtise», répondit l’autre. «Tu n’as pas de courage, c’est tout.»
Finalement, ils pêchèrent comme prévu. Ils firent même une pêche excellente. Un salvelinus géant de près de deux mètres flotta en montrant son ventre blanc.
Ils l’emportèrent au village pour le cuisiner. Mais en ouvrant le ventre, à leur grande surprise, ils découvrirent la boulette, le riz et la soupe qu’ils avaient offerts au bonze.
C’était Iwana Bôzu, le «bonze poisson des rochers». C’était un peu tard pour se repentir, mais personne ne voulut manger de ce poisson...
JINMENJU
Jinmenju, c’est-à-dire l’«arbre à tête humaine», se trouve dans les vallées au fond de la montagne.
Ses fleurs sont comme des têtes humaines, mais elles ne parlent pas, elles rient seulement.
Et quand elles rigolent trop fort, elles se décrochent, paraît-il.
Autrefois, dans un temple du département d’Aomori, poussait un arbre étrange appelé l’«arbre caramel de Bouddha».
On disait que si on le blessait, il saignerait. Un certain Zenzô du village d’Okura coupa une branhe pour voir.
L’arbre se mit à saigner du sang rouge clair, exactement comme il était dit.
Les bûcherons craignaient cet arbre qui saignait comme un humain.
Pour présenter leurs excuses au dieu et calmer l’esprit de l’arbre, ils placèrent une statue de Bouddha d’un mètre et demi environ à côté.
C’est depuis lors qu’on l’appelle l’«arbre caramel de Bouddha».
Dans le livre La vallée résonne (Tani no Hibiki), il est dit : «Tant au Japon qu’en Chine on trouve parfois des arbres qui saignent.»
Cet arbre caramel doit être proche de Jinmenju.
D’après Le Livre illustré des merveilles de la Chine et du Japon (Wakan Sansai Zué, 1912), Jinmenju vient du sud et ses fruits qui mûrissent en automne s’appellent Jinmenshi, «enfants à tête humaine».
On dit qu’ils ont un goût sucré-acide et que le noyau présente des protubérances qui correspondent aux yeux, aux oreilles, au nez et à la bouche, exactement comme chez les humains.
A mon avis, peu de gens en mangent par plaisir.
Autrefois, par plaisanterie, on appelait aussi Jinmenju ceux qui grimpaient sur un arbre pour surveiller ou regarder quelque chose, comme des raisins pendant à pleines grappes, car cela ressemblait à Jinmenju avec ses fruits...
JINMENSÔ
Son nom signigfie «furoncle ou tumeur à face humaine». C’est une maladie, mais ses effets spirituels sont bien plus terribles que ses effets physiques.
Au départ, on le prend pour une simple grosseur. Mais elle ne semble pas vouloir disparaître, au contraire, elle suppure de plus en plus, la plaie se fend et forme un visage humain.
On a beau le réséquer, il réapparaît toujours, comme s’il était enraciné dans le corps.
En plus, on dit qu’il se met à parler la nuit.
Autrefois, un homme se remaria après avoir perdu sa femme d’une maladie.
Il était fort amoureux de sa nouvelle épouse. Cependant, elle aussi tomba malade et s’affaiblissait de jour en jour.
Un jour, il l’entendit parler avec quelqu’un. Mais son épouse était seule dans la chambre. Devant les questions insistantes de son mari, la femme finit par lui montrer sa cuisse.
Une grosseur occupait une partie du membre, et cette tumeur avait le visage de sa première femme.
- «Ce furoncle me critique et me fait des reproches tous les jours», implora la malade.
Ceci est un exemple de la rancoeur humaine se transformant en Jinmensô. Certaines de ces tumeurs réclament de l’eau ou de la nourriture et mangent comme un homme.
L’une d’elles devenait rouge comme si elle était ivre si on lui versait du saké, et quand on lui offrait du riz, elle mâchait, comme pour un bon repas.
On avait beau lui faire avaler toutes sortes de drogues, elle avalait tout par plaisir, sauf des fritillaires. Là, elle fit la grimace.
Cela donna une idée aux soigneurs : on réduisit la plante en poudre et on la fit avaler de force à la tumeur. Le visage se défigura petit à petit et disparut en quelques jours sans laisser de trace.
J’ai trouvé cette histoire dans Otogi Bôko, la poupée du bébé...
JORÔGUMO
C’est une femme de grande beauté le jour, qui dévoile sa vraie nature d’araignée femelle géante (Jorôgumo) le soir.
Elle exhale une fumée bleue qui transforme les humains en petites araignées et leur suce le sang.
Comme dit le proverbe : «Araignée du matin, c’est bien ; mais tue l’araignée du soir même si elle ressemble à ta mère.»
Trouver une araignée le matin annonce de bonnes visites, mais celle du soir est un présage de cambiolage.
De toute façon, même sans parler de yôkai, les araignées donnent une impression sinistre, aussi les retrouve-t-on dans de nombreux récits étranges.
Un jour, un pélerin se reposait sur le chemin du temple du mont Kôya.
Une araignée vint alors et lança son fil autour des pieds du voyageur, puis disparut.
Homme sage, celui-ci retira délicatement le fil de ses pieds et l’enroula à la place autour d’une plante.
Plus tard, cette plante fut entraînée dans la rivière. C’est la fameuse légande du Gouffre de sagesse (Ken En).
Au Japon, Jorôgumo, Yuki Onna (la «femme des neiges») et Yôbaidakki sont trois yôkai de très grande beauté.
Généralement, les autres yôkai ont une tête horrible. Au Japon, on peut flatter une femme en disant qu’elle est comme une fée occidentale (yôsei), mais dites-lui qu’elle est comme un yôkai et elle l’aura vraiment mauvaise !
Est-ce à dire que les yôkai occidentaux sont plus beaux ? Par exemple, la sirène d’Andersen est belle, mais pas la sirène des contes chinois.
Au Japon, à l’époque d’Edo, existait une belle sirène avec un beau chignon japonais très chic. Pourquoi n’y aurait-il pas de belles femmes chez les yôkai ?
Puisqu’il s’agit d’habitants d’un monde que nous pouvons difficilement percevoir, rien ne prouve qu’ils soient systématiquement laids...
KAGE ONNA
On dit que dans une maison hantée, l’ombre d’une femme apparaît quand la lune sort.
Et parfois, dans un foyer composé uniquement d’hommes, habite Kagé Onna, la «femme de l’ombre».
Il y a bien longtemps, un jour de pluie, un samouraï rendit visite à un ami.
En rangeant son parapluie devant la porte, il perçut indistinctement le visage d’une jeune femme.
- «Habites-tu avec une femme ?» demanda-t-il à son ami.
- «Je n’ai plus fait entrer une femme chez moi depuis le décès de mon épouse», répondit celui-ci.
Ils commencèrent à s’échanger des gobelets de saké quand le samouraï vit à nouveau l’ombre d’une femme sur une cloison coulissante en papier.
- «Par ma foi, il y a bien une femme ici !» dit-il en désignant la porte.
- «Ca doit être Kagé Onna ! Il paraît qu’elle attire les monstres à la maison, mais monstres ou pas, une présence féminine met toujours l’ambiance dans une soirée entre hommes comme la nôtre, pas vrai ?» répondit son ami en riant.
Soudain, ils aperçurent une belle femme dans le jardin. Mais celle-ci ne s’approcha pas d’eux. Plus tard, sortant après avoir fini leur flacon, ils virent une vieille femme, avec un gong autour du cou, qui passait devant la porte.
- «Quelle drôle de vieille», se dirent-ils en se retournant.
Celle-ci restait toujours en piétinant d’un pied sur l’autre sans avancer. C’est elle, la vraie Kagé Onna, je pense. Mais puisqu’on, ne la voit que sous la forme d’une ombre, il paraît difficile de se faire une idée précise de son physique...
KAMADOGAMI
En pays Rikuzen (les départements de Miyagi et d’Iwaté) et Rikuchû (Iwaté et Akita), on rencontre Kamadogami, le «dieu du fourneau», associé à un masque pendu sur un pilier devant le fourneau, en terre cuite ou en bois sculpté.
On appelait ce masque Kamado Otoko, l’«homme du four». Le Dictionnaire des croyances populaires en parle en ces termes :
«Dans les maisons, ce dieu investit le four et l’âtre central dans le sol (irori). Son existence est attestée partout au Japon en tant que dieu du feu. Sur un pilier ou une étagère près du four, un bâ-ton à prière ou une amulette le réprésente. Dans certaines régions, on utilise un croc du foyer ou un trépied. Dans la région de Rikuzen, des masques d’aspect peu engageant en terre ou en bois, appelés l’«homme de la marmite», l’«homme du feu», ou le «dieu de la marmite» sont déifiés sur un pilier de la cuisine.
«Entre les pays Shinano et Echigo, il est représenté par deux poupées en bois d’environ trente centimètres de haut, à Satsuma, par des poupées en papier.
«Il est aussi bien le dieu du feu que de l’agriculture, des enfants, des vaches et des chevaux, le dieu tutélaire de la famille. Il préside à toute la vie quotidienne."
Il y a une quinzaine d’années, j’ai visité dans un grand magasin une exposition consacrée au «dieu du four». On aurait vraiment dit que des esprits habitaient les masques exposés, c’était extraordinaire !
J’en ai négocié un pour 50 000 yens et il est toujours chez moi, posé sur un pilier. C’est vrai, certains masques sont habités par des esprits.
Ils possèdent une force indescriptible qui traverse le temps, c’est comme s’ils me pénétraient tout droit dans le cerveau...
KAMAITACHI
Un homme marchait sur la route, quand soudain, le vent se mit à souffler en bourrasque.
Il ne remaqrqua rien d’autre sur le coup. Mais en arrivant chez lui, sa femme s’écria :
- «Mais qu’as-tu fait pour te blesser comme ça ?! Tu saignes !»
Effectivement, ses jambes pissaient le sang. Ce genre de chose arrivait souvent autrefois.
On disait que c’était à cause Kamaitachi, la «belette-faucille», une sorte de belette yôkai qui apparaît dans un tourbillon de vent.
Ses griffes sont tellement tranchantes qu’on ne sent pas la douleur de la coupure.
Certains disent que ce yôkai est un effet du vent. Il apparaît souvent dans les régions de Mino et de Hida, dans les villages nichés entre les montagnes, où souffle un vent particulier.
Là-bas, on dit que Kamaitachi est l’association de trois dieux : le premier dieu attrape un passant, le deuxième le lacère, et le troisième lui applique un baume, d’où l’absence de douleur.
Par ailleurs, il fait souvent une apparition au village de Kurosaka entre les monts Yahiko et Kugami dans le département de Niigata.
Comme à Mino, cet endroit étant entouré de montagnes, le vent est peut-être spécial. Mais ce Kamaitachi-là est bien plus violent que l’autre, car il assaille les voyageurs qui trébuchent ou tombent par terre.
C’est pourquoi on fait attention où on met ses pieds en passant dans ce coin. Si ça se trouve, il a la même origine que les légendes selon lesquelles on meurt si on tombe par terre dans tel ou tel temple, ou qu’on n’en a plus que pour trois ans si on trébuche dans tel ou tel cimetière.
D’ailleurs, la belette elle-même était souvent considérée comme une espèce d’animal surnaturel. C’est peut-être pourquoi on nomme ce phénomène la «belette-faucille»...
KAMEOSA
Avec l’âge, une vieille jarre commence à avoir des yeux et un nez qui lui poussent, et devient le yôkai Kameosa, autrement dit la «jarre en chef».
Ce yôkai fait partie de ces récipients et ustensiles qui acquièrent le don de métamorphose avec le temps.
On trouve ce genre d’histoires non seulement au Japon mais à l’étranger.
Parmi ces innombrables monstres-récipients, je voudrais mentionner une jarre yôkai chinoise qui me semble de la même famille que notre Kameosa :
Un certain Liu-Sheng de Meung-in devait passer quelque temps chez son cousin.
- «Je dois t’avouer qu’un yôkai habite cette maison», dit le cousin à voix basse. «On ne sait où il se cache ni quand il apparaît. Seulement, il nous bouscule quand on le croise dans l’obscurité.»
Mais Liu-Sheng affirma en riant que si le monstre se montrait, il le tuerait avec son fusil.
Car, amateur de chasse, il avait toujours son arme avec lui.
Le soir même, Liu-Sheng était assis seul avec de la lumière dans sa chambre, lorsqu’il entendit quelqu’un entrer discrètement.
C’était un être vraiment étrange : le corps comme un humain, mais les sourcils beaucoup trop hauts au-dessus de ses yeux, le nez et la bouche presque collés l’un à l’autre, et le contour du visage tout cabossé.
Quand Lui-Sheng le visa avec son fusil, le monstre se moqua de lui en tirant la langue avec un geste de la main. Liu-Sheng tira, la balle alla se ficher dans la porte.
Quelque temps plus tard, il réapparut et Liu-Sheng déchargea une nouvelle fois son arme. Cette fois, le yôkai tomba avec un bruit de tuiles cassées.
Comme des morceaux de jarre étaient dispersés au sol, on en conclut que c’était une vieille jarre de la maison devenue yôkai...
KAMIKIRI
Quand un humain est sur le point d’épouser une bête ou un fantôme, un yôkai apparaît d’on ne sait où et coupe ses cheveux.
C’est Kamikiri, le «coupeur de cheveux».
En l’an 7 de Meiji (1874), un individu eut les cheveux coupés, dans les toilettes en plus.
Ce fut un tel scandale que certains journaux en parlèrent.
Le 10 mars, vers neuf heures du soir passées, Mlle Gin, domestique chez Komejirô Suzuki, à Hongô (quartier de Tokyo), entra dans les toilettes communes de l’immeuble.
Soudain, elle ressentit un frisson. A cet instant précis, ses cheveux s’ébourrifèrent au-dessus de sa tête et furent sectionnés d’un seul coup.
Sidérée, Gin poussa un cri et courut se réfugier chez un certain Magaribuchi, un samouraï du département d’Aichi qui habitait à côté, avant de perdre connaissance.
Bien que ne comprenant pas ce qui s’était passé, ses voisins complaisants s’occupèrent de Mlle Gin qui retrouva bientôt ses esprits.
Quand elle expliqua qu’elle venait de se faire couper les cheveux dans les toilettes, tous se précipitèrent pour examiner les lieux, sans trouver quoi que ce soit d’autre que le chignon de Gin sur le sol, tranché net.
Plus tard, Gin souffrit d’une maladie et alla se faire soigner chez ses parents. Depuis, personne ne veut entrer dans ces toilettes, même en plein jour.
La cause reste inconnue. Quelques temps auparavant s’était produit un autre événement appelé la «coupe des cheveux noirs».
On l’avait attribué au yôkai Kurokamikiri, le «coupeur de cheveux noirs». Noirs ou pas, en tout cas, il coupe les cheveux sans pitié...
KAMIMAI
Si, par une nuit d’octobre, les feuilles de papier s’envolent alors qu’il n’ y a pas de vent, c’est l’oeuvre du yôkai Kamimai, la «danse des feuilles».
Autrefois, dans un village appelé Koikawa vivait un couple de gens pauvres.
Chez eux, on entendait la voix de quelqu’un venu de nulle part qu’on ne voyait jamais.
Au début, le couple avait eu peur de cette voix, mais comme elle racontait toute sorte d’histoires, ils finirent par sympathiser.
Dès lors, tous les désirs du couple - désir de plus de nourriture à chaque repas, par exemple - se trouvaient exaucés.
Par contre, dans les maisons voisines, du riz et autres aliments disparaissaient.
Le couple posa à la voix plusieurs questions sur leur avenir. Celle-ci répondit en détail. Toutes les prédictions se réalisèrent.
On venait maintenant les voir avec de l’argent ou du riz pour pouvoir entendre la divination. Un jour, un homme tendit la main à cette voix, et sentit un contact très puissant.
Personne n’aurait pu la battre au bras de fer. Un autre la défia au sumo, mais fut aussitôt jeté hors de la maison.
On savait désormais à quoi s’en tenir sur la force considérable de cette entité.
Puis l’esprit quitta le couple et tout cessa sans prévenir. Cette anecdote date de l’an 7 de Hôreki (1757). Bien que différent de Kamimai, lui non plus n’a pas de forme.
Kamimai infiltre beaucoup d’endroits et de choses : non seulement le papier, mais aussi l’encre, l’encier en pierre, les pinceaux, ainsi que des kimonos ou des ceintures (obi) qui étaient pourtant bien rangés.
Il existe une autre histoire de l’ère de Tempô (1830-1844) : un usurier avide calculait ses revenus en comptant les reconnaissances de dettes en sa possession, quand celles-ci s’envolèrent une à une...
KANBARI NYÛDÔ
Kanbari Nyûdô, le «bonze Kanbari», est le dieu des toilettes. Il suffisait de dire : «Bonze Kanbari, le coucou» dans les toilettes la dernière nuit de l’année pour ne pas être importuné par les yôkai pendant un an.
Un autre dieu des toilettes, c’est Shiko-jin. Dans Réputation des cent histoires d’aujourd’hui et jadis (Kokon Hyaku Monogatari Hyôban), on lit : «Dans la Chine des Tang, la femme d’un certain Xiu-Jing assassina la maîtresse de son mari dans les toilettes. Depuis, chaque année on célèbre l’âme de la maîtresse sous le nom de Shiko-jin.»
Depuis toujours, le dieu des toilettes est souvent représenté par un couple de poupées.
Dans le département d’Akita, on pose des poupées en terre cuite dans un coin des toilettes.
En pays Izumo (l’actuel département de Shimané), elles sont en maïs, un homme et une femme, et ôtent l’impureté du lieu.
Dans certaines régions, ils posent des poupées en terre appelées Kanshoshin sur une étagère, littéralement les «dieux de l’endroit calme».
Tous sont similaires à Kanbari Nyûdô. C’était aussi le dieu qui protège les en-fants pour qu’ils puissent aller aux toilettes sans avoir peur.
Jadis, les toilettes, c’étaient juste deux planches au-dessus d’un trou à merde. Par une nuit sans bruit, vous pouviez vous attendre à voir surgir une main du trou.
D’ailleurs, à la campagne, l’accès à la fosse d’aisance était aménagé pour récupérer les excréments et en faire de l’engrais ; la main pouvait être tout à fait humaine...
Les Aïnous appellent le dieu des toilettes Mindaru Kamui. Il est aveugle et déteste être vu. C’est pourquoi ils disent de tousser avant d’entrer dans les toilettes.
Quand j’étais petit, on m’a souvent dit d’enlever ma casquette en entrant dans les toilettes parce qu’un dieu s’y trouvait...
KANEDAMA
Kanedama, l’«esprit de l’or», a de nombreux fans. La maison qui le perd périt et celle qui l’accueille prospère.
L’esprit de l’argent arrive avec un froufrou d’ailes. Un jour, dans l’arrondissement d’Adachi à Tokyo, il est tombé dans les broussailles derrière une maison.
Depuis ce jour, celle-ci prospère, dit-on.
Il existe une autre anecdote de l’«esprit de l’or», datée de l’an 8 Bunsei (1875) : au mois de mars, dans le village d’Ôi en pays Bôshu (l’actuel département de Chiba), un paysan appelé Jôsuké était parti vers cinq heures du matin faire la tournée de ses rizières en eau.
Il inspectait ses pousses quand soudain, malgré un ciel d’un bleu total, la foudre tomba à moins de dix mètres derrière lui.
La surprise n’empêcha pas Jôsuké d’aller y voir de plus près.
Il trouva un trou qu’il boucha à l’aide d’un torchon, et se mit à creuser autour.
A une quinzaine de centimètres de profondeur, il trouva une boule qu’on aurait pri-se pour un oeuf brillant.
Il pensa immédiatement que ce devait être l’«esprit de l’or», dont on parlait tant, et se pressa de rentrer chez lui.
- «Regardez ce que j’ai trouvé aujourd’hui par hasard», dit-il en montrant le globe autour de lui.
- «Pas de doute, c’est bien l’«esprit de l’or»», confirmait tout le monde avec un regard d’envie.
Jôsuké, fort satisfait, la garde comme un trésor. J’ai trouvé cette histoire dans le Roman du jardin des lapins (Toen shôsetsu), qui conclut ainsi : «C’est parce qu’il avait toujours été un homme honnête qu’il reçut un tel cadeau du ciel».
«Esprit de l’or», Kanedama, en est aussi la conscience. Comme dit un poème chinois de la dynastie Tang : «Sans avoir jamais été avide, un soir on a soudain la conscience de l’or et de l’argent...»
KAPPA
Il y a bien longtemps, un soir de pluie fine, une sentinelle marchait au bord de la douve Benkei lorsqu’il entendit quelqu’un le héler derrière lui.
Pensant qu’il s’agissait d’un enfant en train de se noyer, il tendit la main pour le sauver.
Mais il était lourd comme un rocher et c’est la sentinelle qui faillit se faire entraîner dans l’eau.
C’est là qu’il comprit qu’il avait à faire à un yôkai. Il s’enfuit à toutes jambes. Il puait la pourriture au point qu’il aurait pu détruire l’odorat de tout le monde.
On en déduisit qu’il avait failli être la victime de Kappa. On l’appelle également Kawatarô, le «gosse de la rivière».
Il peut entraîner des enfants, des vaches ou des chevaux. Une fois ses victimes à l’eau, il leur retire les entrailles par le trou du cul, à ce qu’on dit.
Dans certaines régions, il ravage les champs et vole des aubergines et des concombres, alors les habitants préfèrent lui vouer un culte et lui préparer des offrandes.
Pendant l’ère Kyôwa (1801-1804), un pêcheur attrapa Kappa dans le lac de Mito.
Il mesurait un peu plus d’un mètre et pesait quarante-cinq kilogrammes. En fait, quatre ou cinq Kappa s’étaient laissés prendre dans les filets, mais tous les autres s’échappèrent sauf un, qui voulut monter dans le bateau.
Quand le pêcheur le battit avec un bâton, il poussa un cri de bébé et lâcha un pet qui sentait tellement le poisson pourri que la puanteur resta dans le bateau pendant deux ou trois jours.
Dans le Tôhoku, de nos jours encore beaucoup de gens affirment avoir vu Kappa. Shibaten à Shikoku ou Hyôsuki à Kyûshû en sont des variantes régionales.
Et à mon avis, Suiko (le «tigre-ondin») et Kahaku sont aussi des cousins...
KARASU TENGU
Un jour d’été, un habitant d’un hameau de Nishijô dans le département d’Ehimé était parti au mont Ishizuchi avec son fils de 6 ans endormi sur ses épaules.
En arrivant au sommet, il déposa son fils par terre et prit un peu de repos, quand il s’aperçut que l’enfant n’était plus là.
Il le chercha en vain. Il alla chercher de l’aide pour le retrouver, toujours sans succès.
Finalement, il rentra chez lui... où son fils, qu’il croyait disparu, l’attendait !
Surptis mais rassuré, le père lui demanda ce qui s’était passé :
- «Pendant la pause au sommet», répondit le fils, «j’ai eu envie de faire pipi et je suis allé derrière le petit temple. Alors, un homme géant au visage tout noir est arrivé et m’a dit gentiment : «Petit, il ne faut pas pisser là. Où habites-tu ? Je vais te raccompagner chez toi, ferme tes yeux». Et d’un seul coup, je me suis retrouvé dans la cour de chez nous.»
C’était Karasu Tengu, autrement dit «Corbeau Tengu».
Traverser le temps et l’espace est le truc favori des Tengu. Ce yôkai très célèbre qui ressemble à un ermite affublé d’un long nez possède des ailes et plusieurs pouvoir surnaturels.
Voici une anecdote de l’ère Bunsei (1818-1830) : Un garçon nommé Torakichi avait 7 ans quand il partit au mont Iwama en pays Hitachi (l’actuel département d’Ibaraki).
Un ermite appelé Sansan Sôjo lui prodigua divers enseignements qui lui permirent de fréquenter le monde des esprits ou de voyager instantanément à l’étranger, ainsi que de maîtriser des magies extraordinaires.
Sa réputation atteint le ville d’Edo où il fut dès lors appelé Tengu Kozô Torakichi, le «petit Tengu Torakichi»...
KASABAKE
Dans le Cortège nocturne des cent démons (Gazu Hyakki Yakô, 1781) de Sekien est représenté Honekarakasa, c’est-à-dire le «parapluie en os».
On n’en sait pas plus sur ce yôkai. Le dessin représente un parapluie déchiré, je suppose qu’on considérait qu’un vieux parapluie pouvait se métamorphoser.
Dans le célèbre conte Le Moineau à la langue coupée (Shitakiri Suzumé), on trouve parfois l’illustration d’un monstre-parapluie.
Comme dit la sagesse populaire : «Au bout de cent ans, les outils acquièrent un esprit», alors pourquoi pas un vieux parapluie ?
Kasabaké, le «monstre-parapluie», est généralement représente avec un oeil, la langue tirée, et un sourire épanoui.
J’avais lu dans mon enfance l’histoire d’un groupe de ces monstres-parapluies qui traversaient une rivière à la nage.
Certaines illustrations représentent Kasabaké avec deux yeux et un corps poilu.
La plupart du temps, il se balade la nuit.
Autrefois, les nuits étaient réellement obscures, et quand les vieux outils se métamorphosaient, cela avait un certain impact sur les gens.
Mais aujourd’hui, dans notre obscurité éclairée, même une souris hésite à se montrer.
Dans le Tôhoku, le fantôme d’une femme morte était revenu rendre visite à son mari un jour de pluie et avait oublié son parapluie chez lui.
Il paraît que ce parapluie fut conservé jusqu’à l’époque de Taishô (1912-1926). On devrait l’appeler le «parapluie fantôme», je trouve.
J’ai aussi entendu parler du «parapluie fantôme» de Mizoguchi dans le département de Tottori. Il paraît que, les jours de vent fort, il peut soulever les humains.
Il était aussi représenté avec un oeil et une jambe.
C’est un yôkai, mais ce parapluie est bien sympathique. Dans les films de yôkai qui se déroulent à l’époque d’Edo, il est toujours là, presque une vedette...
KASHABO
En pays Kishû (actuel département de Wakayama et Mié), Kappa porte le nom de Dongasu ou bien Gaoro.
En hiver, quand il se retire au fond de la montagne, il devient Kashabo.
Ces noms diffèrents correspondent évidemment à certaines variations de nature, même si cela peut paraître insignifiant à nos yeux.
On parle souvent de Kappa, comme si c’était un terme générique, mais il ne faut pas oublier qu’il a mille façons d’être différent, à la base.
Kashabo ressemblerait à un enfant de 6 ou 7 ans assez marrant, avec une touffe de cheveux sur la tête et un habit bleu.
Il aime bien la fréquentation des humains. A Kumano (département de Wakayama), quand des Kashabo descendent dans la vallée, chacun d’entre eux jette un caillou contre une maison pour annoncer leur arrivée.
Ils ont aussi un côté négatif : ils agressent les vaches et les chevaux. Si on laisse un cheval attaché dans la montagne, des Kashabo viennent le prendre.
On le retrouve parfois assez mal en point, ou mort.
Il paraît aussi qu’on peut obtenir des empreintes de Kashabo en dispersant de la cendre devant la porte. Elles ressemblent à des empreintes d’oiseaux aquatiques.
Et quand on leur secoue la tête, ça fait un bruit «gachang gachang».
Il existe plusieurs hypothèses concernant le nom Kashabo. Certains disent que cela vient du yôkai Kasha, d’autres que cela vient du patois kashagu qui veut dire «chatouiller».
Bref, ce n’est pas très clair...
KAWA OTOKO
Quand on parle de yôkai aquatique, on pense à Kappa. Mais c’est oublier Kawa Otoko, l’«homme de la rivière».
Par rapport à Kappa, son apparence est plus humaine. Dans Le Livre illustré des merveilles de la Chine et du Japon (Wakan Sansai Zué, 1912), il est représenté avec une tête toute gentille et paraît totalement inoffensif.
Et ça doit bien être le cas, car dans Wakun no Shiori (le dictionnaire japonais de l’époque d’Edo), on voit souvent deux Kawa Otoko en train de se raconter des histoires.
Ils habiterait les grandes rivières. Plusieurs personnes l’ont vu en pays Mino (la partie méridionale de l’actuel département de Gifu) en allant pêcher la nuit.
Il est très foncé de peau et anormalement grand. C’est pourquoi quand on voit un échalas, on disait : «On a l’impression de voir Kawa Otoko».
Mais de nos jours, plus personne n’emploie cette expression, ma foi. Il y a peu de témoignages sur Kawa Otoko comparé à Kappa, que l’on retrouve partout au Japon.
D’autre part, Kappa porte des noms différents selon les régions, par exemple Kawatarô, le «gosse de la rivière». Mais on le peut le confondre avec l’«homme de la rivière».
De façon générale, les yôkai ont la réputation de créatures horribles qui agressent les humains. Rien d’étonnant, dans ce contexte, qu’on s’enfuie en courant à la seule vue de deux Kawa Otoko tranquillement en train de bavarder au bord de l’eau.
Mais si personne n’ose lier conversation, qui peut les juger ? Près des rivières existent aussi des yôkai féminins tels que Kawajorô, la «prostituée de la rivière» ou Kawahimé, la «princesse de la rivière».
Contrairement à Kawa Otoko, celles-ci crient, pleurent, et causent des tas d’enneuis, leur impact est bien plus fort que ces paisibles hommes de la rivière...
KAWAAKAGO
Kawaakago, autrement dit le «poupon de la rivière», fait : «Ouiiin ! Ouiiin !» dans un marais ou un étang.
On croit qu’un bébé est en train de se noyer et on s’approche pour le sauver, mais les cris recommencent dans la direction opposée.
Et quand on est un gentil paysan, on essaie encore une fois de le sauver en courant dans la nouvelle direction.
Mais les pleurs reprennent de plus belle dans la première direction.
Inutile de paniquer si on sait que c’est Kawaakago, mais seuls les vieux de la région le savent.
C’est pourquoi la plupart des gens finissent par s’emmêler les pieds et tomber dans l’eau.
C’est à ce moment précis que le nourrisson, qui criait si fort jusqu’alors, se calme et tout redevient silencieux...
On entend sa voix, mais personne n’a jamais vu son apparence.
Certains soupçonnent le maître de l’étang ou du marais, d’autres pensent que c’est une espèce de Kappa.
Apparemment, ce phénomène est aussi connu en montagne.
Il y a longtemps, dans la région d’Akita, un homme allait en forêt pour couper du bois.
Il marchait sur des feuilles mortes, quand soudain il entendit un cri de bébé en pleurs.
Croyant avoir marché sur un nouveau-né, il se précipita pour écarter les feuilles mortes sous ses pieds.
Il trouva alors un bébé couché qui le regardait et déclara : «Tu me fais mal !» avant de disparaître avec un sourire malicieux.
Lui, c’est Yamaakago, le «poupon de la montagne».
Quelqu’un d’autre entendit des vagissements sur plage. Avec des enfants du quartier, ils cherchèrent partout, mais ne trouvèrent rien.
Selon leurs dires, cette voix étrange dura tout le temps de leur recherche et même après. C’était comme des cris de chatons.
Il y avait de quoi se sentir mal à l’aise...
KAWAUSO
Depuis les temps anciens, on dit que Kawauso, la «loutre», se métamorphose.
Selon le livre Discours sur les yôkai (Yôkaidangi), dans le pays de Noto (l’actuel département d’Ishikawa), les loutres se métamorphosent en une fille d’une vingtaine d’années ou en gamin vêtu d’un kimono à carreaux.
Quand on lui demande «qui es-tu ?», il répond «araya», alors qu’un humain répondrait plutôt «oraya» (c’est moi).
Et si on lui demande «d’où viens-tu ?», il répond «kahai», et ça, on ne sait même pas ce que ça veut dire !
Dans la région natale, à la frontière entre les départements de Shimané et de Tottori, il y a une centaine d’années, les loutres étaient encore nombreuses.
Je me souviens qu’un vieux du pays m’avait surpris en me racontant que les loutres embêtaient les gens en volant souvent du poisson dans les viviers.
Pour moi, c’était incroyable. Quand j’étais petit, la nuit, il régnait un silence extraordinaire.
Tout était si calme que je me demandais parfois si ma voix n’allait pas atteindre les enfers.
Dans ce genre de situation, je n’aurais pas été étonné de voir une loutre métamorphosée apparaître en face de moi.
Aujourd’hui, avec tous ses bateaux de pêche, on ne peut plus imaginer ce genre de rencontre... Les monstres ou les fantômes ont besoin d’un certain environnement pour pouvoir apparaître.
Moi, depuis mon enfance, le connais le genre d’ambiance dans laquelle un monstre pourrait faire son apparition.
Alors, quand on m’a dit que les loutres se métamorphosaient, je me suis dit : «Pourquoi pas ? Ca pourrait se faire.»
Mais j’imagine que les enfants d’aujourd’hui, qui grandissent dans des bâtiments modernes en béton, doivent avoir du mal à accepter l’existence de ce monstre.
Il aurait du charme, pourtant...
KAWAZARU
Comme les renards, Kawazaru, le «singe de la rivière», prend parfois l’apparence d’un enfant.
Mais tout son corps empeste le poisson et ses points faibles sont les yeux et entre les jambes.
Si une flèche touche ses points, il perd toute force, alors que, au corps à corps, il peut vous lacérer sérieusement.
Il est d’un naturel timide mais n’oublie jamais le visage de ceux qui l’ont aidé, dit-on.
J’imagine qu’il est de la famille de Kappa, mais sans méplat sur la tête.
A moins que, ammateur de saké, il soit plus proche de Kawauso, la «loutre» ?
En tout cas, c’est curieux de retrouver des caractéristiques de Kappa chez un singe, car les singes et les Kappa sont ennemis depuis la nuit des temps.
A Kyûshû, quand une troupe foraine de singes dressés traverse la rivière, ceux-ci se bagarrent souvent avec des Kappa.
Parfois, un singe un peu idiot se fait arracher sa «boule au cul», organe imaginaire que les Kappa adorent manger, mais en général ce sont les singes qui ont le dessus.
On dit que les Kappa ne peuvent pas rester plus de vingt-quatre heures dans l’eau, soit moitié moins que les singes.
D’où l’idée que les singes sont plus forts que les Kappa.
A mon avis, Kawazaru est un mélange de singe, de Kappa et de loutre. En tout cas, il est plus malin que les singes ordinaires et les Kappa.
J’ai même entendu dire que Kappa vient du singe japonais. Voici une histoire de singe farceur d’Ishikawa : un vieil homme travaillait à son champ, quand un singe en profita pour prendre sa place à la maison.
Quelle surprise en rentrant chez lui ! Mais il se rappela que les singes détestaient les cérémonies funéraires ; il mit ses vêtements de deuil et alluma la lumière de l’autel.
Le singe prit la fuite sans demander son reste...
KERAKERA ONNA
Un rire de jeune femme qui claque, c’est souvent agréable aux oreilles.
Mais contrairement à l’idée reçue, le rire n’est pas toujours gai, il peut être parfois sinistre.
Dans son livre, Kunio Yanagida dit que le rire peut faire peur à celui qui est l’objet de ce rire.
Et de ce fait, Kerakera Onna, la «rigoleuse», est précisément le yôkai du rire qui fait peur.
Marcher dans une rue déserte est assez angoissant. On se dit que quelque chose peut surgir tout à coup.
Et là, on entend un éclat de rire de femme : «Kerakera !» On se retourne, alarmé, et on découvre une femme géante qui rigole en vous regardant.
Double surprise donc, et la plupart des gens partent en courant.
Et là, encore une fois, d’une voix haut perchée : «Kerakera !» Troisième surprise !
Pour qui a la coeur un peu fragile, il y a de quoi s’évanouir...
Le rire de la «rigoleuse» n’est perçu que par une seule personne.
Alors, même si vous la rencontrez, n’en parlez pas trop sérieusement en rentrant chez vous, ou on rira encore de vous.
Elle est peut-être proche du yôkai Uwan qui habite dans une maison vide et effraye les gens en poussant un grand cri.
Kerakera Onna est aussi attestée dans tout le Japon.
Quand on voit des jeunes femmes rire aux éclats, on se demande parfois si elles ne sont pas des yôkai, tellement leur voix sonne inhumaine.
Je pense que c’est ce genre de femmes qui ont inspiré Kerakera Onna...
KEUKEGEN
Son nom s’écrit en kanji (caractères chinois) «apparition de poils et de plumes», ou encore «rarement existant, rarement vu».
Quand il n’y a personne alentour, il sort d’un plancher humide, par exemple l’endroit où on pose un bol d’eau pour se laver les mains en sortant des toilettes.
Il boit aussi cette eau, à ce qu’on dit. Il apparaît aussi discrètement dans les cours mal ensoleillées.
Quand il habite une maison, les habitants tombent malades ou perdent leur énergie.
C’est peut-être un yôkai qui surveille la santé de la famille en avertissant de laisser entrer plus de soleil dans la maison.
Selon un dictionnaire japonais, le mot keukegen signifie un «évènement rare et étrange, une chose rare qui ne se rencontre pas souvent».
Il existe aussi une expression, un «visage keukegen» pour désigner un visage inhabituel.
Quand je suis allé avec ma famille dans une hutte sur le mont Fuji, dans la salle de bain il y avait un être qui ressemblait à Keukegen : une grosse touffe de poils accroupie.
Comme personne ne savait ce que c’était, il effrayait tout le monde.
Malheureusement, j’étais le seul homme à ce moment, et c’est moi qui ai dû me battre avec le monstre.
Il n’avait pas de tête, ni queue, ni pattes. Heureusement, il semblait déjà mort. Plus mort que vif, j’ai soulevé cette chose avec des pincettes.
Curieusement, il était très léger. C’était un yôkai (?) composé uniquement de poils. Il n’avait même pas d’estomac ou de viscères.
Il avait dû se faire dévorer par quelque chose, il ne restait que la fourrure. Keukegen est peut-être une interprétation de ce genre de chose.
En effet, quoi de plus louche qu’un être inconnu fait de poils ?...
KIRIN
Kirin possède une tête de dragon, un corps de daim, et parfois des ailes.
Il ne se montre qu’une fois tous les mille ans, quand un changement important se produit ou qu’un personnage extrêmement éminent apparaît sur terre.
En Chine, depuis les temps anciens, chaque fois que quelqu’un voit ou attrape un Kirin, c’est un événement si mémorable qu’ils changent le nom de l’ère.
Au Japon, la légende du Kirin existe aussi depuis longtemps, mais je n’ai pas connaissance qu’il soit jamais apparu.
En l’an 9 du règne de l’empereur Tenmu (680), des os de Kirin furent découverts sur le mont Katsuragi, mais je pense que c’était plutôt ceux d’un grand cerf ou autre de ce genre.
Dans le Code Engi (Engishiki), le recueil de lois du Xème siècle, Kirin est décrit comme un animal de bon augure.
Dans certaines régions, on dit que c’est un croisement de dragon et de vache.
Plus tard, on a appelé Kirin la «girafe», sans doute parce qu’elle correspond vaguement à la description.
Mais cet animal mystérieux d’origine chinoise n’a pas l’air de bien s’acclimater au Japon.
J’ai juste trouvé l’histoire suivante dans un vieux document :
«Il y a quelques années, Kichibei Iseya, demeurant cinquième district de Hongô à Tokyo, allongé sur son séchoir, regardait le ciel parfaitement dégagé. Alors, du côté est, il vit un animal à quatre pattes, sa queue dessinant une courbe de la forme d’une oreille, qui avançait solennellement dans le ciel. Il se demanda si ce n’était pas Kirin, dont il avait vu des illustrations dans un livre, et voulut appeler ses voisins pour leur montrer. Malheureusement, il n’y avait personne et il se contenta de l’admirer tout seul. Bientôt, la créature se dirigea vers le nord-ouest et disparut dans le lointain...»s
KITSUNEBI
Un matin, à Kawamé près de Munato, fief Nanbu (l’actuelle ville de Morioka dans le département d’Iwaté), un habitant alla jeter ses filets de pêche dans une rivière des environs.
Au loin, il aperçut très distinctement Kitsunebi, littéralement un «feu-renard», c’est-à-dire un feu follet.
Il se cacha dans un buisson, et quand le feu arriva à portée, hop !
Il jeta son filet. Le renard s’enfuit en poussant un cri mais le feu resta pris dans le filet.
Il le prit dans sa main : en fait, c’était une petite boule de fourrure inconnue.
Se disant qu’il avait là un trésor extrêmement rare, il l’emmena chez lui et le garda précieusement dans des rets solides.
Un soir, quelqu’un frappa à sa porte. C’était une lettre de convocation : «Présenetz-vous demain à huit heures du matin au château».
Il se mit immédiatement en route avec le messager, en emportant le «feu du renard», se disant qu’il pourrait lui être utile.
La nuit était obscure, mais grâce au «feu du renard», ils y voyaient comme en plein jour.
Le messager demanda :
- «Laissez-moi le porter un peu, voulez-vous ?»
Il l’accepta. Le messager reprit :
- «C’est fort curieux, un objet vraiment rare.»
Et il le caressait, ne voulant plus le lâcher. Alors, le messager, qu’on croyait humain, se transforma en renard, prit la fourrure et s’enfuit sans même toucher terre.
Le «feu du renard» peut apparaître en troupe. Quand il apparaît en défilé, on appelle cela une «noce de renards»...
KIYOHIME
Kiyohimé, la «princesse pure», est très célèbre et il existe de nombreuses histoires la concernant.
On la trouve par exemple dans Histoire bouddhique de l’ère Genkô (Genkô Shakusho) ou dans les Contes d’aujourd’hui et naguère (Konjaku Monogatari).
Et elle joue un rôle aussi dans la fameuse pièce de kabuki, La Danseuse du temple Dôjô (Kyôga no Komosume dôjôji).
Autrefois, à Shirakawa en pays Ôshu (le sud-est de l’actuel département de Fukushima), vivait un bonze novice appelé Anchin.
Tous les ans, il se rendait à Yuya Gongen, les trois célèbres temples situés à Kumano en pays Kishû (l’actuel département de Wakayama), et chaque fois il logeait chez Masago Shôji et sa fille Kiyohimé.
Une année, Anchin dit en plaisantant à Kiyohimé qu’il allait l’épouser et qu’il l’emmènerait à Ôshu.
Anchin était beau garçon et, transporté de joie, Kiyohimé insista pour que le mariage ait lieu sans attendre.
Novice n’ayant pas encore terminé son enseignement, Anchin pouvait difficilement se marier.
Anchin fut plus accablé qu’autre chose de voir sa plaisanterie prise au sérieux.
Il réussit tant bien que mal à s’échapper par quelques mensonges, mais elle courut à sa poursuite. Anchin essaya de l’arrêter à l’aide d’incantations sacrées, mais elle devint un serpent.
Désespéré, Anchin s’enfuit dans le temple Dôjô et se cacha sous une grande cloche. Le serpent Kiyohimé s’enroula sept fois autour de la cloche et la chauffa à blanc avec les flammes de l’amour.
Nombre d’histoires reprennent le serpent comme métaphore de la passion féminine, comme Désirs serpentins (Jasei no In) d’Akinari Ueda.
Ce roman possède certains points communs avec le conte de Kiyohimé : il commence lui aussi à Kumano et l’homme tente de se protéger par des incantations bouddhiques...
KODAMA
Kodama signifie littéralement l’«âme de l’arbre». Seuls quelques arbres particuliers en ont une.
Les simples amateurs de peuvent pas distinguer un arbre qui a une âme d’un autre qui n’en a pas ; à première vue, ce n’est qu’un grand arbre.
Mais si on l’abat, le bûcheron et tout son village seront frappés par un désastre ou un malheur.
On dit qu’il existe un arbre hanté au fond de la montagne de l’île Hachijô, si vieux qu’on ne peut même pas imaginer son âge.
Ainsi, un arbre qu’habite Kodama voit les générations se succéder dans son village.
Et souvent, les vieux du pays peuvent le distinguer par intuition.
Nos ancêtres ont considéré les arbres géants comme sacrés en pensant que des esprits y habitaient.
Si on voit encore aujourd’hui des cordes sacrées tendues autour des vieux arbres, je crois bien que c’est parce qu’il y a des gens qui croient toujours à Kodama et qui protègent les arbres.
C’est au fond des montagnes de Nouvelle-Bretagne (en Papouasie-Nouvelle-Guinée) que j’ai vraiment senti que les arbres possédaient une âme.
Les forêts des pays du sud sont d’une telle beauté, j’étais exalté. Curieusement, même sur les pentes les plus rai-des, mes pieds avançaient tout seuls, je me sentais frais et en pleine forme.
J’ai même cru que j’allais me fondre dans le vert infini. Puis soudain, je suis revenu à moi et me suis rappelé un roman étranger, l’histoire d’une homme qui se laisse séduire par la forêt et finit par devenir un arbre.
Je suis redescendu à toute vitesse. J’en ai encore la chair de poule quand j’y repense. C’était exactement le climat dans lequel un humain peut devenir un arbre.
La forêt primitive possède quelque chose... faut-il dire une magie ? une force spirituelle ? que les sens communs ne peuvent comprendre...
KOKURI BABÂ
Il y a bien longtemps, dans un temple isolé habitait une drôle de vieille dame.
On l’appelait Kokuri Babâ, la «vieille du débarras», car elle vivait cachée de tous dans le débarras du temple et dérobait le riz et l’argent des offrandes.
Mais si ce n’était que ça ! Elle exhumait aussi les morts dans le cimetière et leur ôtait la peau et les cheveux.
Avec les cheveux elle tissait ses kimonos, et mangeait la chair des cadavres.
Elle était si vieille qu’on ne pouvait deviner son âge, mais on disait qu’autrefois elle avait été une femme sublime, adorée par l’abbé de ce temple sept générations avant.
A l’époque, on la craignait plus que Datsuebâ, la «vieille voleuse de vêtements», qui habitait au bord de la rivière sur la route de l’au-delà et détroussait les morts en route vers l’autre monde.
Un jour, un bonze, qui avait perdu son chemin, frappa à la porte de ce temple.
La vieille sortit et lui dit :
- «J’ai commis tant de crimes que je ne peux même plus mourir en paix.»
- «Non», lui répondit le bonze, «si vous êtes consciente de votre péché, vous avez encore la possibilité de trouver la paix de la mort. Racontez-moi ça.»
- «Je profane les tombes du temple et me nourris des cadavres. Depuis que j’y ai goûté, je ne peux me passer de cette saveur.»
- «C’est donc toi, la fameuse Kokuri Babâ !»
- «Exactement.»
Elle n’eut pas plus tôt répondu qu’elle étrangla le bonze et le dévora. Voilà pourquoi elle reste toujours dans ce monde, car le monde des morts ne veut pas d’elle.
Depuis, on appelle Kokuri Babâ une vieille femme d’apparence horrible comme un yôkai...
KONAKI JIJÎ
Parfois, au fin fond d’une rude montagne, on entend un bébé crier : «Ouiiin ! Ouiiin !»
On se demande ce que ce bébé fait là et on le prend dans ses bras.
Et c’est là que le nouveau-né s’agrippe et ne veut plus vous lâcher.
Vous tentez de fuir, il se met alors à peser plus de deux cents kilos et vous avez toutes les chances de ne plus pouvoir bouger et de crever là.
C’est l’oeuvre de Konaki Jijî, autrement dit «vieux poupon geignard».
Il habitait autrefois dans l’arrière montagne du pays d’Awa (l’actuel département de Tokushima).
Il est également appelé Gogyanaki, le «pleureur gogya», car il erre dans la montagne en pleurant : «Gogyaaah ! Gogyaaah !»
Certains disent qu’il n’a qu’une jambe et que chaque fois qu’il pleure, il y a un tremblement de terre.
«Vieux poupon» existe également en version féminine, tout simplement «vieille pouponne» (Konaki Babâ).
Elle a le corps d’un bébé mais le visage d’une vieille. Elle est aussi très lourde quand on essaie de la porter.
J’ai trouvé une histoire sur elle : un jour, un vieil homme la souleva comme s’il prenait une grosse pierre, la plongea dans une marmite et alluma le feu.
Pendant un moment, on entendit les pleurs de bébé dans la marmite, et pourtant quand il sou-levait le couvercle, il n’y avait que des morceaux de citrouille.
- «Vous faites bouillir de la citrouille ?» lui demanda un jeune.
- «Non, c’est "vieille pouponne"», répondit le vieux.
Il n’est pas impossible que ces cris de bébé dans la montagne aient un rapport avec Notsugo de l’île Uwa, la légende dans laquelle un bébé abandonné dans la montagne devient un yôkai...
KOROPOKKURU
Ce sont des yôkai des légendes du peuple aïnou.
En fait, ce sont plutôt des gobelins. Ils ne font rien de mal, même pas de bêtises, ils sont juste gentils.
En langue aïnou, Koropokkuru signifie «ceux qui habitent aux pieds des herbes fuki».
Les Koropokkuru sont généreux, vivent nus, et forment des communautés à proximité des villages aïnous.
Ce sont eux qui ont enseigné aux Aïnous l’art du tatouage. Et surtout, ils sont très petits.
Les herbes fuki qui poussent à Hokkaidô ont des feuilles tellement grandes qu’on peut s’en servir comme parapluie.
Alors une seule feuille peut abriter plusieurs Koropokkuru.
Comme exemple de lutin japonais, Issun Bôshi, le «Tom Pouce japonais», est le plus connu. Il ne mesure qu’un pouce, mais plus tard il grandit et devient un beau jeune homme.
Les Koropokkuru, eux, sont un peuple de vrais lutins. On peut dire que c’est la seule légende de lutins qui existe au Japon.
Ils vivaient depuis longtemps en paix avec les Aïnous, mais un jour, un Aïnou a fait une bêtise et les Koropokkuru, fâchés, sont partis au-delà de la mer du nord.
Ils viendraient de la tribu qui habitait à Hokkaidô avant l’arrivée des Aïnous.
Le chercheur Shôgorô Tsuboi émet l’hypothè-se que ce sont les ancêtres des Japonais. Selon le Dictionnaire des contes japonais (Nihon Mukashibanashi Jiten), Koropokkuru est un peuple proche des Inuits et vivaient à Hokkaidô au néolithique, avant l’arrivée des Aïnous au Japon...
KOSODE NO TE
Autrefois, les vêtements étaient précieux, quand ils étaient usés on les ravaudait et on les revendait dans une friperie.
Les criconstances pouvaient aussi contraindre à se séparer d’un kimono pour manger, ou pour d’autres raisons indépendantes de sa volonté.
Quand in y pense, c’est parfois malsain de porter un habit de seconde main.
Nombre d’histoires expriment le sentiment lugubre qui entoure les vieux habits.
Des mains blanches sortent par les manches quand le kimono est seul dans une pièce.
Ou on se sent soudain frôlé par des mains glaciales quand on le passe... (Kosodé no Té, les «bras dans les manches du kimono»).
En voici une qui date de l’ère Keichô (1596-1615).
Devant le temple Chion-in à Kyôto habitait un certain Shichizaemon Matsuya.
Un jour, il acheta pour sa fille unique un splendide kimono dans une friperie.
Depuis lors, sa fille perdait la santé et finit par tomber malade.
Un soir, en ouvrant la porte de chez lui de retour de sa boutique, Shichizaemon vit une femme très pâle vêtue du même kimono.
- «Tiens, c’est curieux...»
Shichizaemon la dévisagea, mais celle-ci s’évanouit soudain. Il vérifia le tiroir où le kimono était rangé : il était bien là, méticuleusement plié.
Shichizaemon décida de revendre ce vêtement sinistre. Il le sortit du meuble et le mit sur un porte-manteau. Quelques instants plus tard, des choses blanches comme des bras de femme sortirent lentement.
Toute la maisonnée en fut épouvantée. Ce kimono était décidément trop louche, mais quand on décida de le découdre, on remarqua une grande déchirure en biais de l’épaule à la taille.
Tous se regardèrent en tremblant. On l’emporta sur-le-champ au temple Bodai où une cérémonie de funérailles fut donnée.
La fille guérit rapidement...
KUCHISAKE ONNA
Si vous passez devant une femme qui porte un large masque et se retourne vers vous en chuchotant : «Dites, est-ce que je suis jolie ?», et qu’elle enlève son masque pour vous montrer une horrible bouche déchirée jusqu’aux oreilles, c’est Kuchisaké Onna, la «femme à la bouche fendue».
Elle fit une apparition inattendue en l’an 54 de Shôwa (1979) et devint célèbre en un clin d’oeil dans tout le Japon.
A l’époque, dans toutes les régions, des gens ont témoigné avoir vu cette femme : «elle est repartie avec un sourire vicieux», «elle doit dévorer les passants avec sa bouche déchirée», ou encore «elle enlève les gens».
Puis, après avoir fait tant parler d’elle, elle a soudain disparu. Elle s’est peut-être dit que si elle restait trop longtemps sur el devant de la scène médiatique, on se lasserait vite d’elle.
N’est-ce pas la mentalité d’un yôkai contemporain ?
Or, j’ai trouvé un récit qui montre qu’antérieurement, à l’ère Kanchô (1460-1466), Kuchisaké Onna faisait déjà des apparitions dans les environs de Shinjuku à Edo.
Dans le douzième district du quartier Kôjimachi habitait un certain Daikokuya Chôsuké. Un jour, il envoya son domestique Gonsuké quelque part pour une affaire.
La nuit était déjà tombée et il commençait à pleuvoir fort. En se pressant pour rentrer, celui-ci vit une femme trempée devant lui.
- «Madame, voulez-vous vous abriter sous mon parapluie ?»
Quand il vit son visage, c’était un monstre échevelé à la bouche déchirée jusqu’aux oreilles...
KURABOKKO
Dans le livre Discours sur les yôkai (Yôkaidangi) de Kunio Yanagida, on trouve l’histoire de Kurabokko, le «bonhomme du grenier».
Autrefois, un yôkai résidait dans le vieux grenier en pierre d’un nommé Sôtoku Umehara.
Il ne faisait rien de mal mais apparaissait parfois, sous différentes formes.
Quand on travaillait dans ce débarras, on avait subitement envie d’aller aux toilettes.
C’était le présage que le yôkai allait apparaître et qu’il fallait sortir à toute vitesse.
Le soir, on entendait parfois le bruit d’une barre de fer traînée par terre.
A l’instar du bonze du temple Kongô Sanmai, Kurabokko était aussi vénéré comme protecteur des incendies, et cette maison vendait des amulettes dont la force spirituelle était reconnue.
Ils organisaient une fête le 14 avril, avec des lanternes, des pâtisseries et de la musique.
Ce n’était pas un dieu ordinaire. Une année, il y eut un incendie dans les environs et la famille dut évacuer sans mettre à l’abri ses meubles et ses affaires.
Alors, une femme inconnue apparut et rangea tout dans le grenier. Elle avait les cheveux très longs et on ne voyait pas son visage.
Puis elle y entra et referma la porte de l’intérieur.
Il n’y avait rien de particulier dans le grenier, sauf une boîte d’une quinzaine de centimètres posée sur une étagère dans un coin.
Elle avait toujours été là. C’était sans doute de cette boîte que provenait la mystérieuse apparition. C’est vrai que dans un grenier ancien on sent, comme qui dirait, une présencen même si on ne sait pas ce que c’est, ni en faire une description.
Si les anciens ressentaient la présence de Kurabokko, c’est parce que quelque chose les empêchait d’affirmer qu’il n’y avait rien.
Et c’est ce quelque chose qui prorégeait le grenier. En tout cas, c’est ce que je pense...
KURAGE NO HINOTAMA
Une nuit, Obara Chôhachi, samouraï demeurant à Daishôji (l’actuelle Kaga), canton de Kaga (département d’Ishikawa) passait derrière le temple Zenshô lorsqu’il sentit un vent tièden et vit passer au loin un feu follet.
Malgré la nuit noire, la lumière du feu éclairait tout le coin.
Le feu follet s’approcha, vint tout près. Chôhachi le faucha d’un grand coup de sabre au jugé mais ne sentit aucune réponse dans sa lame, comme s’il avait sabré le vide.
Pourtant, le feu follet se divisa en deux et se plaqua contre son visage.
C’était gluant comme de la résine de pin, il avait l’impression d’avoir pris un bol de colle dans la figure.
Surpris, il essaya de l’ôter à deux mains.
La clarté baissa petit à petit, et une heure plus tard, l’obscurité était à nouveau totale.
Tout semblait redevenu normal, mais Chôhachi était inquiet. Il frappa à la porte d’une maison pour se voir à la lumière.
Son visage était collant et personne ne put lui dire ce que c’était. Toute la journée du lendemain encore, cette ma-tière visqueuse lui resta sur la figure.
Quand, bien plus tard, il demanda l’avis d’un ancien, celui-ci lui répondit :
- «Parfois, le vent fait s’envoler les méduses de mer. Et par une nuit obscure, cela peut prendre l’aspect d’un feu follet. C’était sans doute quelque chose de ce genre.»
En y repensant, Chôhachi se rappela effectivement avoir vaguement senti l’odeur de la mer. Certes, un feu follet est en général une lueur bleuâtre qui flotte de-ci de-là, et on pense ce qu’on veut.
Mais un feu follet de méduse (Kuragé no Hinotama), ça, c’est plutôt incroyable ! Enfin, pourquoi pas, après tout ? C’est même logique quand on pense que tous les êtres possèdent une âme...
KUROBÔZU
On dit que Kurobôzu est un yôkai qui apparaissait souvent dans les alentours d’Akita, Iwaté et Miyagi.
Tard dans la nuit, il aspire le souffle des humains endormis et lèche leurs bouches.
Son apparence exacte reste inconnue, car il n’apparaît que très indistinctement aux yeux humains.
Quand j’allais à l’école primaire, l’été dans ma famille, on tendait une moustiquaire pour dormir.
Un soir, je sentis quelque chose d’étrange venir du jardin. Je dis «sentis» parce que je ne l’ai pas «vu» puisque j’avais les yeux fermés.
L’été à la campagne, il faisait très chaud, on laissait ouverte la porte du jardin.
Le yôkai s’approcha silencieusement de notre moustiquaire, tout près de mon oreiller.
En tendant l’oreille, je perçus comme un bruit de pas.
Je restais sans bouger. Quand il arriva à côté de moi, j’entendis le froissement d’un kimono, ce qui me fit comprendre que c’était soit un humain, soit un fantôme.
Je criai : «Qui est là ?!» Mais il n’y avait personne autour à part ma famille et un silence incroyable.
Seul le terrible ronflement de mes frères portait au-dessus du silence.
Je suis resté là sans penser à rien, comme étourdi pendant un moment. Mais j’étais sûr que quelque chose était passé à côté de moi.
Kurobôzu, le «bonze noir», est de ce type de «présence invisible» qui n’est ni fantôme ni tout à fait un yôkai...