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Chapitres 02121 & 03121 - (Bobby Randolph & Sein Martin) PUXIS «Le diable représente en quelque sorte les défauts de Dieu. Sans le diable, Dieu serait inhumain...»
13 février 1994 - Silent Hill... 11H28... Bobby était dans ses petits souliers. Il y était enfin, la ville de ses rêves... Il pouvait enfin se promener dans ses rues légendaires, les mains dans les poches en sifflotant, se pavanant comme si elles lui appartenaient. Il se retourna pour voir où était Sean : celui-ci était en train de prendre en photo un vieil entrepôt désaffecté. On ne pouvait rien y faire, Sean adorait ça, les trucs décrépis. Bobby Randolph s'était abonné à ce magazine depuis deux ans ; il raffolait de tous ses trucs flippants qui y étaient écrits. Ses potes Sean Martin et Jasper Gein adoraient ça aussi, mais moins que lui quand même. Ce mois-ci, il y avait un article sur les villes fantômes d'Amérique et on y parlait de Silent Hill comme la ville dans laquelle il s'était passé le plus de choses étranges... Des disparitions mystérieuses... Des incendies... Des meurtres inexpliqués... C'était dans le vieux Silent Hill qu'on trouvait le plus de trucs bizarres... Bobby avait rarement autant marché ; il n'était pas vraiment bâti pour la marche à pied, et, malgré ses dix-huit ans, il en paraissait beaucoup plus ; Sein, lui, était tout maigre et n'avait pas de mal à maintenir la cadence ; Jasper aussi était grand et maigre, mais il n'était pas venu avec eux : il s'était vu privé de sortie quand son père (qui était même pas vraiment son père) l'avait choppé en train de fumer un joint dans sa chambre ; du coup, il l'avait bouclé pour le mois et lui avait sucré son argent de poche. Il n'avait donc pas pu se payer le billet de bus de Pleasant River jusqu'ici, et Sein et Bobby ne se seraient pas cotisés pour lui... L'amitié avait ses limites... Bobby, Sein et Jasper étaient tous trois étudiants à l'université de Pleasant River ; mais l'école ne les intéressait pas trop, ils allaient en cours pour que leurs vieux les laissent tranquilles, et c'était tout... Et aussi pour se voir. Ils se racontaient des histoires à mourir de peur dans des salles de classe vides ou les toilettes, entre deux joints. Bobby ne fumait pas trop, il était le leader du trio et il tenait à garder toute sa tête. Ils remontaient Acadia Road et entrèrent dans le cimetière. Il était particulièrement lugubre, même en plein jour (enfin il ne faisait jamais vraiment jour à Silent Hill, il y avait toujours un brouillard pas possible...). Sein prit quelques photos des pierres tombales les plus impressionnantes, ainsi que des portes des caveaux. Beaucoup de noms étaient effacés... - « Quand le rituel va-t-il commencer ? J'ai hâte que tous nos espoirs trouvent enfin une récompense ! » - « Patience, Dieu décidera. Le réceptacle doit d'abord s'imprégner pleinement de l'esprit de Valtiel. Il est l'égal de la Sainte Mère à présent. » - « Comment pourra-t-il entendre Sa voix là où il est ? Toute cette agitation, tous ces jeunes gens, toute l'activité de Pleasant River pourraient bien le détourner de la voie... » - « N'aie pas d'inquiétude,George, nous l'avons parfaitement éduqué. Il était nécessaire pour lui de se fondre parmi ses futures victimes, et cette université était le meilleur choix... » - « Si vous le dites, père Jimmy. Que Dieu l'aie en Sa sainte protection... » Bobby avait le coeur battant quand il retourna en arrière chercher Sein. Il lui raconta ce qu'il avait entendu, et Sein se montra tout de suite très emballé par l'idée de Bobby... Ils refirent la route en sens inverse, mais cette fois ils s'arrêtèrent auHeaven's Night boire un verre. Ensuite, ils retournèrent à l'extérieur de la ville pour attraper le bus qui les ramènerait à Pleasant River.
14 février 1994... Pleasant River, Université... 00H29... Bobby, Sein et Jasper avaient déjà fait ça plusieurs fois. Se glisser de nuit dans l'université était un jeu d'enfant : il y avait un endroit où le mur était peu élevé et il suffisait de sauter un peu haut pour atteindre le sommet. De plus, la porte de service de ce côté n'était jamais fermée, et le concierge, un vrai soulard, roupillait déjà comme un bienheureux à cette heure-ci ; les élèves qui restaient en internat étaient partis se coucher également et le campus était libre de toute présence gênante. Ils sortirent de la salle de classe sans faire de bruit et tombèrent dans le couloir principal, avec tous les casiers alignés à droite et à gauche ; Sein avait son appareil photo prêt au cas où il verrait quelque chose. Mais le couloir était désert et insupportablement normal. Bobby se retint de donner des coups de poing dans les casiers comme il faisait d'habitude (d'ailleurs, certains en avaient gardé des traces...) et se dirigea vers l'autre bout du couloir qui donnait sur le réfectoire ; la double porte était fermée, cela l'agaça un peu. Sur le côté, il y avait une porte qui donnait sur la cage d'escalier qui menait aux étages inférieurs. Il voulut l'ouvrir : fermée elle aussi. Le vieux avait pensé à fermer les portes, c'était bizarre... - « On va faire le tour par l'extérieur, on traverse le campus et on entre par derrière, pas compliqué... » Mais il dut déchanter. La grande double porte d'entrée était fermée elle aussi, mais ce n'était pas tout : de grosses chaînes ornées de solides cadenas étaient tendues en travers de la porte. Bobby fut interloqué. Personne ne fermait jamais les portes principales avec ça. Il tira dessus comme un fou, mais rien ne bougea ; pire, il avait maintenant sur les mains un truc rouge dégueulasse, un peu comme un genre de rouille mouillée qui collait aux doigts. Sein ne disait rien, il ne parlait pas beaucoup en général, et de toute façon, Bobby avait tendance à le considérer comme un benêt qui ne savait que prendre des photos, mais c'était toujours gratifiant d'avoir des sous-fifres moins intelligents que soi... Seulement, Bobby commençait à suer, et il ne savait pas pourquoi ; la température du couloir semblait avoir subtilement monté, et il ne savait pas d'où ça venait. Il s'acharna encore un peu sur les chaînes, sans succès ; il s'essuya les mains sur son sweet blanc, qui se tacha de rouge... Bon sang, ça ne partait pas, ça restait collé à ses doigts quand même... A quoi ça ressemblait exactement, ils auraient été bien en peine de le dire. Ca avait vaguement l'air rectangulaire, mais ça bougeait comme une chose vivante... et ça avançait vers eux... Bobby réalisa avec effroi que c'était un des casiers qui était tombé face contre sol... mais ce casier bougeait, il avançait lentement, en produisant des raclements affreux... Bobby, malgré sa peur qui commençait à monter, s'approcha de Sein ; il ne voulait pas que Sein croit qu'il était une poule mouillée, et puis après tout, ils étaient venus trouver le Diable. La chose était à seulement un mètre d'eux, et elle s'arrêta. Le monstre-casier se tortilla sur lui-même, de façon obscène, et sa porte s'ouvrit lentement avec un horrible bruit de succion... Dedans, il y avait... une énorme bouche... aux lèvres grasses et mobiles, agitées de tics nerveux abominables... Une bouche qui se tortillait de droite à gauche, comme une affreuse limace gluante, et elle cracha sur le sol un flot d'immondices pestilentiels... un flot d'immondices qui se précipita sur eux... Sein hurla alors, de cette voix de fillette qui faisait tant fantasmer Bobby. Mais Bobby, lui, ne dit rien, il resta figé sur place, la bouche béante, de la bave coulant de ses lèvres. Ce qu'il voyait ne pouvait pas exister... Ca ne se pouvait pas... Sein sortit brutalement de son champ de vision, et il l'entendit vaguement courir dans le couloir en hurlant toujours ; visiblement il trébucha sur quelque chose car il l'entendit déraper... Mais il ne le voyait plus. Il n'avait d'yeux que pour la chose qui se précipitait sur lui, cette masse informe qui voulait le capturer, l'avaler, le déchiqueter... - « J'ai besoin d'un miracle, pas d'une quelconque charité... » Bobby connaissait cette voix... mais ses oreilles bourdonnaient, son coeur battait dans ses tempes, à tout rompre, il allait éclater... Il suffoquait, mais ne pouvait pas se débattre : les «mains» qui l'étranglaient lentement lui ôtaient toute volonté. Un crac morbide annonça que c'était la fin. La tête de Bobby tomba sur le côté, ses membres furent agités d'un dernier spasme, ses yeux se révulsèrent. Il fut reposé à terre, lentement, presque avec douceur, sur le dos, les bras en croix...
Sein ne se retourna pas une fois. Tant pis pour Bobby, il ne pouvait rien faire pour lui, et il pensait plutôt à sauver sa peau. Il ne savait pas comment il avait réussi à passé à côté de cette chose sans vomir de dégoût, mais il y était arrivé. La chose avait essayé de l'agripper, mais il lui avait filé un bon coup de pied bien placé. Il n'en revenait pas de son propre courage. Avec une terreur absolue, il sentit une main froide et dure agripper sa cheville. Il se débattit autant qu'il pouvait mais il était inexorablement ramené en arrière, son corps glissant sur l'herbe. Une poigne puissante le fit se mettre à genou face au mur, puis glissa vers sa gorge. Sein ne voulait pas mourir, pas comme ça... Il essaya de désserrer l'étau d'acier qui l'étouffait à moitié, quand ses yeux furent attirés par quelque chose... Une montagne de flammes s'élevant vers le ciel... Des bâtiments changés en ruines fumantes... Des silhouettes affreusement difformes dansant sur les flammes, se tortillant, poussant des cris d'agonie... Non, pas d'agonie, c'était des cris de joie... des prières démoniaques... Ce feu était le feu sacrificiel et purificateur... Et là, au milieu de cette scène de fin du monde, il était là... le Diable... exactement comme il l'avait imaginé... Sein souffrait le martyr, son nez était rempli de la cendre qui volait dans l'air vicié, de l'odeur de chair carbonisée, ses oreilles vibraient au son des cris, des rires, du crépitement des flammes... sa gorge compressée par celui qui le tuait petit à petit. Mais Sein ne voulait pas manquer ça... Avec le peu de force qui lui restait, il saisit son appareil et le porta autant qu'il put devant son visage... Il fallait qu'il le prenne, le Diable... Son doigt appuya sur la détente, un flash illumina la scène une demi-seconde, puis Sein tomba en avant, la trachée écrasée... - « Je suis le Premier, une ombre au bout du couloir... » Il ne comprit pas le sens des mots de son meurtrier, par contre il lui sembla entendre la voix de Bobby à côté de lui, qui le traitait de connard attardé... Mais il ne pouvait pas entendre la voix de Bobby, Bobby était mort, il le savait...
15 février 1994... Pleasant River... 07H49 ... L'inspecteur Aidan Bearchan, la cinquantaine, était un fonctionnaire aguerri, qui en avait déjà vu... Mais rien n'aurait pu le préparer à ce qu'il découvrit ce matin-là dans le hall de l'université de Pleasant River... Le concierge, Mr Dermot, avait aussitôt appelé le commissariat dès qu'il avait ouvert les portes du bâtiment et vu ce qui s'y trouvait ; au téléphone, il avait paru paniqué, complètement choqué : visiblement, il avait trouvé un cadavre dans le hall d'entrée, un élève qu'il connaissait bien, un certain Bobby Randolph... La secrétaire avait demandé à Dermot de se calmer tout en communiquant le nom du lieu du crime à ses collègues : l'université de Pleasant River, un lieu que tout le monde connaissait, surtout la police, qui y avait déjà fait quelques descentes pour des affaires de bagarres ou de saisie de stupéfiants... Bearchan en avait assez des homicides et il aurait bien voulu que son collègue Casey s'en charge, mais il était aussi sur une affaire d'homicide, à Silent Hill s'il se souvenait bien. Décidément, il y avait une saison pour les tueurs... En arrivant devant les grilles de l'université, il vit les élèves massés devant, refoulés par les officiers de police déjà sur les lieux. « Les cours sont annulés ! Il y a eu un accident ! Rentrez chez vous et laissez la police faire son travail ! » Bearchan se fraya un passage au milieu de la foule curieuse des élèves matinaux, suivi de ses deux aides. Une fois passée la grille, il y avait un petit bout de chemin à parcourir jusqu'à la porte du bâtiment proprement dite. Devant cette porte, il vit un petit vieux, un peu courbé, gesticuler en faisant de grands gestes ; il ne semblait pas dans son état normal... Bearchan s'approcha. - « Commissaire Bearchan », annonça-t-il. « Vous êtes Mr. Dermot, le concierge qui nous a appelé ? » Le vieux bonhomme le regarda alors avec des yeux rouges qui lui sortaient presque de la tête. Le pauvre vieux, il fallait faire quelque chose pour lui... - « Une ambulance va arriver. Je vous conseille de prendre un petit remontant... », conseilla Bearchan avec bienveillance. « Le corps est derrière la porte ? » Dermot acquiesça en tremblant et se dirigea vers la grille accompagné d'une femme policier qui le soutenait. Bearchan se détourna et poussa la porte. Il n'eut pas loin à aller. En effet, juste derrière la porte, il y avait un corps, à plat dos. A côté, un jeune policier écrivait sur un calepin le signalement de la victime. Mais ce qui sembla le plus étrange à Bearchan, c'était le casier qui se trouvait là, en plein milieu du couloir, à quelques centimètres du cadavre, comme une sentinelle silencieuse... - « Il y a eu vandalisme ? » demanda Bearchan au jeune policier. - « A part ce casier, là, rien ne semble avoir bougé... » Il se remit à écrire dans son calepin. «Adolescent de 18 ans, noir...» Bearchan se pencha sur le corps. A première vue, la gorge semblait avoir été écrasée avec quelque chose de lourd... Etrange, le cadavre était torse nu, et sur sa poitrine, il y avait comme une blessure ouverte, avec du sang coagulé... Un genre de mot... Mais il n'arrivait pas à lire... - « Le cadavre devra être bien nettoyé et je veux des photos de ça... », déclara Bearchan en montrant la blessure. Le jeune policier pris note. Bearchan regarda autour de lui, certains de ses collègues étaient au travail dns le couloir, notant le moindre indice pouvant indiquer ce qui s'était passé tôt ce matin. L'expert légiste entra en coup de vent derrière lui, et se mit aussitôt au travail sur le cadavre. Bearchan continua à faire les cent pas autour du corps, tout en attendant les premières conclusions de l'expert. - « Visiblement, il y a eu étranglement. Je ne saurait dire si c'est dû à un objet ou autre pour l'instant, il faudrait faire un relevé d'empreintes sur la gorge, et peut-être des prélèvements de peau... », conclut le légiste. Il sortit de sous le bras de Randolph un genre de magazine taché de sang. - « Il avait de drôles de lectures... » Il regarda le casier solitaire qui était toujours au milieu du hall et s'adressa à Bearchan. - « Qu'est-ce que ça fait là, ça ?... » demanda-t-il. - « 'Sais pas. C'était là quand je suis arrivé... », répondit Bearchan d'un ton distrait. Le légiste fit des prélèvements de peau sur la gorge du défunt Bobby Randolph, et fit une grimace en constatant quelque chose... - « C'est bizarre... Il y a des particules sombres sur cette zone... On dirait... de la peinture verte ?... » Bearchan dirigea son regard acéré vers le casier rebelle et fronça les sourcils. Il était peint d'un banal vert bouteille... - « Je crois qu'on va aussi emporter ça... », décida-t-il en montrant le casier du menton. Il s'enfonça un peu plus dans le couloir. Là, il vit un emplacement vide au milieu des casiers impeccablement alignés contre le mur de gauche. Il n'y avait pas de traces sur le sol montrant qu'on l'avait traîné... - « Il y a un autre cadavre par ici ! Un autre jeune ! » Bearchan perdit sa nonchalance habituelle et se précipita dans le pièce d'où provenait la voix. Un autre policier, plus âgé que lui, montrait du doigt une fenêtre fracassée, dans une classe vide. Bearchan se pencha à l'extérieur. Deux policiers s'affairaient autour d'un deuxième cadavre, à plat ventre celui-ci. Lui aussi était torse nu, et on voyait également une blessure sanglante sur son dos. - « Il a lancé la chaise dans la fenêtre pour sortir... Il devait être poursuivi et terrorisé... », conclut-il. - « Ca, il devait l'être pour ne pas s'être rendu compte que la porte d'à côté était ouverte... », lança un des deux policiers. Il avait ouvert une porte de service donnant sur la salle de classe. Pourquoi cet adolescent avait-il pris la peine de casser cette fenêtre pour sortir alors que la porte était ouverte ? De plus, il était fort sûr que lui et son comparse avaient dut passer par cette porte pour entrer dans le bâtiment... Il s'approcha du cadavre du jeune homme ; plutôt maigre, il avait un appareil photo autour du cou, qu'il allait falloir emporter aussi ; peut-être avait-il pris son assassin en photo... Son dos avait été ravagé comme avec un couteau de cuisine et on pouvait voir des chiffres gravés sur sa peau, à la lumière du soleil matinal. Soudain, son portable bipa. Un outil bien pratique dont la police s ’était équipé récemment. Il l'ouvrit et vit que c'était Casey. Il l'appelait peut-être au sujet de sa propre affaire. - « Bearchan, à l'appareil. Alors mon vieux, comment ça se présente chez toi ? », demanda Bearchan. - « C'est l'enfer ici », se lamenta Casey. « Un cadavre sur les bras. Un notable de la ville. Jimmy Stone. Ca va faire huit heures que je suis sur place, la nuit a été longue... » - « Je te comprends. J'en ai deux ici, à l'université, et c'est parti pour pas être mieux... » - « Deux cadavres ? » s'étonna Casey. « Ben mon vieux, c'est notre fête, on dirait... » - « Ils ont des trucs bizarres scarifiés dans la peau. Sur celui qu'on vient de trouver, il y a marqué 03121... » Il y eu un silence à l'autre bout du téléphone. Casey semblait choqué. - « Casey, tu es là ? » s'inquiéta Bearchan. - « Oui, oui... Des chiffres, tu as dis ? 03121 ?... » - « Ouais... c'est vraiment pas beau à voir... » - « Bear... le mien aussi... le mien aussi a des chiffres sur la peau... 01121... » Le coeur de Bearchan se figea pendant deux secondes... Ses yeux fixèrent avec horreur le cadavre face contre terre devant lui, et les chiffres, ces chiffres abominables, qui le narguaient... - « Il faut autopsier les trois cadavres, vite... », décida Bearchan. « Il y a «peut-être» un lien entre ton affaire et la mienne... » - « Sûr, mon vieux... Mais c'est quoi, cette histoire ?... » - « Je crois qu'on a affaire à un tueur en série... » Il coupa la communication sur cette certitude. Il revint dans le hall principal et interrogea le légiste du regard. - « J'ai terminé sur celui-là. Une autopsie et des analyses complémentaires sont nécessaires. L'autre cadavre est où ? » Bearchan lui montra la direction du pouce. Mais d'abord, il voulut en savoir plus. - « Qu'est-ce que vous en pensez, doc ? » demanda-t-il tout bas - « Si ce gamin a été étranglé, son agresseur doit être très fort physiquement ; il ne devait pas être facile à mettre à terre. Il faut beaucoup de force pour étrangler quelqu'un à mains nues et encore plus pour un type comme celui-là... De plus, j'ai constaté qu'on l'avait recousu au niveau du plexus... » - « Et les chiffres sur le corps ? » - « Comment savez-vous ?... » - « Il y a la même chose sur l'autre... » - « 02121. Je ne sais pas ce que c'est censé signifier... » - « Merci, doc », conclut Bearchan. Il avait des choses urgentes à faire : vérifier l'emploi du temps des deux jeunes, faire le tour de leur entourage et déterminer qui aurait assez de raison de leur en vouloir pour aller jusqu'à les tuer... Une longue journée s'annonçait...
15 février 1994... Commissariat de Pleasant River... 08H50 ... En faisant le tour des connaissances des deux garçons, Bearchan se rendit compte qu'il y en avait assez peu. Un autre garçon de leur âge, nommé Jasper Gein, semblait avoir été un ami assez proche, et Bearchan le fit venir au commissariat pour témoigner. L'adolescent, grand et maigre, encore sous le choc de la mort de ses deux amis, bégayait sans cesse. Le commissaire lui laissa le temps de se calmer avant de lui poser des questions. - « Je leur a... avais bien dit que... que ça leur retomberait de... dessus un de ces jours... » Bearchan avait d'autres personnes à voir : visiblement, les deux défunts semblaient être de petits caïds à l'école et il leur arrivait souvent de martyriser les autres élèves. En interrogeant Gein, un nom avait été prononcé une ou deux fois... Sullivan... Visiblement, Gein pensait que ses potes étaient allés trop loin avec lui... Bearchan décida de le faire venir pour entendre ce qu'il avait à dire...
15 février... Commissariat de Pleasant River... 10H51... On frappa discrètement à la porte de Bearchan et une femme policier entra, précédant un jeune homme qui ne pouvait être que Walter Sullivan. La femme le fit asseoir sur une chaise face au commissaire. Bearchan s'attarda quelques instants à détailler le garçon. Selon ses infos, Sullivan était âgé de 24 ans, faisait toujours des études à l'université, et avait un job dans un magasin de sport pour payer ses études. Un étudiant assez discret, qui ne se faisait jamais remarquer de personne et qui n'avait jamais eu d'histoire qu'avec Bobby Randolph. - « Nom, prénom, âge, adresse. » - « Sullivan, Walter, 24 ans, 13 ème immeuble de la Grande Rue, appartement 27... » - « Vous vivez seul ?... » - « Oui. » - « De la famille ? » - « Je suis orphelin, mais j'ai été élevé à Silent Hill... », répondit rêveusement Sullivan. Bearchan tiqua sur le nom de la ville en faisant immédiatement le lien avec le meurtre de Jimmy Stone. Mais c'était peut-être une coïncidence... - « Vous faites quelles études ? » - « Anthropologie. J'étudie les us et coutumes des indiens d'Amérique, particulièrement leurs croyances et leurs rituels... » - « Ah... », soupira Bearchan. - « Silent Hill est une ville construite sur un ancien territoire indien, je m'y suis toujours intéressé... », précisa Walter en lui souriant timidement. - « Parlez-moi un peu de vos liens avec Randolph et Martin... » Sullivan prit le temps de la réflexion et Bearchan se dit qu'il devait passer en revue tous les sales moments qu'il avait vécu à cause d'eux... - « Je n'avais pas de liens avec eux, c'étaient des brutes qui se fichaient pas mal de l'école... Je ne suis pas le seul à qui ils aient cherché des ennuis... » - « Que vous ont-ils fait exactement ?... », demanda Bearchan. - « Oh... des trucs de gamins... Ils me tapaient dessus des fois, où il me volaient des choses dans mon casier ou dans mon sac... Une fois, ils m'ont même craché dessus... » Quels sales gamins... Bearchan ne pensait pas que de telles enfantillages valaient la mort, mais ce n'étaient visiblement pas des enfants de choeur, ces deux-là... - « Une fois j'ai dû aller à l'infirmerie pour me faire recoudre l'arcade sourcilière et la lèvre, parce que Randolph me les avaient ouvertes à coups de pied... » Sullivan débitait les faits comme des banalités sans grande importance. Il semblait totalement détaché des évènements qu'il narrait, comme s'ils étaient arrivés à quelqu'un d'autre... - « Gein m'a dit qu'un jour il vous avait enfermé dans un casier pendant une heure... » - « Ah oui », sembla se souvenir Sullivan sans s'en émouvoir outre mesure. « Ce jour-là, je me souviens. C'était pas grand chose, quelqu'un est venu me libérer après, il m'avait pas fait de mal... Je ne suis pas claustrophobe... » Sullivan semblait vouloir minimiser la cruauté de Randolph et Martin, c'était bizarre. Si quelqu'un lui avait fait la moitié de ce qu'on avait fait à Sullivan, il aurait montré bien plus de colère... Mais rien ne semblait pouvoir l'atteindre... - « Où étiez-vous hier soir vers minuit ? » - « Chez moi. J'écris un article pour le journal de mon université sur les Indiens shawnee... » - « Quelqu'un peut-il le confirmer ? » - « Euh... oui, le concierge peut vous certifier que j'étais bien chez moi ce soir-là... » Bearchan prit le numéro et appela l'immeuble de Sullivan. Un homme lui répondit et lui confirma qu'il était bien le concierge, et que Sullivan était bien chez lui hier soir, qu'il était même descendu le voir pour lui dire qu'il avait visiblement une panne de chauffage avant de remonter. Quand quelqu'un sortait, il était toujours au courant, car le portail d'entrée grinçait horriblement et il avait un sommeil d'oiseau... Bearchan remercia et raccrocha. Puis, il se tourna vers Sullivan : - « Je suis désolé de vous avoir fait perdre de votre temps, Mr. Sullivan. Ma secrétaire va vous raccompagner... » - « Ce n'est pas grave, si j'ai pu vous être utile... Deux meurtres, c'est très grave... » Sullivan se leva lentement, en posant les mains sur la table, de longues mains délicates avec des doigts fins... On ne pouvait pas imaginer ces mains serrant le cou épais de Bobby Randolph... Sullivan était presque aussi grand que lui mais il se dégageait de lui une certaine vulnérabilité, une faiblesse physique apparente... Etait-il malade ? Il était très pâle et il titubait légèrement en allant vers la porte... « Drôle de gamin », se dit-il pensivement. Casey déboucha à l'angle d'un couloir et vint vers lui avec une liasse de feuillets à la main. - « On a finit de lire le texte de Stone, c'est du charabia religieux... A moins de faire partie de sa "secte", personne ne peut comprendre à mon avis... » - « J'ai fini d'interroger les proches des victimes, aucun ne semble être impliqué dans le meurtre... » - « Tu as regardé le dossier de Sullivan de près ? » demanda Casey - « Euh... comme il n'est pas suspect, je ne vois pas l'intérêt... » - « Bear... », soupira Casey. « Tu passes à côté des choses, des fois... » « Bear »... Casey l'appelait toujours par ce sobriquet qui était un jeu de mot avec son nom ; ça lui rappelait sans cesse qu'il était un vieux fonctionnaire grincheux qui avait hâte de prendre sa retraite... - « Y a quoi d'intéressant ?» interrogea Bearchan. - « Sullivan est orphelin, tu le sais, non ? Devine où il a été élevé... » - « Silent Hill ?... » - « Ouais, et c'est quoi l'orphelinat de Silent Hill ? » Bearchan resta la bouche ouverte quelques secondes. Non, ça ne se pouvait pas... Deux coïncidences comme ça, c'était impossible... - « Ouais, mon vieux : la Wish House... Là où Stone a été tué... » |