CHAPITRE NEUVIEME ~
INTELLIGENTI PAUCA
(A qui Sait Comprendre, Peu de Mots Suffisent)
Oh ! dis ! pourquoi toujours regarder sous la terre,
Interroger la tombe et chercher dans la nuit ?
Et toujours écouter, penché sur cette pierre
Comme espérant un bruit ?...
Victor HUGO , Oh ! dis ! pourquoi toujours regarder sous la terre
(Toute la lyre)

ais tout n'est pas si facile...
Le lendemain, le garde Turelim ne manqua pas de signaler à son maître son étrange rencontre de l'autre soir.
Un sourire en coin illumina l'horrible face de Turel.
T - «J'en étais sûr ! Ils sont de mèche ! Il est encore vivant !! Il ne voudra donc jamais crever !!»
Il s'adressa à ses deux serviteurs humains :
T - «Laissez-moi. Je dois voir mon père...»

Melchiah rêvassait dans sa chambre : il s'amusait à passer et repasser sa main dans la flamme d'un candélabre de cuivre.
Soudain, on frappa rudement à la porte ; le jeune serviteur de Melchiah alla ouvrir, et son maître sursauta : c'était Kain sur le seuil, qui l'observait de ses yeux d'escarbille.
K - «Puis-je entrer ?... J'ai à te parler...»
Cette amabilité était inhabituelle : Kain ne demandais jamais poliment s'il pouvait entrer, mais entrait sans attendre de réponse...
Melchiah prépara un siège pour son père à une table basse ; nonchalamment, Kain s'asseya et croisa les jambes ; il semblait détendu, mais Melchiah savait que ce n'était qu'une apparence : en fait, il était en proie à un vif combat intérieur.
Kain scruta son fils avec intensité :
K - «J'ai soif...»
Melchiah fit un signe à son serviteur qui passa rapidement dans une pièce attenante et revint avec un cristal plein d'un sang carmin. Melchiah le présenta à son père, et s'asseya à terre comme à son habitude. Kain prit son temps pour boire, car le cruor était savoureux.
Enfin, il se prononça :
K - «Un si bon breuvage ne peut être servi que dans du cristal pur... La terreur rend le sang meilleur... J'espère que cette créature, quelle qu'elle soit, a bien souffert...»
Il posa délicatement le verre sur la table, et fit crisser sa griffe sur le rebord.
K - «Turel m'a appris de bien étranges choses sur ton emploi du temps «nocturne»...
J'ai ordonné que dorénavant les heures de sommeil devaient avoir lieu la «nuit», pour décourager les humains trop téméraires...»
Melchiah dressa la tête. Ca y était : on l'avait vendu...
K - «Qu'es-tu allé faire dans la chambre de ton défunt frère ?...»
Il trouva rapidement une réplique :
M - «Mais père, devrais-je pas également te poser cette question ?...»
Là, Kain tiqua, et son teint passa du blanc au rose pâle : on aurait dit un amoureux découvert dans sa sérénade...
K - «Qui t'a dit cela ?»
M - «Tu le sais très bien...»
Kain alla à une fenêtre et s'absorba dans la contemplation des motifs brodés des rideaux épais ; ensuite, il porta son regard au loin, sur le vaste pays devant ses yeux, ce pays qu'il avait conquis, qu'il avait dam-né... Pourquoi l'avoir fait ? Par vengeance ?
Soudain, le poids de cette charge sembla trop lourde pour lui : ses épaules se voûtèrent, s'affaissèrent, ses bras retombèrent à ses côtés, ses yeux ne voulurent plus scruter l'étendue de mort et de désolation qu'il avait labouré encore et encore à coups d'épées et de faux... Cette terre avait été la sienne aussi dans une autre vie... une vie très lointaine... une vie qui s'effaçait petit à petit de ses souvenirs, happés par son immortalité... Il paraissait vieux et fatigué... las de toutes ses conquêtes...
K - «J'aimerais l'entendre de ta bouche...»
Sentant l'espoir renaître dans cette simple phrase, et la tristesse du ton, Melchiah craqua... Il parjura son serment de silence, et prononça les mots fatidiques :
M - «Oui ! il est vivant !!»
Kain se redressa ; un frémissement parcourut sa colonne vertébrale, et Melchiah l'entendit soupirer de soulagement ; étrangement, un énorme poids venait également de quitter ses propres épaules : il avait toujours détesté mentir à son père...
K - «Je le savais... Son corps, tout comme son âme, ne pourra pas facilement s'éteindre... Janos avait raison...»
Soudain, il empoigna Melchiah par les épaules, avec une force nouvelle :
K - «Quand dois-tu le revoir ?»
M - «Ce soir...»
K - «Je dois le voir, lui dire la vérité... non... jamais je ne pourrais, il est trop tôt...»
M - «De quoi parles-tu ? Comment peux-tu croire qu'il acceptera ?!...»
Kain trembla de désespoir.
M - «A moins... que tu me promettes de ne pas lui faire de mal...»
K - «Je promet !!»
Melchiah se mit debout en se massant les épaules.
M - «Je lui en parlerai...»
K - «Bien... J'attendrai...»
Il s'étreignirent. 
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