CHAPITRE HUITIEME ~
A SACRIS
(A l'Ecart des Choses Sacrées)
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
- Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. - Il répondit : - je viens prendre ton âme....
Victor HUGO, Apparition
(Les contemplations)

elchiah se réveilla en sursaut. Il ouvrit le couvercle de son cercueil argenté, s'assit et écouta ; il était doué d'une sensibilité extrême aux atmosphères : or, celle du palais venait de changer. Elle était devenue presque aussi pure qu'un ciel d'azur pour un regard mortel. Il sortit à moitié nu.
Il passa sans bruit devant la porte de Kain. «Il doit encore faire son deuil», pensa-t-il. Il continua le long du couloir ; il semblait être attiré par la chambre de Raziel...
Fermée. Mais son grand frère lui avait appris à ouvrir les portes sans en posséder les clefs : il introduisit une griffe dans la serrure et la fit jouer ; elle s'ouvrit toute grande.
La clarté de la pièce l'aveugla. Les cieux de lit du baldaquin volaient en tout sens car la baie vitrée était ouvert. Et sur le rebord, une illusion, une fantasmagorie, un ange ! son Raziel ! son amour fraternel !
Il regardait dehors ; Melchiah ne voyait que sa silhouette, mais elle était aisément reconnaissable : son profil délicat se découpait sur les rayons de lune diffus ; ses ailes l'enveloppaient presque ; il les balançait lentement, comme pour bercer sa peur.
Melchiah se jeta aux pieds de Raziel et les embrassa avec frénésie. Il entendit la douce musique d'une voix aimée :
R - «Melchiah ? c'est toi ? Moins fort, veux-tu ! Je suis censé être mort !»
Melchiah calma son ardeur. Il entrevoyait maintenant deux pupilles incandescentes qui le fixaient.
M - «Ra... Raziel ! mon frère ! Pardonne... moi ! Je n'ai... rien pu faire... !!...»
R - «Je sais... Viens près de moi...»
Il mit son jeune frère sur ses genoux et lui raconta ce qui lui était arrivé depuis son «exécution».
R - «Tu es le seul à savoir Melchiah, et tu dois le rester. Si Kain apprenait... J'ai pensé à lui parler, mais ma certitude s'estompe : j'ai peur de ce qu'il pourrait me faire de nouveau...»
M - «Oh ! il souffre, Raziel ! Tu es en train de le tuer ! Tu dois le voir ! Ton absence l'affaiblit de plus en plus ! Il est comme un vieillard maintenant !!»
R - «Je ne peux... Il me tuerai...»
M - «C'est toi qui le tues ! Il meurt pour toi !»
Il se jeta au cou de son aîné.
M - «Il ne t'en veux plus, j'en suis sûr ! Reviens parmi nous !»
R - «Et Turel ? Tu y as pensé ?..»
M - «Il n'osera pas te toucher : tu es plus fort que lui de toutes façons, et tu es l'héritier !»
R - «Non... Décidément, je ne peux rester plus longtemps ici...»
Raziel se leva, et se tint immobile au milieu de la pièce, tel une statue d'albâtre, et se caressa le menton, perplexe : il était splendide dans son désarroi...
R - «Tu ne vois rien d'étrange ?»
M - «Quoi ?»
R - «Mes ailes ! Tu crois qu'il va les oublier, elles ?!»
Apeuré et furieux, Raziel s'assit sur le lit ; Melchiah l'imita.
M - «Je pourrais te les amputer...»
Il entoura timidement de son bras les épaules de son grand frère ; une envie étrange de protection l'envahit...
M - «Ce serait facile, tu sais...»
R - «Et très douloureux, aussi... J'en ai assez de souffrir... Et puis plus j'y pense, et plus je les considère comme une partie intégrante de moi... comme si je les avais toujours porté... Elles sont à moi ! Et si il ne les acceptent pas, alors il ne me reverra jamais !»
Melchiah allongea Raziel sur le drap de brocart, et ils s'unirent dans un long mais chaste baiser...
M - «Je t'aime, Raziel... Je t'ai toujours aimé...»
R - «Nous sommes des créatures maudites, petit frère ; l'amour nous est interdit...»
M - «... ...»

Quelques instants plus tard, Melchiah ressortit de la chambre. Un Turelim faisait sa ronde de nuit dans le couloir, et l'interrogea du regard :
M - «Passe ton chemin, neveu : je crois que cette chambre est hantée...» 
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