CHAPITRE CINQUIEME ~ ALTER EGO
(Un Autre Moi-Même)
Ces âmes que tu rappelles,
Mon coeur, ne reviennent pas.
Pourquoi donc s'obstinent-elles,
Hélas ! à rester là-bas ?...
Victor HUGO , à des âmes envolées
(L'art d'être grand-père)

n trois jours, Raziel eut le temps de se faire à sa nouvelle situation... Après tout, elle ne durerai pas. L'Ancien, qui l'avait sauvé et refusait de dire son nom, lui avait affirmé qu'il redeviendrai presque comme avant une fois sorti du monde des esprits.
Le plus difficile fut de mouvoir ses membres : ses jambes lui semblaient si dénuées de toutes substances qu'il eut peur de s'écrouler, mais elles le portaient parfaitement. Au bout du compte, cela finit par l'amuser : il prit des pauses, fit des mines, marcha sur les mains, et s'agrippa à toutes les anfractuosités qu'il croisait... Il réussit même à planer... Mais qu'importe, bientôt il pourrait s'envoler, et boire de nouveau du sang : les âmes lui répugnaient...
Pendant ce qui lui parut une longue semaine, il erra dans les tunnels obscurs et érugineux. Des esprits, comme lui bloqués mystérieusement entre les deux mondes, allaient au hasard ; certains d'entre eux, des espèces de monstres aux forme hideuses, le pourchassèrent pendant des heures... Non aidées par l'Ancien, ces pauvres êtres ne pourraient jamais retrouver leur enveloppe charnelle et le monde d'avant... malheureuses créatures toutes justes bonnes à courir après leur pitance sans défense... Ce monde était une fournaise glacée, où ceux qui n'avaient pas la force de se battre étaient à jamais engloutis, mâchés puis recrachés en spectres menaçants, hantés par des souvenirs de vie lointaine qu'ils ne pourraient jamais retrouver... un purgatoire où attendaient là pèle-mêle les innocents comme les coupables, pauvres âmes abandonnées par un Dieu indifférent...
Enfin, grâce aux murmures incessants de l'Ancien qui lui montraient la route à suivre, il découvrit ce qu'il cherchait : une colonne de feu céruléen ; c'est ainsi que son mentor inconnu lui avait décrit les «portails» permettant de passer d'un monde à l'autre. Il entre au centre de la gerbe azur, et, sous ses yeux, le monde se transforma : les murs redevinrent droits, les pilastres quittèrent leurs angles insensés, les esprits vindicatifs et âmes damnées disparurent... L'endroit où il se trouvait, ruines d'un ancien monastère sûrement, lui était inconnu, mais il y avait un grand soleil. Instinctivement, il porta sa main à ses yeux sensibles, mais il comprit vite que l'astre du jour n'était plus son ennemi. Il observa ses mains, redevenues serres, et il sentit ses ailes s'agiter dans son dos, de nouveau pleines de vie. Il découvrit également qu'il était nu, sa cape seule ayant survécu avec lui ; il la drapa chastement sur ses hanches : sa pudeur, qu'aimaient tant Kain et Melchiah, lui était revenue avec sa beauté...
R - «Avant toute chose, il me faut des vêtements...»
Il mourait d'envie de se voir, mais les vampires n'ont pas de moire. Le soleil étant bien visible ici, il devait être loin des terres de son père. C'était la deuxième fois seulement qu'il quittait seul les terres de l'Ouest : la première fois, il était encore jeune et une meute de loups l'avait attaqué ; heureusement, Kain était venu le sauver des affreuses créatures des bois...
Kain... pourquoi ?
Sur le coup, Raziel avait pensé que Kain voulait seulement lui faire peur... Si ses ailes étaient vraiment la cause de son «exécution», pourquoi ne pas les lui avoir simplement amputés ?... Il y avait forcément autre chose... une chose ancienne qu'il avait lue dans ses yeux d'or...
Il devait retrouver les terres de l'Ouest et réclamer à son père la cause de tout ceci... et réfléchir sur leur sort, à tout deux... com-me le lui avait demandé l'Ancien...
En attendant le monde lui appartenait, ce grand et vaste monde...

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