CHAPITRE QUATRIEME ~ AB IRATO
(Par un Mouvement de Colère)
Aimons toujours ! Aimons encore !
Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.
L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L'amour c'est l'hymne de la nuit...
Victor HUGO , Aimons toujours ! Aimons encore !...
(Les contemplations )

ans le Palais des Clans, au bout d'un long couloir obscur, une porte monumentale s'érigeait ; derrière se trouvaient les quartiers du désormais prince héritier, Turel.
A l'intérieur d'une splendide chambre, à gauche de l'entrée, un cercueil d'ébène était appuyé contre le mur de granit poli ; des rideaux épais masquaient les ajours ; un vitrail jetait ses fastueuses nuances sur le sol dallé, portées par la lumière diffuse du dehors ; une tenture ouvragée couvrait le sol. Sur une table basse sculptée, un cristal plein d'un sang écarlate projetait une coruscation amarante sur le bois gris ; une chaise bourrée de coussins jades se tenait à côté d'une ottomane de même apparence. Dans une alcôve sépulcrale, une vieille bibliothèque présentait ses elzévirs anciens et poussiéreux, ouvrages de vampires comme de mortels ; on y trouvait entre autres : le Dictionnaire Infernal , et ses affreuses caricatures de démons ; le Pouvoir des Glyphes , que tout vampire se devait de posséder ; l' Illiade d'Homère, et ses récits de batailles légendaires... et beaucoup d'autres encore. Assis dans le recoin sombre, Turel méditait sur les derniers évènements. Le puissant vampire, à l'ego gonflé d'orgueil, détestait cette chambre ; mais quel plaisir de savoir que la chambre de l'autre côté du grand couloir était maintenant vide et toute prête à l'accueillir ! Car ce traître, qui lui avait prit ce qu'il avait toujours voulu de par son droit d'aînesse, ne viendrait plus contrecarrer ses projets... A cet instant, on frappa doucement à la porte ; Melchiah entra sans attendre.
T - «Ah ! c'est toi, petit frère ! Je suis bien ai-se de te voir ! Tu boiras bien un peu avec moi ?...»
Il n'était pas dans les habitudes de Turel de proposer ce genre de plaisir, qu'il préférait savourer seul en général...
M - «En quel honneur ?...»
T - «Celui de mon accession au rang de...»
M - «Ce n'est pas de cela dont je suis venu t'entretenir...»
Turel se rassit, son rictus disparut...
T - «Alors parle donc !»
Melchiah s'agenouilla sur le tapis, prit le verre, et estima de la langue le cruor carmin...
M - «Il est délicieux en effet. De quelle créature vient-il ?»
T - «Voyons Melchiah ! c'est le sang de Raziel !»
Melchiah s'étrangla. Turel était tout content de l'effet produit par sa petite plaisanterie.
T - «Je plaisantais ! Quel sens de l'humour acéré, n'est-ce pas ?»
M - «Très amusant... Mais ça tombe bien que tu m'en parles ; je voulais te causer à ce propos...»
Melchiah se leva, alla à l'oriel et écarta les rideaux noirs.
M - «Pourquoi ces rideaux ? Le soleil n'existe plus par ici...»
T - «J'aime être en paix...»
M - «Raziel détestait les rideaux : il disait que cela le rendait aveugle...»
T - «Raziel a toujours été bizarre...»
Melchiah baissa tristement la tête. Il agitai nerveusement la tenture, comme pour se faire de l'air...
M - «Tu as raison... Tu te souviens de ses yeux, si verts et si énigmatiques ?...»
T - «Oui, et alors ?...»
M - «Ses yeux étincelaient tout le temps... ils flamboyaient de vie...»
T - «C'est possible, je n'ai jamais remarqué...»
M - «Et sa peau... As-tu déjà touché sa peau, Turel ?...»
T -»Ma foi non... Pourquoi ?»
Turel s'affûtait tranquillement les griffes ; il se désintéressait totalement de la conversation.
M - «Si douce... ce n'était pas la peau d'un guerrier... Il était si différent de nous tous...»
Melchiah continua à murmurer des mots semblables... Mais la conversation commençait à gêner Turel : il n'aimait pas entendre parler de son frère défunt...
T - «Melchiah, pourquoi me parles-tu de tout cela ? Pourquoi à moi ?...»
Son cadet soupira, affligé devant tant d'indifférence.
M - «Aucun être au monde ne m'a jamais inspiré autant d'admiration... et d'amour... Il était plus qu'un grand frère à mes yeux : il était mon idole sacrée...»
T - «Melchiah... laisse-moi te reconduire...»
M - «Et toi ? Pourquoi n'as-tu rien dit, rien fait ? Tu l'as laissé froidement mourir...»
Melchiah trembla de honte, car il venait de se rendre compte qu'il avait agi de la même façon : il avait laissé faire Kain, il n'avait pas discuté ses ordres... il lui avait donné la corde qui avait scellé le destin de Raziel... Il avait porté lâchement son frère chéri à l'abîme, sans dire un mot. De quel droit pouvait-il critiquer l'attitude de Turel ?
Turel s'arrêta tout net, furieux et exaspéré :
T - «Et qu'aurai-je pu faire ? Même si j'avais pu, je n'aurais rien fait, et tu le sais ! Tu connaissais parfaitement mes sentiments à son égard, non ? Je me moque absolument de son sort ! Que son âme aille se perdre en Enfer ! Et surtout, qu'il n'en revienne pas !!»
M - «Quoi ?! Comment oses-tu dire de telles choses devant moi !?»
De rage d'avoir dévoilé ses passions profondes à un indifférent, Melchiah lacéra jusqu'au sang le torse musculeux de son frère, et s'enfuit hors de la pièce. Tout en courant dans les corridors ténébreux, il se lamentait :
M - «Comment peut-il me dire cela de Raziel ?! Suis-je donc le seul à avoir remarqué sa divine perfection ? Cet ange de Dieu, ce pur esprit, ce Séraphin, cette vertu que j'ai-me de toute mon âme ! Lui qui était la bonté même ! Lui qui était innocent et a été injustement puni ?! Lui qui est mort ?! Suis-je donc le seul à le pleurer ?!»
Et ses plaintes endeuillées résonnèrent dans la palais silencieux...

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