CHAPITRE VINGT-DEUXIEME ~ DELENDA AVERNUS
(Il faut Détruire Avernus)

"Ils gisent dans le champ terrible et solitaire.
Leur sang fait une mare affreuse sur la terre ;
Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert ;
Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert [...]"

Victor HUGO , Nos morts

ien ne put arrêter la course du soleil qui sombra lentement dans les nuages, et les humains en armures massés sur les remparts de la ville assiégée ne pouvaient qu'espérer en dernier recours qu'une main divine et miséricordieuse viendrait les prendre en pitié et ordonner à l'astre implacable de ne pas se coucher. ou alors, qu'on pourrait retrouver le vampire porté disparu qui pourrait tous les sauver. Mais ils ne se faisaient guère d'illusions : la guerre était inévitable et elle était à leurs portes.

Les armées alliées venues des villes de l'Est et du Nord se serraient les unes contre les autres : les armées du roi, avec leurs étendards pourpre et or et leurs armures immaculées, étaient l'atout principal des forces humaines, et se trouvait acculée aux gigantesques murs de pierres ; l'armée d'Avernus, plus petite et moins entraînée, attendait sur les remparts et derrière les grandes portes ; leur rôle serait de repousser les assaillants s'ils parvenaient à pénétrer dans l'enceinte ; cachée du côté nord de la ville, attendait l'armée de Meridian, qui ne prendrait part au combat que si les vampires se retrouvaient vraiment supérieurs en nombre.

Le problème était que les vampires étaient déjà bien plus nombreux.

Tous les vampires de Nosgoth étaient là : les jeunes comme les très âgés, de toutes les races et de toutes les familles, même certains dont les humains n'avaient jamais entendus parler ; ils ne se reconnaissaient pas de chef mais ils s'étaient rassemblés derrière Kain depuis l'Extrême Ouest, clans de vampires vagabonds et solitaires, se rendant compte quelle aubaine se serait de faire tomber la race humaine une fois pour toutes ; ils voyaient déjà les esclaves et le butin à rapporter chez eux. Il était impossible de découvrir leur nombre exact, car le plus gros de cette armée démoniaque se cachait derrière les petites collines alentours, et il était hasardeux de deviner d'où partirai la première vague d'assaillants.

Enfin, le soleil disparut complètement derrière l'horizon, et la peur primitive du noir et de la nuit pris les armées humaines ; et comme si un signal avait été donné, d'épaisses fumées se mirent à s'élever de la terre vers le ciel, masquant les étoiles : les vampires, afin de saper le moral de leurs adversaires, s'étaient mis à allumer des feux tels qu'il en existaient sur les terres de l'Ouest, et on voyait leurs sinistres silhouettes danser devant les flammes qui commençaient à s'élever elles aussi. Même les humains les plus solides et les plus courageux sentirent leur forces s'envoler et leur peur augmenter en découvrant de massives ombres se traînant sur les collines et qui ne leur rappelait rien qu'il eussent déjà vu.

On alluma des torches sur les remparts, histoire de rassurer les guerriers ; et à la lueur de ses luminaires de fortune, les humains virent arriver deux cavaliers, le roi des vampires, et un de ses sujets, qui venait sans doute encore les narguer. Kain se mit à haranguer ses troupes et sa voix était si forte que tout le monde alentour pouvait entendre :

- « Regardez ! ces misérables ont peur du noir, comme des enfants ! Nous ne sommes pas venus affronter des enfants apeurés ! »

Il tendit la main à son acolyte, et celui-ci lui remit une épée ; Kain la brandit, la lança devant lui et elle alla se ficher en terre à quelques mètres :

- « Si l'un de vous daigne sortir de ce bastion et prendre cette épée pour m'affronter en combat singulier, peut-être serais-je prêt à considérer votre race comme valeureuse ! »

Certains voulurent sortir pour relever le défi, mais ils se découragèrent bien vite : ouvrir les portes maintenant serait trop dangereux, et l'idée d'affronter le souverain vampire, mûrement réfléchie, semblait seulement être une façon plus rapide de mourir ; en effet, rien n'empêcherai Kain de mener cette guerre à bien, cette démonstration n'était rien d'autre que du spectacle.

Kain tourna bride, un rictus se dessinait lentement sur son visage :

- « Bien sûr, j'aurai dû m'en douter, tous des lâches ! Je n'aurait qu'une bien piètre satisfaction à raser cette ville pleine de couards ! »

Il s'en retourna, et c'est alors qu'une voix aussi autoritaire et forte que la sienne se fit entendre :

« Ne croit pas t'enfuir comme ça, Kain ! »

Avec une soudaineté incroyable, toutes les armées, des deux côtés, se tournèrent dans la direction d'où venait la voix : elle venait des remparts.

M -« Raziel, c'est de la folie ! Tu ne vas pas l'affronter ! »

R - « Je n'ai pas le choix, Médéric ; si je ne fais rien, il va raser cette ville ! »

M -« De toute façon, tu ne pourras pas l'en empêcher ! Nous sommes inférieurs en nombre ! »

R - « Justement ! Autant donner à Kain une leçon dont il se souviendra. même si je dois perdre. au moins j'aurais essayé de faire quelque chose. »

Mais Médéric voyait bien que Raziel préparait un plan. car il souriait, un sourire presque intérieur.

Raziel monta sur les remparts :

R -« Kain ! Attends-moi, j'arrive ! »

Et, avec une grâce incomparable, il se jeta dans le vide et ouvrit ses ailes magnifiques, presque blanches maintenant. Il atterrit sur le sol sans heurts, et avança vers l'épée ; il s'empara de la poignée et la brandit à son tour. Alors, mille voix au-dessus de lui, se firent entendre, l'acclamant, l'encourageant et même le louant ou le remerciant. L'épée n'avait rien d'extraordinaire, elle ne tiendrais pas longtemps face à la dévoreuse d'âmes de Kain. et Raziel comptait bien là-dessus.

Il se ramassa sur lui-même, se mit en garde, et invita Kain à descendre de cheval pour l'affronter :

R -« Viens donc ! Je vais te faire payer tes crimes maintenant, même si cela me fend le cour ! »

Le rictus de Kain avait disparu : il s'était attendu à tout sauf à devoir l'affronter, lui. Il avait été tellement persuadé que Raziel s'était enfui qu'il n'avait pas pensé un seul instant à cette éventualité.

K -« Ma vanité me perdra ! Mais tu as relever mon défi, et je vais donc t'affronter ! J'espère seulement que tu sais que tu n'as aucune chance ! »

R -« Alors pourquoi hésites-tu tant ? »

Kain descendit de cheval et s'avança vers son fils ; il dégaina la Soul Reaver et la monstrueuse épée jeta dans la nuit comme un éclair de feu, en même tant qu'elle émettait une plainte stridente :

K -« Elle a faim ce soir !! »

Avec une rapidité inhumaine, les deux adversaires se jetèrent l'un sur l'autre, et les deux lames se croisèrent et sifflèrent jetant des étincelles.
C'est ce moment que choisit l'armée vampirique pour lancer l'assaut.

Avec une horreur indicible, les humains virent s'avancer dans la plaine les premières lignes ennemies, les archers, qui bandèrent leurs arcs et décochèrent leurs flèches presque à la verticale : la pluie mortelle s'abattit sur les premières lignes des forces du roi ; les flèches rentraient dans les cottes de mailles et dans les casques, et les morts se comptèrent déjà par dizaines ; mais à la deuxième vague de flèches, les survivants se réfugièrent sous leurs boucliers en avançant prudemment. Voyant que les humains approchaient, les deuxièmes lignes vampiriques dégainèrent leurs épées, leurs masses et leurs haches et se mirent à courir vers leurs adversaires, en une vague inexorable, afin de les prendre par surprise ; le choc des deux armées fut terrible, la mêlée sanglante voyait tomber autant de guerriers des deux côtés, mais les vampires étaient légèrement plus nombreux ; cependant la volonté de vivre qui animait les hommes était leur principale force et les vampires tombaient par dizaine sous leurs coups ; voyant qu'ils étaient en désavantage, les vampires battirent en retraite derrière les collines, et les humains, soulagés de cette première et modeste victoire se congratulèrent, tout en gardant leur attention sur la prochaine vague. et elle ne tarda pas ; mais elle ne ressemblait pas à ce que les humains avaient pensé ; et elle les glaça d'effroi.

Se fut d'abord un étrange bruit de succion, puis celui d'une eau qui s'écoule ; on vit alors des vampires étranges, ressemblant à des poissons sur deux jambes, dévaler la pente de la colline vers les humains médusés ; mais ce que virent les mortels, c'était l'eau tumultueuse qui venait à eux, l'eau de la rivière qui traversait Termagent, une eau poisseuse et noire, que les vampires avaient passé toute la nuit à détourner de son lit ; les humains étaient interloqués, mais avant qu'ils aient pu trouver une réponse à cette étrange stratégie, la réponse vint d'elle même, sous une des formes les plus monstrueuses qui soient.

Mesurant cinq mètres de haut, une créatures cauchemardesque s'avança péniblement sur la pente : une créature dont on ne pouvait déterminer la nature, quoique son image laissant clairement voir son appartenance au milieu marin ; elle avait de gigantesques bras ou nageoires qu'elle balançait en avant pour avancer au milieu de la boue glissante ; arrivée en haut de la pente, elle se laissa glisser en bas et son musculeux poitrail écailleux écrasa sous son poids une bonne dizaine de guerriers humains ; il était impossible de traverser ses écailles tant elles étaient serrées ; la créature portait une cotte à toute épreuves. Elle se redressa et continua sa reptation vers les remparts d'Avernus, mais elle avançait lentement ; autour d'elle, collés à ses flancs, un essaim de vampires-poissons pataugeait dans la boue et aspergeait continuellement la créature d'eau visqueuse ; avec sa garde collée à son ventre, les humains n'avaient aucune ouverture pour frapper la monstruosité qui approchait lentement mais sûrement.

Sortant de la boue derrière lui, le monstre exhiba alors une queue énorme et puissante, et il en balaya le champ de bataille, emportant sur son passage les humains à sa portée ; ils volèrent dans les airs pour retomber, les os brisés, fracassés.

Aucun renfort n'était possible, les humains enfonçait dans la boue et certains se noyaient ; heureusement, le terrain n'était pas tout à fait contre eux, et la créature se trouva plus ou moins coincée dans une dépression du terrain, comme une cuvette, et la boue y stagna, empêchant la créature d'aller plus loin ; alors, entassant leurs boucliers et se servant des cadavres de leurs compagnons comme de passerelles, les humains réussirent à se coller au poitrail du monstre, et avec férocité, ils enfoncèrent des pieux acérés dans les bras musclés de la bête qui hurla de douleur : aucun son intelligible ne sortait de sa gorge.

Les vampires-poissons qui l'avait escortés jusque-là commencèrent à paniquer et à s'enfoncer dans la boue, laissant les flancs de la bête à découvert ; les humains s'y glissèrent, mais là encore ils échouèrent à transpercer les écailles, et la créature balança une nouvelle fois sa queue et les cadavres se multiplièrent à nouveau ; avec l'énergie du désespoir, le monstre se traîna hors du bassin naturel, mais se faisant, elle passa sur les corps de ses victimes, dont certaines agonisaient encore ; voyant le ventre vulnérable et bouffi venir vers eux, ils tendirent leurs épées vers le ciel et fermèrent les yeux ; le monstre s'écrasa sur les pics acérés, et son sang rouge s'écoula avec l'eau courante ; elle laissait derrière elle cette trace gluante, et telle une sangsue agonisante, elle se traîna encore avec le peu de forces qui lui restait dans les bras.
C'est alors que la créature, sentant la mort venir, décida de jouer le tout pour le tout : elle se tendit en avant et, prenant de la vitesse malgré ses bras blessés, elle se précipita de tout son poids sur les remparts d'Avernus ; ceux-ci tremblèrent mais tinrent bon.

Le monstre à moitié assommée et presque retourné sur le dos, devint une proie facile pour les troupes fraîches qui arrivèrent de partout : les humains grimpèrent sur son ventre et lardèrent de coups la panse bouffie de leur ennemi gigotant ; et de cette panse sortirent des cadavres à moitié décomposés, sûrement ceux des anciennes victimes de la bête, que celle-ci n'avait pas encore complètement digérés.

Dans un dernier râle inhumain, dans un dernier sursaut de sa queue puissante, la bête rendit l'esprit et s'affaissa de tout son long sur le côté ; un frisson parcouru sa carcasse, et elle ne bougea plus : ainsi péri Rahab, fils de Kain, qui rendit son âme au purgatoire d'où elle était sortie.

Raziel soutenait comme il le pouvait les assauts répétés d'un Kain rendu furieux par la défaite de Rahab ; mais il ne pouvait s'empêcher de regarder cette immonde caricature de son frère, morte et couverte d'humains vociférants.

R -« Comment cela peut-il être arrivé ?. Que s'est-il passé pour qu'une telle. mutation se produise ?. C'est terrible !! »

Kain rompit l'assaut et regarda son fils dans les yeux :

K- « Oui, vois ce qu'il est devenu, ton frère de sang ! Vois à quoi je suis réduis, l'utiliser comme une arme de guerre ! Et ce n'est pas tout, tu n'as pas encore vu les autres ! De véritables monstres ! Qui vont enterrer une fois pour toutes la race des hommes ! »

R - " Tu en as l'air si sûr ! Pourtant Rahab a été terrassé ! Et bien qu'il m'en coûte de devoir le dire, j'espère qu'il en sera de même des mes autres frères !"

Kain retroussa les lèvres en un sourire carnassier et se jeta de nouveau sur son fils, en écartant quelques humains fuyards au passage. Raziel devait trouver un moyen de l'écarter du combat...

Pendant ce temps, les troupes sur les remparts poussèrent des vivas devant la défaite de leur monstrueux ennemi ; Médéric était parmi eux, en armure complète, et bien qu'il prit part à la liesse générale, il ne pouvait s'empêcher de chercher Raziel des yeux dans la foule en contrebas ; enfin, il le vit, croisant le fer avec le grand vampire au teint pâle qu'il disait être son père, et bien que la seule chose qu'il voulue à cet instant fut de le rejoindre, il se retint : il savait que Raziel voulait en finir seul, quelle que soit l'issue du combat...

De toute façon, il n'eut guère le loisir de s'attarder sur la bataille personnelle que livrait son vieil ami ; la joie dans les rangs des humains fit de nouveau place à une tension palpable quand, du haut d'une tour de garde, un cri perçant s'éleva puis retomba sur les remparts de la ville ; immédiatement, tous les hommes se collèrent à la muraille, leurs lances et leurs arcs tendus, près à faire face à une nouvelle menace. Et elle vint...

Au début ce ne fut qu'une masse informe se découpant sur le ciel matinal au soleil filtré par les fumées nauséabondes : cette masse avançait vite, bien trop vite pour sa taille, et ce qui ressemblait à un flot de corps en mouvement s'écoulait autour d'elle ; de petites créatures recroquevillées, trapues, aux membres puissants, dont les armures luisaient à la faible lumière comme des écailles. Au moment où les humains purent distinguer assez clairement les traits de leurs nouveaux adversaires, ils virent ces immondes créatures s'arrêter près des cadavres de leurs prédécesseurs, humains comme vampires, et, comble d'horreur, se jeter sur leurs entrailles et se repaître de leur sang... Cela sembla les rendre encore plus agressives, car elles avançaient plus vite à chaque fois, et la montagne de chair qui les suivait, prenait les corps à pleine poignée et les pressait dans sa main pour en extraire tout ce qu'il pouvait contenir ; l'abominable breuvage tombait alors dans son gosier par sa gueule ouverte, plus grande qu'un four, avec un gargouillis insupportable.

La vue de ce banquet sur un champ de bataille rendit certains humains fous de terreur, et d'autres s'enfuirent. Mais la majorité refusa de courber la tête et regarda l'affreux repas de leurs ennemis en attendant la prochaine attaque.

Dumah, car c'était lui, pris encore des cadavres dans ses deux grosses mains, et les projeta avec une force inouïe vers les murailles, où ils vinrent se fracasser contre les murs pour la plupart ; mais certains corps atterrirent dans les rangs d'Avernus et la vue des corps brisés et des visages aux expressions terrorisées avant la venue de la mort certaine, ses visages qu'ils connaissaient pour la plupart, les plongea dans un effoir sans nom.

Alors, la masse des Dumahim, au milieu de laquelle se trouvait leur père gigantesque, chargea vers la ville en éructant des borborygmes guerriers ; les lignes humaines, devant la porte de la ville, eurent juste le temps de se former après le choc du catapultage des cadavres, afin de briser cette furie qui avançait vers eux à vive allure ; les pas de Dumah faisaient résonner la terre comme un troupeau de cent taureaux lancés au galop ; enfin la collision eut lieu, fatale pour les deux camps : le choc projeta des adversaires des deux côtés, mais il semblait que plus de Dumahim tombaient et plus il en venait. Les humains des remparts comprirent vite pourquoi, la stratégie de leurs ennemis était simple : les Dumahim étaient tous rassemblés autour de Dumal pour protéger ses flancs exposés, mais il y avait également derrière lui une grande quantité des ses enfants près à prendre la place de leurs frères tombés ; quand un Dumahim tombait, un autre le remplaçait aussitôt, c'était d'une précision machiavélique.

Les hommes ne voyaient pas d'issue, l'ennemi était largement supérieur en nombre, la seule solution résidait dans leurs armes de jet, postées à peu près au milieu de la ville, pointées sur les armées ennemies, qui n'attendaient qu'un ordre pour entrer en action. Un messager fut envoyé pour rendre compte de la situation, et aussitôt les chefs balistères et leurs assistants se mirent à orienter leurs machines et à préparer les projectiles, de grosses pierres grossièrement taillées d'une tonne ; pendant qu'ils donnaient leurs ordres à leurs hommes, les chefs balistères n'avaient qu'un seul souhait en regardant les pièces de rocs : que chacun d'entre eux atteignent le plus d'ennemis possible...

Pendant ce temps, les hommes sur les remparts ne restaient pas inactifs. Les armures des Dumahim les rendant quasi invulnérables aux attaques à distance légères, il avaient mis en place sur les remparts des chaudrons remplis d'eau ; car contrairement aux Rahabim, les Dumahim craignaient l'eau comme tous les vampires, et Médéric se félicitait d'avoir retenu tout ce que Raziel lui avait dit sur les caractéristiques de ses frères pendant leur retour vers Avernus. Il avait donc pris la responsabilité de l'opération et scrutait avec appréhension le moment où les vampires arriveraient à la muraille...

Lorsque le premier d'entre eux y parvint enfin, Dumah poussa un rugissement de triomphe retentissant, qui se transforma aussitôt en un cri étranglé quand il vit les vagues d'eau mortelle déferler en bas des murs, noyant la plupart des ses fils et en brûlant grièvement certains ; malgré tout d'autres Dumahim réussirent à éviter les jets d'eau, et, se collant contre la muraille, entreprirent un travaill de sape de la forteresse dont il semblait familier : avec leurs mains puissantes, ils enlevait pierre après pierre comme s'il s'était agit de cailloux, de préférence à côté de la porte de façon à atteindre les gonds. Leur objectif était simple : démonter le plus possible du mur de pierre pour que la porte, sans support, tombe d'elle-même. Lorsque les humains virent cela, il redoublèrent de vitesse pour remplir les chaudrons d'eau, mais ce n'était pas facile pour eux car ils ne pouvaient les remplir que seau par seau, et même si une multitude de villageaois vint apporter son aide, cela n'allait pas assez vite ; de plus, comme les Dumahim creusaient petit à petit des trous dans le mur, ils se retrouvaient souvent sous des surplomb qui les protégeaient de l'averse. Une lutte contre le temps s'était engagée entre les deux armées...

Mais les armées humains n'avaient pas dit leur dernier mot : l'armée de Meridian, qui avait attendu le moment propice à l'abri, décid qu'il était temps d'agir : la presque totalité de l'armée d'Avernus qui se trouvait à terre avait péri. Alors, dans un grand fracas de leurs épées recourbées, il chargèrent en courant, comme ils avaient l'habitude de le faire, les lanciers devant sur trois lignes, les fantassins puis les archers en retrait qui décochèrent des pluies de flèches ; mais elles étaient loin d'atteindre toutes le coeur de leurs ennemis, seul organe vampirique qui, une fois touché, causait la mort, et les flèches ne causaient aucun dommages à Dumah resté en arrière pour ne pas risquer la brûlure de l'eau qui venait d'en haut.

Mais alors qu'il se réjouissait à l'avance de travail de ses fils, un cri retentit derrière lui : un énorme rocher plus gros encore que sa tête s'était abattu derrière lui, écrasant au passage un dizaine de Dumahim ; certains vivaient encore, mais il leur restait peu de membres : ils étaeint devenus inutiles... Une autre pierre, puis une autre encore, plut sur son armée, et certains Dumahim fuirent devant cette ennemi imprévu et invisible. Pris au dépourvu mais non démonté, Dumah sourit et, bousculant et poussant ses enfants aux passage, il se précipita sur la muraille abîmée ; ce faisant, un rocher particulièrement énorme s'abattit sur lui, le touchant à l'épaule et à la tempe, et l'envoyant à terre par le choc ; Dumah, étourdi par la collision, se remit assez vite sur pied, sous le regard halluciné des humains : ses gestes étaient si rapides pour quelqu'un de cette taille, que chacun de ses mouvements était source de terreur pour les guerriers sur les remparts.

Reprenant sa course, Dumah se jeta de tout son poids sur le mur, qui, déjà bien entamé, chancela. Les hommes perdirent l'équilibre et tous les chaudrons se renversèren d'un coup ; des torrents d'eau se déversèrent sur Dumah, dont la fierté lui avait fait croire qu'il pourrait vaincre cet élément mortel ; et pour cause, sa peau était tellement épaisse que l'eau ne le tua pas : elle rongea ses tissus petit à petit, beaucoup trop lentement au goût des guerriers qui regardaient du dessus. Dumah eut la force de lever un bras, ce qui lui permit d'atteindre les remparts, et, avec ses ultimes forces, il abattit son poing.

Tout un pan du mur s'écroula, mais la porte tint bon ; des hommes volèrent dans les airs pour venir s'écraser à terre parmi les Dumahim qui se jettèrent sur eux pour les dévorer ; leur instinct de charognard sembla prendre le dessus sur leur combativité : ils stoppèrent leur travail de sape des murs et se jetèrent sur les cadavres, s'exposant aux jets d'eau meurtriers. Leur avidité fut leur perte, ils périrent enfin sous les flots tumultueux, et leurs cadavres se consumèrent, ne laissant guère de traces.

Dumah, lui, agonisait toujours. Mais sa main était restée sur le rempart et, avec l'énergie du désespoir, les hommes des rempart tentaient en vain de la couper ; à terre, les hommes de Méridian plongeaient leurs épées partout où ils pouvaient, espérant mettre le colosse à terre ; certains grimpèrent même sur son corps pour tenter d'atteindre son coeur, mais la main libre de Dumah se balançait en emportant des guerriers avec elle.

Ce fut Médéric qui s'avança finalement. Armé de la plus longue lance qu'il put trouver, il se glissa au plus près qu'il pouvait, se penchant dangereusement dans le vide et visa sa poitrine. Là, avec toute la force dont il était capable, il banda ses muscles et projeta sa lance vers le torse du monstre : elle s'y enfonça de moitié. Abasourdi par l'impact et la douleur qui en résulta, Dumah hurla en ouvrant sa gueule tellement grand qu'on aurait pu y enfourner une tour entière, et, dans un dernier sursaut, tenta de se raccrocher au mur. Les hommes se ruèrent sur ses mains et les meurtrirent du mieux qu'ils pouvaient, afin de l'empêcher d'emporter un autre pan de mur. Dumah attrapa encore quelques humains au passage, puis, de toute sa masse, il s'écroula en arrière et tomba sur le dos, pendant ce qui parût une éternité. Les hommes de Méridian sur ruèrent sur le cadavre et le lardèrent de coups d'épée, de lance, mais c'était inutile : l'âme de Dumah venait de rejoindre le Purgatoire, et son corps n'était plus traversé que de convulsions post-mortem...

Pendant la bataille qui faisait rage aux pieds de la ville, Raziel avait réussi à attirer Kain à l'écart, le long des murs, là où l'armée de Méridian avait attendu de passer à l'action ; Raziel était plus agile et rapide que son père, mais Kain surpassait son fils en force et en ruse. De plus, le cri strident que produisait la Soul Reaver lorsqu'elle fendait l'air avait le don de lui faire perdre ses sens pendant quelques instants, instants que Kain mettait à profit pour tenter de l'atteindre. Mais l'épée ne l'avais pas encore touché ; en fait, aucun des deux adversaires n'avait encore réussi à blesser l'autre.

K - "Pourquoi ne pas en finir tout de suite ? Tu m'as traîné ici pour que personne ne te voit mourir ?"

R - "Non, Kain, je veux seulement que se soit entre toi et moi ; les autres n'ont pas besoin de la distraction de notre petit combat..."

Kain se fendit, Raziel para le coup avec grâce, et regarda son père droit dans les yeux.

R - "Pourquoi tu ne me frappes pas franchement ? Y aurait-il un soupçon d'humanité en toi ?

K - "Ne me fais pas rire, cela fait bien longtemps que j'en ai fini avec l'humanité !"

Mais pour autant Kain semblait ne pas vouloir porter de coup fatal ; il semblait hésiter à mettre fin au combat. Raziel se demandait pourquoi, car il avait compté sur la volonté de Kain de le tuer.

R - "Alors il y a une autre raison... Pourquoi tu ne veux pas me tuer ? On dirait que ton épée te brûle les doigts..."

Kain regarda la Reaver, presque avec une expression de dégoût, et Raziel frémit : il n'était pas sûr de comprendre, mais les pièces de puzzle semblaient de mettre en place ; les paroles de Kain et celles de Janos Audron se combinaient pour former un plan, un destin... mais il ignorait ce que donnait l'ensemble, il n'avait encore que des morceaux...

K - "On dirait que ce cher Janos ne t'a pas encore tout dit ; pourtant il a eu le temps... Tant pis, tu mourras sans savoir quoi que se soit, et c'est tant mieux ; cela t'épargnera bien des souffrances inutiles..."

Il abattit le Reaver encore une fois et Raziel la bloqua de justesse alors que le fil de le lame caressait sa gorge.

R - "Qu'est la Soul Reaver exactement ? Cette arme a un rapport avec le Gardien ! Je le sais ! Qu'est- elle ? Pourquoi a-t-elle été forgée ?"

K - "Que sais-tu du Gardien, toi ? Que t'a dit le vieux vampire ?"

Raziel repoussa avec force l'épée de Kain et se mit en garde ; Kain recula devant le regard fixe et pénétrant de son fils.

R - "Puisque je vais mourir, tu peux me le dire, non ? Tu sais quelque chose ou pas ?"

K - "En tout cas, j'en sais plus que toi... Même si je te tue avec elle, tu n'accomplira pas ton destin, j'y veillerai..."

R - "Quel destin ? Janos et toi vous parlez toujours de "mon destin", mais quel est-il ?..."

K - "Quelle que soit l'issue, ton destin est la mort !!"

Kain frappa de nouveau, avec une force qui semblait désespérée. Raziel banda les muscles de ses ailes, et vola jusqu'à la muraille, dans laquelle il planta ses longs doigts. Finalement, il n'allait peut-être pas se laisser mourir comme ça : Kain savait des choses qu'il voulait savoir lui aussi, et il était décidé à vivre suffisamment longtemps pour pouvoir prendre une décision en fonction de ce qu'il apprendrai...

Les armées de Méridian rengainèrent leurs armes et s'approchèrent de la brèche béante dans le mur d'Avernus ; déjà de l'autre côté, les villageaois avaient entrepris d'entasser des moellons et des solives de bois pour tenter de reformer un mur, mais il était hasardeux d'espérer que celui-ci tiendrait à une nouvelle charge ; des fantassins se rassemblaient déjà en ville au cas où les ennemis pénétreraient l'enceinte. Les femmes pensaient aux viols, au massacre de leurs enfants, les hommes aux massacres et aux tortures, et cette fois les vainqueurs n'exultèrent pas : ils attendaient avec une appréhension grandissante la prochaine vague d'assaillants.

Mais celle-ci tarda à venir. Avaient-il gagné ? Les vampires battaient-ils en retraite ? Pendant un court instant, les hommes virent le fugace espoir d'une victoire définitive, car après tout, comment pourrait-ils vivrent quelque chose pire ? Quel monstrueuses créatures se cachaient encore derrière les collines ?

L'armée royale de Willendorf était encore relativement fraîche, car elle n'avait pas encore pris directement part à la bataille, sauf pour lancer quelques flèches. Le roi Ottmar en personne était descendu parmi ses troupes, et donnait ses dernières recommandations à ses capitaines. "Pas de deux sans trois" se disait-il amèrement, avec l'expérience de son grand âge. Chacun des guerriers en armure blanche et or était prêt à donner sa vie dans cette bataille... Les survivants de Meridian se rallièrent à l'armée royale, et des points rouges se mêlèrent à la masse d'argent...

Jamais l'attente n'avait paru aussi longue. Médéric chercha de nouveau Raziel et ne le vit pas. Il remarqua aussi que son père, qui jusqu'à présent avait été sur les remparts avec lui, était absent. Il s'était trouvé exactement à l'endroit où Dumah avait abattu son poing avec fureur. Inquiet, il descendit des remparts pour demander si on avait vu le vampire ou son père, mais personne ne semblait au courant de ce qu'il était advenu de Raziel et de Philander. Il alla alors jusqu'à la brèche et là, il avisa un insterstice dans lequel il put passer ; après qu'il eut dégringolé la montagne de gravats, le trou fut bouché tant bien que mal.

Médéric marcha sur le champ de bataille. Les cadavres constellaient la plaine et Médéric vit sur les visages déformés des morts l'horreur que pouvait apporter la guerre, et il se détourna avec dégoût. Bien qu'il ne put voir tout le monde, le fait de ne pas voir le visage de son père ou de Raziel lui donna de l'espoir. Il tourna ses pas vers l'armée du roi Ottmar, et s'agenouilla devant le souverain des hommes.

M - "Votre altesse, je suis Médéric de Malte, fils de Philander de Malte, que vous connaissez bien. Je suis à sa recherche car il a disparu de son poste, et je me demandais si vous ne l'aviez pas vu..."

Ottmar regarda Médéric avec pitié, et ferma les yeux. Médéric tressaillit ; le roi avait posé sa main sur son épaule en lui demandant de se relever. Ottmar l'amena en arrière près de la muraille, où un tas de corps était amassé.

Médéric n'eut pas besoin de regarder pour comprendre : la seule vue des armoiries de la famille de Malte brillant sur une cotte de maille sanglante lui suffit. Ne pouvant trouver de mots pour ce qu'il ressentait, il se jeta sur la muraille et la frappa à se meurtrir les mains...

Finalement il s'approcha du charnier, et pris l'épée de son père, pleine de sang de vampire. Visiblement il n'était pas mort dans sa chute, il avait continué à se battre aux pieds des remparts, et Médéric jugea que telle serai sa place désormais : il combattrai à terre, avec l'armée du roi, comme son père l'aurai fait...

La mort de son père l'ayant anéanti quelques instants, il oublia Raziel ; mais l'inquiétude à son sujet le repris : s'il avait perdu son père, il ferai tout ce qu'il pouvait pour ne pas perdre Raziel... Sa douleur se transforma en haine glacée, et il tourna ses regards vers les collines, vers la menace encore inconnue qui attendait peut-être...

"Raziel, regarde-moi bien..."

Raziel ne savait pas que son vieil ami était mort. L'aurait-il su qu'il se serait précipité auprès de Médéric quelle que soit la situation, mais il ne pouvait pas le savoir : il se trouvait à l'exact opposé de l'endroit où se trouvait Médéric, sur la muraille opposée, occupé à grimper le long du mur. Une flèche perdue avait touché son aile gauche qui saignait beaucoup, et elle ne pouvait pas le porter très haut. Kain, lui, le regardait d'en bas, attendant à chaque instant sa chute, qui ne vint pas. Raziel disparut au-dessus des remparts.

Rengainant son épée, Kain planta ses serres puissantes dans la muraille et se mit à grimper à son tour. Raziel était fort imprudent : il ne se souciait donc pas tant que ça que Kain puisse entrer dans la ville. Mais de toute façon, il n'avait cure des humains qui se bousculaient sur les remparts et se précipitaient vers la grande porte ; il n'avait d'yeux que pour son fils... Cette fois, il ne se laisserai pas distraire par ses questions, il fallait qu'il le tue vite, car il craignait qu'avec le temps, sa résolution ne faiblisse...

Il lui avait posé déjà trop de questions et Kain n'était pas sûr de pouvoir s'empêcher de lui dire la vérité, sur lui, sur le Gardien, sur la Reaver... Il ne devait pas savoir, jamais... Il mourrait en paix, dans l'ignorance de son destin horrible, duquel il avait essayé depuis toujours de le préserver... Oui, Kain devait tuer Raziel maintenant, pour son bien, tant que c'était encore possible, avant que ce satané Janos n'en dise davantage... Et quand il aurait tué son fils, il s'occuperai de Janos... et surtout il devrait survivre par la suite pour veiller sur la Reaver, car ce qu'elle contiendra alors sera la clef de tout...

L'armée royale s'était mise en place devant la grande porte. Les survivants de Méridian, bien décidés à venger leurs compagnons tombés, étaient première ligne et leurs figures faisaient peur à voir ; les guerriers royaux formaient trois bataillons ordonnés, chacun sous les ordres d'un capitaine, et qui lui-même était sous les ordres du bras-droit du roi, à leur tête. Ottmar lui-même, devant l'horreur de tous ces jeunes guerriers tombés, la fleur de la jeunesse des hommes, avait décidé de prendre lui-même le commandement de ce qu'il espérait être la dernière charge... Ils étaient l'armée du Dernier Espoir : s'ils tombaient, Avernus les suivrait, et toute la race des hommes après eux...

Médéric sentait la tension générale, et il se souvint des paroles de Raziel quand il lui disait que la guerre n'avait rien d'un jeu, et qu'être un homme ne suffisait pas toujours ; mais en cet instant, l'idée de sa propre mort ne l'effrayait plus, il ne pensait qu'au sort d'Avernus, des villageois qu'il connaissait, de sa mère, de ses enfants, de son père mort... à Aurore aussi, et à tout le bonheur qu'il avait eu... Il était jeune mais il avait eu une vie bien remplie, il avait mené la vie qu'il avait voulue... Il était prêt à mourir pour protéger tout ça... Et Raziel... Il devait lutter aussi pour lui... Il lui avait tout appris et il lui devait bien ça...

Une obscurité maléfique régnait sur le champ de bataille, et une fumée étrange flottait autour des cadavres, donnant à la scène toute entière une impression d'irréalité ; les hommes murmuraient entre eux, certains chantonnaient à voix basse pour se donner du courage, d'autres priaient en embrassant la croix qu'ils avaient autour du cou... Ces hommes, tout comme lui, avaient fait leur choix : être en première ligne. Ils méritaient tous de vivre, mais ils faisaient déjà leurs adieux à la vie... Médéric en fut écoeuré... Il aurait voulu que tout cela cesse et que soleil brille de nouveau... mais il était dit que les humains devaient boire jusqu'à la lie le calice de souffrance que leur avait imposé Kain...

La ligne des collines trembla, et un sifflement à la limite du perceptible retentit ; les hommes tournèrent tous les regards vers l'horizon, à la recherche de la menace, mais l'obscurité ne permettait pas de voir quoi que se soit ; aucune armure ne brillait dans le peu de lumière qui restait, aucun martèlement de pas, mais un crissement strident, comme des pas dans des feuilles mortes... De plus en plus rapidement, ils approchaient et les humains ne les voyaient pas ; les archers tirèrent des flèches enflammées dans l'herbe afin de donner de la lumière, et le bruit cessa, se transformant en un glissement furtif ; l'armée qui approchait semblait avancer en parfaite synchronisation... Puis le bruit étrange repris, et enfin ils virent : à la lueur des torches de fortune, ce qu'ils virent n'avait rien d'humain ; des êtres arachnéens aux longs membres effilés et au face d'insecte, étrangement inexpressifs, s'avançaient vers eux ; c'était le cliquetis de leurs pattes que les humains entendaient. Leurs corps atrophié qui se dandinaient de façon dégoûtante donnèrent la nausée aux premières lignes, accompagnés d'une odeur pestilentielle de cadavres en putréfaction.

Les archers tirèrent une nouvelle volée de flèches, mais les créatures étaient extrêmement rapides et agiles et esquivèrent avec une facilité déconcertante, tout en continuant d'avancer. Les hommes se préparèrent au corps à corps, mais la vue de leurs ennemis les dégoûtait horriblement ; rien de ce qu'ils avaient vus jusqu'à présent ne leur avait inspiré tant de répulsion...

Au moment où les monstres atteignaient les premières lignes, une masse formidable apparut au sommet de la colline la plus proche ; une forme aux angles aigüs, aux membres arachnéens, toute en pointes et en griffes, qui s'approchait plus lentement que les autres plus petites mais dont la taille surpassant tout ce que les humains avaient vus jusqu'à présent : une gigantesque araignée, un hybride d'araignée, une caricature d'araignée aux traits humains fixes et sans expression, au sourire figé et angoissant, encadré de pattes démesurées et trainant un ventre bouffi ressemblant à celui de Rahab, mais en encore plus répugnant ; son visage aux angles durs se fendit, s'ouvrit par le milieu comme une porte à double battants, et avec une vitesse fulgurante laissa place à une immonde bouche hurlante et dégoulinante, qui presque aussi vite se cacha de nouveau derrière le masque de visage humain qui n'était qu'un leurre ; son abdomen dandinant n'était pas opaque, on pouvait voir à travers la chair d'insecte comme des lueurs dansantes, et, entre ses lueurs, les formes abominables de corps humains tourbillonnants parmi les fluides gastriques visqueux de la panse abjecte, qui achevaient de les digérer...

Une marée Zephonim grouillants, rampants, cliquetants, envahi la plaine, passant sur le grand Zephon lui-même, gagnant sur les hommes terrifiés et qui cherchaient en vain à les atteindre de leurs flèches ; mais le corps à corps fut inévitable. Les Zephonim piétinaient les humains ou les empalaient avec leurs longs membres durs comme la pierre, et s'occupaient par la suite d'emballer rapidement les cadavres dans leurs toiles élastiques et gluantes ; les hommes sur les remparts étaient pétrifiés par le spectacle, la peur primitive des arachnides prenant peu à peu le dessus... Mais il fallait agir : profitant de l'attroupement de leurs ennemis, une nouvelle volée de flèches vint se précipiter sur le champ de bataille, et cette fois, certaines atteignirent leur but ; les Zephonim touchés s'embrasaient comme des torches, leurs fluides corporels alimentant le brasier et faisant parfois exploser les corps ; mais ils étaient si nombreux que c'était loin d'être suffisant ; il fallait trouver des façons plus efficaces de frapper...

Les chefs-baslitères firent traverser la ville à leurs balistes et amassèrent de la tourbe, des feuilles mortes, du bois, tout le combustible qu'ils pouvaient et y mirent le feu ; les balistes vibrèrent, envoyant leurx projectiles enflammés par-dessus les remparts mutilés de la ville, atteignant la plaine et embrasant l'herbe ; mais celle-ci était bien trop humide pour brûler efficacement, et les hommes ne virent plus d'issue...

Tentant le tout pour le tout, ils redressèrent les chaudrons, et les emplirent d'huile bouillante ; puis il déversèrent l'huile le long des remparts : elle coula comme un torrent opaque le long des murs, puis se perdit dans l'herbe de la plaine ; les balistes jouèrent encore une fois ; et le miracle se produisit : la plaine s'embrasa en un feu rugissant, qui, pour le malheur des hommes, tuait tout autant les Zephonim que les humains qui les combattaient ; mais ils savaient les risques à prendre : au lieu de fuir, ils continuaient de combattre vaillamment, poussant ou entraînant même leurs ennemis avec eux dans les flammes...

Mais beaucoup de Zephonim s'étaient déjà beaucoup approchés des murs et s'arrangeaient pour éviter habilement les coulées d'huile mortelles... C'est là que l'armée royale entra en action : s'interposant entre les murs et les assaillants, ils tentèrent de toutes leurs forces de les repousser dans les flammes ; Médéric, s'étant emparé d'une lance brisée, en enflamma le bout et s'en servit comme d'un fléau contre les Zephonim, qui reculaient devant les flammes ; beaucoup d'hommes l'imitèrent et bientôt les Zephonim furent cernés par deux feux, devant et derrière eux. Les plus désespérérés sautèrent par-dessus les lances enflammées et grimpèrent avec une vitesse phénoménale le long de la fortification ; certains arrivèrent même à passer les remparts et se jetèrent sur les humains rassemblés, mais un Zephonim isolé n'ai pas de taille contre une dizaine d'hommes furieux... Rares furent ceux qui firent plus que quelques pas dans la ville...

La résistance des hommes du roi porta ses fruits, mais il restait encore beaucoup de Zephonim qui étaient restés de l'autre côté du premier rideau de flammes, et ceux-ci cherchaient frénétiquement une brèche ou s'infiltrer ; le grand Zephon, l'horreur à face humaine, balançait ses longs membres devant les flammes pour tenter de les faire diminuer, mais rien n'y fit : les Zephonim ne pouvaient passer le mur de feu.

Ils se déportèrent alors totalement sur la gauche, tous ensemble et sans qu'aucun ordre audible n'eut été donné, et tentèrent de prendre la ville sur le côté en passant par l'endroit où l'armée de Méridian avait attendu de passer à l'attaque ; à cet endroit, les flammes se faisaient moins denses et les Zephonim s'engouffrèrent dans la brèche, talonnés par les hommes du roi qui tentèrent en vain de les repousser : les Zephonim étaient bien plus rapides...

Au moment où il arrivait au mur, dont il atteignait presque le sommet, Zephon leva sa tête hideuse et vit, là-haut, sur le parapet, deux hommes qui se battaient... Non, ce n'était pas des hommes, c'était son père Kain, il le reconnaissait, et l'autre c'était... son frère... Raziel...

Aucune expression ne pouvait se lire sur le visage de Zephon, mais cette vue sembla décupler son rage : était-ce parce que Kain avait abandonné ses troupes devant le danger en vaquant à ses propres affaires, ou bien parce que Raziel semblait, une fois de plus, son seul et unique intérêt ? Nul ne le su jamais, et Zephon fendit son masque humain et exhiba sa bouche immonde d'où un cri strident s'éleva. Les deux duettistes s'arrêtèrent et le regardèrent. Et là, Zephon réussit à articuler des mots :

Z - "Toooii... faux... frère... injuste... pourquoi pas... toooiii... ?... Pour... quoi noouuuss ?..."

Et Zephon planta une de ses formidables pattes dans le mur de pierre qui s'écroula en partie sous le choc ; les Zephonim, sautant sur l'aubaine, escaladèrent rapidement les éboulis pour pénétrer dans la ville, mais beaucoup n'y parvinrent jamais : les hommes du roi, enfin arrivés sur les lieux, les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient, les tranchaient, les tailladaient, les brûlaient, et aucune pitié ni aucune peur ne se lisait sur leurs visages : c'étaient des hommes prêts à tout... Les flammes mortelles dansaient sur le visage transfiguré de Médéric, et il riait à chaque ennemi abattu ; les rires des humains qui gagnaient du terrain affolèrent les Zephonim...

Sur les remparts, certaines des créatures arachnoïdes avaient réussi à passer les créneaux, mais elles étaient toutes accueillies comme il convenait : des rangées de lances, d'épées, de cimeterres acérés, se dressaient à leur approche, et elles finissaient invariablement empalées par leurs ennemis déchaînés et excités par les flammes et l'odeur de brûlé ; aucun Zephonim ne réussit à descendre du chemin de ronde... et leurs cadavres s'amassaient de plus en plus sur les remparts.

Entre ciel et terre, sur les restes du mur écroulé, Kain et Raziel continuaient leur duel. La vue de Zephon et le son de sa voix firent perdre ses moyens à Raziel, qui fuya sur un autre pan de mur ; Kain, baissant les yeux avec dégoût sur Zephon, se jeta à la poursuite de son fils. La vue du désarroi de Raziel semblait le mettre en joie. Se ramassant sur lui-même, il fit un formidable bond en avant et se retrouva devant son fils, un sourire aux lèvres.

K - "Alors que penses-tu de ça ? La dégénrescence de tes frères te satisfait ?"

R - "Qu'ai-je à voir avec ces monstruosités ?"

K - "Ne fais pas l'innocent. C'est ta fuite qui apporté cette horreur, c'était ta volonté !"

R - "Non, jamais !!... Jamais je n'ai voulu ça, même après ce que vous m'avez fait subir !"

Le sourire de Kain s'effaça et son regard se fit scrutateur.

K - "Melchiah est avec toi, je le sais... Il a été épargné... Ton pouvoir l'a protégé..."

R - "Je n'ai pas le pouvoir que tu décris... Si c'était le cas, je t'aurai déjà éliminé..."

K - "Mais qu'est-ce qui t'en empêches au fond ?... Je suis à ta merci... Tu tiens mon destin dans tes mains..."

Kain chancela en arrière, et porta la main à son coeur, le souffle soudain court.

K - "Vas-tu m'épargner finalement ?..."

Pendant qu'il regardait Kain, une autre vision s'imposa à lui : une haute silhouette sombre, avec de grandes ailes, tendait les bras vers lui ; et une voix qui semblait lui appartenir s'élevait, mais qu'il était seul à entendre :

"Saute... Saute..."

Raziel secoua la tête : il n'était pas prêt à mourir encore ; il y avait encore des choses à savoir...
Profitant de la faiblesse de Kain, il l'interrogea encore :

R - "Je vais mourir, je le sais ; je sens ce souffle glacé que j'ai déjà ressenti avant que tu ne me jettes dans les abysses, je le connais bien... Le moment est venu, Kain, soulage ta conscience : ma dernière volonté est que tu me dises ce que tu sais, sans détour ni énigmes ; je veux la vérité, simple et nue..."

Pendant qu'il parlait, des Zephonim tentaient de fuir autour d'eux, mais aucun d'eux ne fit attention à eux ; Raziel en tua une bonne partie, et il vit avec stupéfaction que Kain lui aussi était de la partie ; il semblait que rien ne devait se mettre entre eux...

Après cet ultime assaut, Kain retourna la Soul Reaver dans sa main, la tenant par la lame et tendit la poignée à Raziel... Ne sachant quoi faire, Raziel saisit délicatement l'arme, ferma les yeux, et aussitôt, une bouffée de sensations l'envahirent : comme s'il retrouvait une vieille amie depuis longtemps disparue, elle semblait s'enrouler autour de lui, l'envelopper comme une couverture chaude et sécurisante ; sa tête tourna légèrement, comme sous l'effet d'une drogue, et l'espace autour de lui tournoya quelques instants... Quand il rouvrit les yeux, sa vue semblait avoir changée : elle était plus claire, plus nette, les contours et les détails de chaque chose semblaient se presser devant ses yeux ; il voyait clairement les Zephonim se faire tailler en pièces par les humains, il voyait Zephon, qu'une foule hurlante avait renversé en arrière, il percevait son cri d'agonie, l'odeur de son sang putride... et il voyait très bien Médéric, son Médéric, debout sur le cadavre immense, agitant les bras en signe de victoire, et il fut heureux de cette vision... Médéric avait survécu à cette horreur...

Et il sut alors, tout ce qu'il aurait dû savoir, sa nature, son âme, son destin... Toutes ces choses se mêlèrent ensemble dans un flot indescriptible d'images, de couleurs, de sons et d'odeurs : une cité blanche au milieu de l'océan ; un cercle de pierres où des humains bâtissaient des piliers, menés par de hautes silhouettes ailées ; des sphères de métal tournoyantes ; une forge enfumée et rougeoyante à la lueur des flammes ; des humains qui fuyaient devant une terreur sans nom...

Toutes ces choses, ils les avait vues... dans un autre temps, un autre lieu, mais ces souvenirs étaient les siens, et c'était la Soul Reaver qui les avait éveillés... Cette épée avait été forgée pour lui... et sa fonction lui parut soudain aussi claire que tout le reste...

Relevant la tête, il contempla Kain, son père, dont le regard trahissait la pitié qu'il éprouvait en voyant son fils prendre conscience de la vérité... Avec un mouvement lent, Raziel jeta la Reaver par-dessus les remparts, et son absence le plongea de nouveau dans la solitude ; mais il savait ce qu'il devait faire... Avec douceur et même amour, il s'approcha de son père et passa ses bras autour de lui, le serrant d'une telle force qu'il en eut mal lui-même ; cette étreinte plongea Kain dans un état second, et il referma lui aussi ses bras sur son fils, fermant les yeux, dans une attitude d'abandon totale... Et Raziel bascula leurs deux corps enlacés dans le vide...

Médéric laissait éclater sa joie, pleine de fureur et de douleur. Il était grimpé sur le corps secoué de spasmes de la bête immonde qui avait presque détruit sa belle cité ; avec plusieurs camarades, il avait réussit à faire tomber le monstre en arrière, et l'avait terrassé.

M - "Raziel, regarde-moi !!"

Il leva son visage ensanglanté vers le ciel... et il vit, il vit les deux corps embrassés tomber des remparts, avec une lenteur surnaturelle ; il vit les ailes de Raziel, transpercées de flèches, repliées et sans force, il vit la Soul Reaver voler dans les airs, mais pas comme une épée normale l'aurait fait : elle semblait guidée dans sa chute par une main invisible, et Médéric crut distinguer une silhouette diaphane saisir l'épée et la brandir quelques instants comme un trophée...

Et les corps continuaient de tomber, portées par le vent comme des plumes, se détachant sur les nuages rouges et ocres qui semblaient se disperser : les feux vampiriques s'estompaient... et Médéric poussa un cri déchirant en tombant à genoux...

Il sentait le visage froid de Kain dans le creux de son épaule ; ses yeux étaient humides et ses larmes furent emportées par le vent ; pourtant, Raziel ne pouvait s'empêcher de fixer l'ombre immobile au-dessus de lui, brandissant la Reaver haut dans le ciel ; et avec tout ce qui lui restait de force, il murmura :

"Tue-moi..."

Puis, le choc de son corps contre le sol, le poids de celui de Kain, inerte, contre le sien, mais pas mort encore... L'odeur de l'herbe brûlée, de l'huile, du sang par terre, l'éclat des armes plantées dans le sol autour de lui... Il tourna lentement son visage sur le côté, et son regard trouble lui permit de voir un attroupement à l'endroit où Médéric s'était écroulé ; ses oreilles avaient entendu le cri... mais n'en saisaissaient pas la raison ; il n'avait pas mal... Il comprenait tout si clairement : il s'était préparé depuis longtemps à cet instant...

Par-dessus l'épaule de Kain, la silhouette ailée invisible pour tous sauf pour lui, portant la Reaver, s'avançait vers lui, glissant au-dessus du sol ; Janos Audron recula d'un pas, se plaçant de façon à viser le dos de Kain...

Raziel souffla profondément, et pendant une fraction de seconde, il eut peur : il ne voulais pas mourir, il ne voulais pas cesser d'exister, il avait promis à Médéric de veiller sur sa famille... Il ne voulait pas cesser de voir le soleil et de sentir le souffle du vent... Mais il savait qu'il le devait... Que Nosgoth ne connaîtrait jamais la paix s'il ne le faisait pas...

Ses yeux embués lui permirent d'entrevoir le visage de Janos, qui semblait si proche, si bon et si rassurant ; il lui faisait confiance... Il savait qu'il faisait le bon choix...

Alors dans un mouvement rapide, Janos Audron plongea la Soul Reaver en avant et elle sortit du champ de vision de Raziel...

Il sentit l'instant où la pointe pénétrait dans la chair de Kain, la transperçant pour atteindre son propre corps ; elle traversa son épiderme, tranchant sa chair, ses muscules, fracassant ses os, et là, aussi chaude et implacable que le plus violent des sentiments, elle se planta dans son coeur... Le sang se mit à couler à l'intérieur de lui et il le sentit couler de ses oreilles, de son nez, de sa bouche ; il en goûta la saveur une dernière fois ; il explosa à gros bouillons sur sa poitrine, là où l'épée l'avait transpercé, et il le sentit se mêler à celui de Kain ; il sut à ce moment que Kain n'avait pas souffert, que l'état de transe dans lequel il l'avait plongé l'avait préservé de la douleur... Ce sang, qui coulait dans ses veines depuis sa naissance, n'avait-il pas appartenu d'abord à Kain ? IL se sentit plus que jamais lié à son père et il le serra convulsivement une dernière fois :

R - "Finalement... je ne t'aurai pas épargné..."

Puis ses bras retombèrent sans force à ses côtés ; son visage était tourné sur le côté dans l'herbe, et il vit confusément Médéric courant vers lui, en criant quelque chose qu'il ne comprenait pas... Son nom ? Il aurait voulu lui répondre, lui dire que tout cela n'était pas grave, que c'était écrit... Il aurait voulu lui dire qu'il l'aimait et que c'était pour lui aussi qu'il l'avait fait, mais aucun son ne sortit de sa gorge...

Il réussit encore à sentir des mains qui le libéraient du cadavre de Kain, mais ses sens s'estompaient : il ne vit plus, n'entendit plus, ne sentit plus rien, si ce n'est les battements de son coeur qui s'espaçaient, s'espaçaient encore, pour finalement s'arrêter totalement ; il ferma les yeux pour la dernière fois, et au lieu de contempler un noir abyssale, une lumière puissante et chaude enveloppa son esprit et son corps ; avec les yeux de son esprit, il cru discerner des formes vaguement humaines au loin, qui semblaient l'appeler, mais pas par son nom...

"Enohc'han... Enohc'han..."

Les voix étaient belles et pleines d'amour, aussi, laissant derrière lui la puanteur et l'horreur de sa mort, il s'avança, confiant, vers cette lumière, qui pulsait comme un coeur vivant, l'appelant, l'appelant toujours, vers cet endroit, ce lieu dont il avait toujours rêvé, qu'il voyait dans ces rêves et dans ces songes, ce lieu où résidait tout son être... L'endroit où il devait retourner.

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