CHAPITRE VINGTIEME ~ MALESUADA FAMES
(La Faim, Mauvaise Conseillère)

«- Je l'aime ! Nuit, cachot sépulcral, mort vivante,
Ombre que mon sanglot ténébreux épouvante,
Solitudes du mal où fuit le grand puni,
Glaciers démesurés de l'hiver infini,
Ô flots du noir chaos qui m'avez vu proscrire,
Désespoir dont j'entends le lâche éclat de rire,
Vide où s'évanouit l'être, le temps, le lieu,
Gouffres profonds, enfers, abîmes ! j'aime Dieu !...»

Victor HUGO , Satan dans la nuit -- I
(La Fin de Satan)

a nuit peut-elle durer si longtemps qu'on pourrait la croire sans fin ? Il semblait pourtant qu'au-dessus d'Avernus le ciel ne verrait plus jamais d'aube. Mais les horloges continuaient leur course, et déjà la première heure du lendemain, fatidique, était proche.
C'était la pensée qui pénétrait Médéric au moment où il entrait en trombe dans l'écurie familiale, pour s'apercevoir bien vite qu'il manquait un cheval, le plus rapide.

M - «Il est venu ici.»

Aussi, sans plus attendre, il sella son destrier pommelé et, quelques minutes plus tard, les sabots chaussés de fers de sa monture faisaient claquer le pavé.
Dehors, c'était la panique : on armait des machines de guerre gigantesques venues spécialement de Willendorf sur les remparts grâce à des montes-charges improvisés, ainsi que des chaudrons pleins à ras bord d'eau bouillante ; on affûtait des armes dans l'ombre et des grincements épouvantables chargeaient l'atmosphère ; les gens du menu-peuple qui restait criaient et couraient en tous sens, maudissant le vampire introuvable qui pouvait tous les sauver. Le flamboiement du feu dominait tout, et faisait apparaître dans l'obscurité malsaine des visages défigurés par la peur mais pourtant déterminés.
Alors, personne ne lui prêtant attention, Médéric traversa la ville au trot pour se diriger vers les énormes portes consolidées de mille façons : épaisseurs de bois, de métal ou de différents alliages, prêtes à résister à un bélier enragé si les vampires tentaient cette chance. Mais à aucun moment ne lui vint l'idée saugrenue de passer par là : non seulement on ne l'aurait pas laisser passer, mais de toute façon les portes étaient définitivement closes. Il existait une petite porte abandonnée et oubliée de tous dans le mur d'enceinte nord-ouest, si petite qu'il dû descendre de cheval pour la franchir, et même baisser la tête. La porte, qu'on ne pouvait ouvrir que de l'intérieur faillit se refermer trop vite, mais Médéric la cala avec une grosse pierre en prévision de son retour, enfin il l'espérait.
Une fois de l'autre côté, il longea le mur nord d'Avernus pour dépasser le mur de siège dressé par les vampires ; une fois arrivé près du camp ennemi, il mit sa monture au pas pour ne pas faire vibrer le sol, et s'enfonça dans les sombres bois de Termagent ; à travers les arbres noirs, il pouvait apercevoir les feux de camp géants de l'ennemi, et là, se découpant sur les flammes, des formes hideuses et d'une hauteur incroyable. Ils semblaient trop occupés pour s'apercevoir de la présence du jeune humain si près d'eux, et le vent soufflait dans sa direction. Médéric pensa sérieusement à aller allumer les torches qu'il avait emmené avec lui au feu le plus proche, mais c'était décidément trop risqué.
Il ne put s'attarder car le temps pressait : il ne savait pas où se trouvait Raziel et il ignorait jusqu'au moyen de le savoir, mais ces questions lui semblèrent bien insignifiantes comparées à l'urgence qu'il ressentait en lui-même.

Les pas du destrier gris ne produisaient aucun bruit, et Raziel lui en sut gré : il ne portait ni selle ni bride, Raziel le guidant de la voix et de la pensée. Depuis tous temps, les vampires savaient influencer les animaux et s'en rendre maître, à condition que l'esprit de la bête soit ouvert et plus ou moins coopératif. Sa monture l'était particulièrement.
Certes, il aurait pu se servir de ses ailes pour s'échapper, mais il aurait été tout de suite repéré par les humains et le gros des troupes de Kain, et cela n'était pas son dessein : son plan était de mener les vampires (qui le suivaient discrètement depuis un moment, il les entendait) aussi loin que possible dans les bois ; ils ne manqueraient pas d'en informer par la pensée le reste de l'armée de Kain, qui ne tarderait pas à lever le camp en s'apercevant que sa proie lui échappait.

R - «Sil il me veut, qu'il vienne me chercher lui-même : je ne suis pas un bibelot à recevoir en guise de paix.»

Ses poursuivants ne prenaient même pas la peine de cacher leur présence, et pour un vampire de l'âge de Raziel, ils produisaient autant de bruit qu'un troupeau d'éléphants. Des novices. Une centaine d'années tout au plus. Raziel capta leurs pensées : ils ne semblaient pas disposer à se montrer et une crainte respectueuse les tenaient éloignés. Raziel souffla un peu : il allait s'arrêter près de cet étang, qui miroitait là-bas sous la lumière diffuse de la lu-ne, car il lui fallait penser à économiser sa monture en cas de chasse.
Il glissa à terre, et le hongre gris, assoiffé, abaissa sa longue encolure jusqu'à ce que ses naseaux touchent l'onde tranquille ; Raziel s'agenouilla également, et, sa crainte de l'eau étant évincée depuis longtemps, il en prit un peu dans des mains et s'aspergea le visage.

Dans l'eau troublée, il contempla alors son image : c'était la deuxième fois qu'il observait son reflet depuis sa venue au monde ; il avait tant changé ! D'abord, ses serres redevenaient progressivement les mains d'un jeune novice, et ses doigts le picotaient légèrement ; il en était de même pour ses jambes qui le démangeaient furieusement, à la limite du supportable ; son visage, qui avait prit une teinte dorée lors de sa première franche exposition au soleil, redevenait blanche et nacrée, comme au premier jour, mais ce n'était pas le blanc crayeux et cadavérique qui avait été le sien jadis, mais un blanc pur, qui rendait son visage plus plein et plus ovale ; ses yeux verts étaient encore plus clairs et trahissaient une certaine maturité de l'esprit qu'il ne s'était encore jamais vu aussi prononcée ; ses cheveux, qu'il attachait toujours en queue de cheval, avaient poussé légèrement : en vingt années, les années de Médéric, ils avaient pris environs vingt centimètres, ce qui n'étaient pas négligeables ; il les détacha et ils vinrent couvrir une moitié de son visage séraphique ; il se trouvait. plus que changé, comme s'il était devenu quelqu'un d'autre. Mais le plus grand changement, c'était ses ailes, devenues immenses, et couvertes de plumes blanches de plus en plus importantes : elles le terrifiaient.

R - «Pourquoi suis-je ainsi ? Pourquoi moi et pas un autre ? Mon dieu, si tu existes, dis-moi ce que je dois faire, dis-moi qui je suis.»

Machinalement, il leva les yeux qui se portèrent sur l'autre rive peu éloignée : deux yeux jaunes le scrutaient dans l'ombre, puis quatre, puis six, et ainsi de suite jusqu'à une vingtaine. Son cheval s'affola, mais il le calma en lui envoyant des images rassurantes et en lui parlant.
Il remonta sur le dos de l'animal, et, avec circonspection, il le fit pénétrer dans la ma-re peu profonde pour passer à côté de la meute à l'affût : Raziel eut beau essayer de leur parler avec son esprit, ceux des loups en face de lui étaient hermétiquement fermés, car la faim oblitérait toute autre chose...

R - «Je doute d'être à votre goût.»

Mais il compris soudain que ce n'était pas après lui qu'ils en avaient, la plupart des animaux carnivores ne s'intéressant pas à la chair vampirique : ce qu'ils voulaient, c'était sa monture, frémissante de peur. Les chevaux que montaient d'habitude les vampires étaient immortels, aussi morts que leur cavaliers, des cadavres non-morts ranimés par le sang vampirique :  ces bêtes étaient horriblement terrifiantes, véritables carnassiers capables de broyer une jambe humaine d'un coup de leurs fatales mâchoires surdéveloppées ; Raziel en avait possédé un jadis, quand il ne s'occupait encore que d'agrandir le territoire de Kain, fier guerrier brandissant son épée dans le ciel nocturne, mais la bête qu'il montait n'était pas de ce genre, malheureusement.
Le cheval ne voulut pas aller plus loin : Raziel dégaina alors une courte épée qu'il gardait cachée sous sa cape, et la pointa en direction de la meute tout en poussant sa monture en avant. Les loups s'écartèrent précipitamment, semblant se rendre soudain compte à qui ils avaient à faire.
Tout à coup, les vampires-fileurs de Raziel fondirent sur lui avec des rugissements infernaux, leurs épées mises à nues, le dernier brandissant un arc ; ils étaient d'affreuses caricatures de vampires, rappelant à Raziel des Dumahim, mais il ne pouvait en être sûr ; leurs chevaux démoniaques ne s'approchèrent cependant pas de l'eau, car ils partageaient les faiblesses de leurs maîtres, mais ils firent le tour de la pièce d'eau pour le cerner. Pris au piège, Raziel ne pouvait plus faire un pas : les loups l'avaient déconcentré et il se maudit de ce manque d'inattention. L'archer avait sauté à terre et l'avait mis en joue :

R - «Imbécile ! Qui es-tu pour croire qu'une simple flèche peut m'être fatale, moi qui ai échappé au Lac des Morts ?!»

L'archer douta alors de sa position de force, et abaissa lentement son arc :

«Bah ! de toute façon, ils seront bientôt là.»

Raziel ne les distinguait pas bien malgré son excellente vue nocturne : il s'agissait bien de novices, mais à à quel clan appartenaient-ils ?
Tout à coup, un grognement se fit entendre dans l'ombre derrière les assaillants, et les chevaux firent presque un demi-tour : leurs crocs de cauchemars se dénudèrent à la vue des loups affamés qui leur faisaient maintenant face. Une faim carnassière les prit tous ensemble, et, sans prendre garde aux injonctions de leurs cavaliers, ils partirent comme des flèches à la poursuite de la meute hurlante, qui, après quelques mètres de fuite, se retournèrent pour affronter les chevaux aussi affamés qu'eux : ils se jetèrent à leurs gorges, et un combat tumultueux s'engagea dont seuls les échos parvinrent à Raziel.
Précipitamment, il sortit de l'étang boueux et fila à bride abattue à travers la forêt, passant à côté des vampires impuissants devant la force de leurs montures. L'un d'eux décrocha pourtant un cors de sa ceinture, et en tira une note grêle qui résonna dans la nuit à des lieux à la ronde : il appelait des renforts.
Le cheval gris prit de la vitesse, ravit de s'éloigner du carnage : il bondissait tel un cerf entre les arbres peu serrés et Raziel le poussait en avant, toujours plus vite, car il savait la chasse véritablement lancée cette fois.
Déjà, un tremblement de tonnerre venant de nombreux sabots au galop tonitruait derrière lui, et, en se retournant, il vit un groupe de cinq cavaliers à sa poursuite, hurlant et jurant.

R - «C'est ça ! Essayez donc de m'avoir !»

Ils formèrent un mur derrière lui, l'empêchant de faire demi-tour et obligeant sa monture à se donner à fond ; celle-ci soufflait et haletait, et Raziel en vint à plaindre le pauvre animal qu'il contraignait à une si pénible course. La meute de loups, ou bien une autre peut-être, courait en parallèle avec lui, attendant l'occasion de sauter au cou de son cheval épuisé.
Il se retourna encore une fois, et il vit une flèche voler dans sa direction qui le manqua de justesse ; mais une autre, plus précise vint se ficher dans la croupe de son vaillant destrier, qui trébucha, fit un saut de mouton, et s'écroula finalement à terre, entraînant Raziel dans une chute spectaculaire. Levant la tête avec difficulté, il vit les loups se jeter sur l'animal encore vivant et le déchiqueter en maints morceaux.
Les vampires se ruèrent sur lui : un véritable tourbillon l'entoura, et il se crut revenu des années en arrière lorsque, au Lac des Morts, les Turelim l'avaient assailli et emprisonné dans leurs filets ; mais cette fois aucun Melchiah n'était là pour l'aider, et il se dit que c'était la fin. Il eut une dernière pensée désespérée tandis que les ablerets se refermaient sur lui :

R - «Mon Dieu ! Janos ! pourquoi tu ne me parles pas ? Aide-moi ! Es-tu encore là ?...»

Et, imperceptiblement, une réponse : elle ne venait pas de l'air , comme résonnant dans le paysage l'entourant, mais elle résonna directement dans sa tête, comme si la personne qui lui répondait se trouvait dans son cerveau :

«Je suis là, Raziel, n'est pas peur. Je serais toujours là. je te protégerai. mon amour, depuis l'aube des temps.»

Alors, sans même y penser, il leva les yeux au ciel, et, sur les rayons de lune, une immense silhouette ailée, trop grande pour être d'un quelconque volatile, se découpa telle une apparition céleste : un ange, mais si lointain !.
Un étrange sentiment de paix l'envahit, et il ferma les yeux ; une vision de toute beauté l'assaillit aussitôt : une cité blanche, merveilleuse, immense, une métropole au milieu de l'océan et des nuages ; non pas blanche, mais reflétant mille couleurs à la fois, une ville où la paix et la justice étaient les fondements ; une grande tour se dressait en son centre... l'oil de son esprit plongea dans la cité lumineuse, et il se retrouva au milieu d'elle ; un être venait vers lui, tout de noir et de pourpre vêtu : c'était lui, l'être qu'il avait déjà aperçu en songe. Sa main longue et blanche se tendit vers lui, paume vers le haut, et il entendit de nouveau sa voix sans âge :

«Quel est ton souhait ?.»

Il vit son visage sous sa vaste capuche ! Ce visage, mon Dieu !!.
Une fraction de seconde après avoir fermé les yeux, Raziel les rouvrit pour se rendre compte qu'il pleurait, de véritables larmes de nostalgie :

R - «C'est donc cela le Paradis ? Dieu, comme j'aimerai y retourner !.»

Sa vision se teinta de rouge, mais il vit distinctement que ses assaillants étaient mystérieusement mis en déroute : des langues de feu léchaient leurs membres, et leurs cris inhumains lui martelaient la tête. Les flammes pleuvaient autour de lui, enflammant l'herbe sèche et les crins des chevaux hennissant. Une voix familière et triomphante se fit entendre :

«Yaahah ! Fuyez, maudites bêtes ! Avant que je ne vous tue toutes jusqu'à la dernière !!»

Des mains tendres mais fébriles le délièrent et Raziel vit, avec une surprise mêlée de joie, Médéric, son Médéric, une torche encore allumée dans la main ; le feu les entourait de toutes parts mais l'un comme l'autre n'en avait cure :

R - «Médéric ! oh ! pourquoi es-tu venu ? Avernus aurait pu être sauvée si j'avais réussi !.»

M - «Et bien, cela avait l'air mal parti, crois-moi ! Et je ne tiens pas à devenir un parjure !»

R - «Comment cela ?...»

M - «J'ai juré de te protéger, et je le ferais, dusse-je aller jusqu'en en Enfer !!»

R - «Ooh. !!...»

Sans prendre le temps de réfléchir, Raziel se jeta au cou de Médéric et l'embrassa furieusement, barbouillant leurs deux visages de ses larmes sanglantes :

R - «Tu n'es qu'un imbécile ! Mais je t'aime tellement !»

M - «Ta fuite n'aurait rien changé, Raziel ! Kain aurait tout de même attaqué Avernus ! J'en suis sûr !»

R - «Comment m'as-tu trouvé ?»

M - «J'ai suivi mon flair ! Et surtout une voix mystérieuse qui me parlait dans ma tête. Elle m'a dit où tu te dirigeais.»

R - «Une voix.»

Péniblement, Médéric remit Raziel sur pied ; au loin retentissait des cors :

R - «Les vampires se rassemblent pour l'attaque ! Quelle heure est-il ?»

M - «Et bien, sans le soleil, c'est difficile de savoir. C'est sûrement l'heure. ! Il faut retourner là-bas !»

R - «Non, c'est trop dangereux. Ton cheval peut-il nous porter tous deux ?»

M - «Je pense que oui. mais où veux-tu en venir ?»

R - «J'ai un autre plan.»

Avec précaution, ils sortirent du cercle de flammes, et s'enfoncèrent dans la forêt.
Au loin dans le ciel plein de ténèbres, virevoltait un oiseau blanc, une colombe ; elle survola le brasier, plongea à l'intérieur, et en ressortit de l'autre côté, intacte, pour se précipiter à la suite des deux fuyards ; derrière elle, une haute silhouette, aux gigantesques ailes noires, fixait ses yeux dans l'obscurité, ses yeux de braises ardentes :

«Ainsi, je le dis, tu te relèvera encore et encore. et rien en ce monde ne pourra jamais t'abattre.»

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