CHAPITRE SECOND ~ AD PATRES
(Vers les Ancêtres)
Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,
La sombre égalité du mal et du cercueil ;
Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
Car tous les hommes sont les fils du même père ;
Ils sont la même larme et sortent du même oeil...
Victor HUGO , Ce que c'est que la mort
(Les contemplations)

aziel était anéanti, mais il vivait. Péniblement, il se releva et s'examina de ses orbites vides où brillaient des flammes : il se trouva si changé qu'il eut d'abord du mal à se reconnaître. Puis, fou de répulsion pour lui-même, il ajusta sa cape autour de son reste de mâchoire et de son torse décharné.
C'est alors qu'une voix gronda son nom :
A - «Raziel ! tu es valeureux...»
Il y avait quelque chose ici, quelque chose de primitif, courroucé, juste, ancien... Une douce chaleur l'envahit soudain, comme une étreinte protectrice autour de lui, et une sensation familière d'amour paternel...
A - «N'aie crainte Raziel : dans ce monde, ton âme est en sécurité et protégée par ma présence...»
R - «Mais qui êtes-vous ?...»
A - «Cela n'a pas d'importance, sache-le : toi seul est important... Tu dois m'écouter, Raziel... l'ange du Secret....»
La voix semblait venir de partout à la fois, si bien que Raziel ne savait pas où regarder : elle semblait provenir de murs qu'il ne voyait pas...
R - «Êtes-vous... un esprit ?...»
A - «Je ne sais pas, Raziel... J'étais seul ici avant que tu n'arrives... car je vois loin... Je t'ai vu avant que tu ne viennes au monde.... Je vois loin... je vois la porte...»
R - «De quoi parlez-vous ? Comment puis-je vous appeler ?...»
A - «Je n'ai plus de nom... et ceux que je portai autrefois ont été tant spoliés et prononcés avec haine... mieux vaut que tu l'ignores... pour l'instant...»
R - «Suis-je mort ?...»
A - «Pour l'instant, oui... il ne dépend que de toi de revenir dans le monde des vivants sous ton apparence de jadis... cette apparence que Kain t'enviait...»
R - «Comment faire ? Aidez-moi !!...»
A - «Je ne t'aiderai qu'à une seule condition : promets-moi que tu tueras Kain de tes propres mains...»
R - «Mais il est mon père ! comment le pourrais-je ?...»
Enfin, Raziel commençait à apercevoir son environnement, comme si une brume épaisse s'était dispersée : des sculptures bougeaient un peu partout autour de lui, comme des êtres vivants se penchant sur lui. Ce monde était atrocement déformé, comme une parodie du monde réel. Il était dans un univers spectral, et il voyait des lueurs verdâtres voleter de-ci de-là... Elles le fascinaient...
A - «Ecoute-moi : depuis que Kain règne sur Nosgoth, ce pays est en perpétuelle déchéance ; mais cela, tu le sais déjà... Seule la mort de ton géniteur pourra ramener l'équilibre dans notre pays ; je comprend ta réticence à vouloir accepter cette offre, mais si tu l'acceptes, ta puissance sera gigantesque : tu reprendras le flambeau de ton père, et deviendra le roi de ta noble race que Kain a corrompu avec ses guerres stupides...»
R - «Je ferais tout pour rendre à Nosgoth sa prospérité, mais pas au prix de la vie d'un des miens ; après tout, n'est-je pas moi-même collaboré à cet état de chose ?...»
A - «Kain est un tyran, Raziel ! Il t'en a donné la preuve en te précipitant jusqu'à moi ! Seule la jalousie guidait ses actes ! Ta beauté était devenue insoutenable à ses yeux ! C'en était trop quand tes ailes ont commencé à pousser : pour lui, c'était une occasion rêvée de se débarrasser de toi !»
R - «Non ! je suis sûr qu'il l'a fait contre son gré ! Vous ne comprenez pas, nous étions tellement... «complices»...»
La voix produisit l'équivalent d'un soupir...
A - «Je t'indiquerai comment procéder pour revenir dans le monde des vivants, seulement si tu promets que tu le feras...»
Raziel réfléchit à toute allure : cette créature, cette entité, quoi qu'elle soit, n'avait peut-être pas de pouvoir sur lui dans le monde matériel ; sinon, pourquoi aurait-elle attendu qu'il meure ? Et si elle était responsable d'une façon ou d'une autre de sa mort ? Raziel prit une décision qu'il n'était pas sûr de mener à bien...
R - «Je promet...»
A - «Bien, je n'ai qu'une parole : pour pouvoir revenir chez les vivants, tu dois d'abord te nourrir de suffisamment d'âmes pour te permettre de te matérialiser. une fois revenu, ton apparence initiale te sera rendue...»
R - «Je vais redevenir comme avant ?!...»
A - «Oui... et tu pourras revenir dans ce monde quand tu le voudras... Je serai toujours près de toi... J'ai tant attendu... je vois loin, je vois l'homme...»
R - «Quoi ! quel homme ? de quoi parlez-vous ?!...»
A - «Ce ne sont que des images de l'avenir mon enfant... qui passent et repassent sans arrêt devant mes «yeux» qui ne peuvent se fermer... Ton avenir est lié à ceux d'autres personnes que tu ne connais pas... mais je n'ai pas une vue d'ensemble... tout est si flou... Si Dieu existe, il est bien cruel de m'avoir mis dans une telle situation... ... Va, Raziel, et n'oublie pas : détruis Kain ; je te donne le choix du jour et de l'heure, mais tue-le, dans un mois, dans un an, dans un siècle, qu'importe, tue-le pour moi et pour notre monde à l'agonie... Toi seul peut l'arrêter, car ta beauté est son point faible : l'amour qu'il te porte le perdra... Ne cède pas aux mensonges qu'il pourrait te faire avaler : il t'aime, oui, mais d'un amour corrosif et mortel ; il préférerais te tuer plutôt que de te voir aimer une autre personne que lui : c'est cette obstination et cette fierté qui ont perdu Nosgoth... Je connais Kain bien mieux que tu ne le connais... Son coeur humain saigne pour toi, mais son âme vampirique ne pourrait supporter de l'avouer... ... Va, mon Ange de la Mort, et vit...» 
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