CHAPITRE DIX-HUITIEME ~
JUSTAE NUPTIAE
(Justes Noces)
«Un jour je vis le sang couler de toutes parts ;
Un immense massacre était dans l'ombre épars ;
Et l'on tuait. Pourquoi ? Pour tuer. Ô misère !
Voyant cela, je crus qu'il était nécessaire
Que quelqu'un élevât la voix, et je parlai...»
Victor HUGO, Un jour je vis le sang couler de toutes parts...
(L'Année Terrible)

our un vampire, la mort est une chose abstraite et lointaine ; irréelle et sans substance, dont les effets ne touchent que les pauvres mortels, accablés par ce triste destin qu'ils partagent tous, le baiser de la Grande Faucheuse.
Mais lors de funérailles grandioses comme celles d'Aurore de Malte, même un être millénaire comme Raziel peut prendre conscience de sa vulnérabilité face au destin, à la fatalité. La mort peut prendre n'importe qui, n'importe où, sans aucune pitié ni regret.
Quand Raziel senti la vie d'Aurore la quitter, une étrange pensée le prit : «Qui en a décidé ainsi ? Qui peut ainsi décider de la vie et de la mort des enfants de ce monde ? N'est-ce pas injuste ?...»
Pendant de longues heures, Raziel avait interrogé Janos Audron a ce sujet, mais aucune réponse ne résonnait à ses pensées, sinon des énigmes incompréhensibles :
R - «Pourquoi les Hommes doivent-ils mourir ? Qui l'a décidé ? Toi qui sait tout, tu ne sais pas même cela ?»
J - «Oh ! je ne sais pas tout ! Je n'ai aucune connaissance d'un dieu quelconque dispensant mort et jugement...»
R - «Alors. de qui suis-je l'envoyé ?»
J - «.»
R - «L'ange sauveur que je suis a bien un maître ? Ou bien suis-je mon propre maître ?»
J - «.»
R - «Tu ne sembles pas avoir de réponse. Tu n'es pas omniscient finalement. Dans ce cas, pourquoi te croirais-je ? Ne m'aurais-tu pas tout dis ?»
J - «Les paroles de Kain t'ont empoisonné l'esprit.»
R - «Peut-être a-t-il tout simplement voulu me dire une vérité que tu me caches.»
J - «Les choses sont plus compliquées : laisse-moi du temps. c'est si difficile de te dire.»
R - «Alors Kain ne mentais pas : tu ne m'as pas tout dit ?.»
J - «Je n'ai fais que donner une raison plausible à ton existence : celle-ci est la plus vraie de toutes les réponses que j'aurais pu te donner.»
R - «Alors réponds au moins à celle-ci : Dieu existe-il ?»
A cette question, la voix de Janos faiblit et devint presque un murmure emplit de nostalgie :
J - «Je peux te dire qu'il existe bel et bien un être suprême qui guide toutes choses en ce monde et que son jugement est impartial et aveugle ; mais il ne ressemble en rien à toutes les divinités que les humains et les non-humains ont pu imaginées. Rien ne peut lui être comparé : son apparence n'a pas d'importance, et on peut sentir son influence tout autour du monde et même au-delà ; il est intimement lié au sort de cette «planète» et il vivra aussi longtemps qu'elle. Il en est «Le Gardien» et sa vie est sans limite.»
R - «Quel rapport avec moi ?...»
Janos soupira :
J - «Un jour, tu sauras ; car il guide ton destin.»

Quand on découvrit le meurtre, Raziel fut bien évidemment le premier suspect. Mais malgré son indicible chagrin, Médéric savait son mentor incapable d'un pareil forfait, car il savait que d'étranges liens l'avait lié à sa femme. Il fut vite innocenté, car les larmes de la statue furent interprétées comme une preuve d'innocence irréfutable, et elles ne furent jamais nettoyées :
M - «Notre ange gardien a vu ce qui s'est passé : il innocente celui qui porte ses traits.»
Mais nombreux furent ceux qui continuèrent à considérer Raziel comme coupable, sûrement par crainte qu'un autre vampire n'est pu passer le mur d'enceinte de la vil-le. Quant à Melchiah, il s'était rapidement éclipsé sur l'ordre de son frère.
Et après tout, était-ce tout à fait faux ? N'était-ce que le fait du hasard, si les armées de Kain se trouvaient à proximité ? Le lien qui unissait Raziel à son «géniteur» ne pouvait être détruit par la distance ou les années ; Kain était venu pour lui, présumait-il. Et de fait, lui, Raziel, était en partie responsable de la mort de la femme de celui qu'il chérissait le plus au monde.
L'enterrement ramena à Avernus la plupart de ceux qui avaient assisté au mariage, quelques années auparavant ; mais cette fois, ils y amenèrent le deuil et non la joie. La procession funèbre prit la direction du cimetière tout au nord de la cité en deuil, mais Raziel n'y prit pas part : la tristesse de Médéric et de ses enfants était trop grande pour qu'il put la supporter, et la vue du cercueil où reposait in pace le corps de la belle morte l'emplissait d'effroi. Il se réfugia dans son arbre et contempla la cérémonie de loin.
Mais quand tout le monde fut parti pour la veillée, il s'avança dans la cité des morts enténébrée, et s'approchant de la dalle de marbre où était peinte l'image du jeune femme entourée de roses, il murmura :
R - «Bon voyage.»
Et sur ces mots, il déposa sur la tombe une unique rose blanche.
En même temps que la fragrance délicate de la fleur brillante embaumait l'air, une vision lui apparut, fugace et rapide comme le temps : un être assis sur un trône de pierre en haut d'un escalier qui semblait interminable, une vaste capuche cachant la partie supérieure de son visage, sa main gauche fine et sans âge crispée mais sans le paraître sur l'accoudoir, et l'autre tenant devant lui une étrange machine tourbillonnante...et des larmes de sang coulaient sur ses joues blanches comme la neige la plus pure ; cet être ne semblait pas résider dans une «pièce» ou une «salle», mais plutôt dans l'espace infini : nul mur, nul sol, nul plafond, seuls de gigantesques rubans carmins courant de chaque côtés de lui, et venant se rejoindre dans son dos. Carmins, non, mais plutôt reflétant de multiples couleurs suivant la façon dont on les observait : le temps ne semblait pas avoir de prise ici.
Soudain, l'être se leva de son trône, déplia une paire d'ailes blanches monumentales et lentement, il descendit les marches, son long manteau pourpre ondoyant derrière lui : pas après pas, les rubans auxquels il était assujettit se déroulèrent devant les yeux de Raziel, formant une grande traîne derrière lui, et Raziel put voir distinctement qu'il était d'une taille remarquable, plus de deux mètres peut-être. D'ailleurs cette créature semblait être «toute en longueur», son buste étant à une distance incroyable du «sol» ; l'étrange objet qu'il tenait dans la main droite devint plus distinct : il comportait plusieurs globes de tailles différentes, tournant à l'unisson de différentes façon, et Raziel eut brusquement envie de la toucher. il était irrésistiblement attiré par cette machine. Alors, la créature lui adressa la parole, mais ses lèvres ne bougèrent pas :
«Oh ! mon pauvre enfant ! Que d'épreuves t'attendent ! Pardonne-moi.»
. et la vision s'estompa.
Tout soudain, une douce main s'insinua dans sa chevelure, descendant le long de sa joue, de son épaule jusqu'à sa main : Médéric s'agenouilla auprès de lui et Raziel se rendit compte alors qu'il avait chuté au sol ; l'humain passa un bras autour de son cou :
M - «Tu peux chanter. pour elle ?.»
Alors, un chant funèbre qu'il n'avait jamais appris ni jamais entendu s'éleva de la bouche de Raziel dans la nuit tombant, un chant ancien et mélancolique ; une voix sans âge, qui allait longtemps résonner dans les vieilles pierres de la nécropole d'Avernus comme la plus belle oraison funèbre qui y ait jamais été prononcée. un hommage éternel.
Plus tard, dans la nuit, Médéric et Raziel grimpèrent dans le grand olivier : cela faisait des années qu'ils ne s'étaient retrouvés sur ces branches, Médéric avait quatorze ans la dernière fois, et ils restèrent d'a-bord silencieux, comme abasourdis par la beauté des étoiles dans le ciel clair, qui semblaient si proches. Mais Médéric brisa finalement le silence :
M - «C'était Kain, n'est-ce pas ?...»
R - «Oui. Il a prit sa vie. et je n'ai rien pu faire.»
M - «Il est venu pour toi ?.»
R - «Je ne sais pas.»
Mais Médéric le regarda alors dans les yeux, semblant dire «Si, tu sais...»
M - «Les vampires sont à nos portes maintenant ; nous ne pouvons rester inactifs, les gens ont peur d'une invasion.»
R - «Il faut organiser une résistance.»
M - «J'enverrai une lettre au roi dès demain.»
Raziel baissa les yeux :
R - «Tes enfants vont-ils bien ?...»
M - «Je ne pense pas qu'ils aient encore compris.»
La voix de Raziel se fit tremblante et hésitante :
R - «Et. toi. ?.»
M - «Je ne pense pas m'en remettre tout de suite. peut-être jamais.»
Il glissa sa main dans celle de Raziel, et posa délicatement sa tête sur l'épaule du vampire.
M - «Je sais que tu lui as fait une promesse, celle de me protéger jusqu'à la mort : je veux que tu l'oublies.»
R - «Comment ça ?»
M - «Aurore était obsédée par notre sécurité, la mienne et celle des enfants. Elle nous aimait tellement. Je veux que tu oublies cette promesse que tu lui as faite.»
R - «Mais je ne peux la renier.»
M - «En échange, tu vas m'en faire une, à moi.»
Le jeune homme se leva et se tint droit dans la nuit :
M - «Je veux que tu me promettes, toi qui est immortel, de veiller sur mes enfants, et sur les enfants de leurs enfants, tant que durera la lignée qui est la mienne : protège-les et aime-les comme tu m'aimes. Afin de racheter la mort d'Aurore, promet-le.»
R - «Au nom de mon amour pour toi, je promets.»
Il frôla de ses lèvres celles de Médéric, en un baiser chaste et silencieux, puis il entoura son torse de ses bras.
M - «Je te fais une promesse à mon tour : je ne laisserai pas Kain te faire du mal ou quoi que se soit t'éloigner de moi. Sur le sang de ma défunte femme, je promets de tenir serment. Mais que ce serment ne concerne que moi : aucun de mon sang ne sera tenu d'honorer ce pacte.»
Il se retourna et serra le vampire dans ses bras.
R - «. Médé.»
M - «Maintenant, je n'ai plus que toi et mes enfants : ne me laisse pas, je t'en prie.»
R - «...Jamais.»
Il approcha ses lèvres de l'oreille de Médéric :
R - «Moi aussi je n'ai que toi. je n'ai jamais eu que toi.»
Le jeune homme se mit à pleurer et Raziel caressa tendrement ses cheveux dorés en lui murmurant des mots de consolation ; descendant ses lèvres sur le cou de Médéric, Raziel sentit la veine battre sous la chair tendre, et un désir incontrôlable s'empara de lui, faisant vibrer son corps tout entier : l'être qu'il aimait de toutes sa pauvre âme de vampire était dans ses bras et depuis si longtemps il avait attendu cet instant.
M - «Vas-y. fais-le. Rien qu'une fois... avec moi.»
Le jeune humain agrippa la nuque du vampire, et les crocs de Raziel effleurèrent la veine offerte ; Médéric voulait cette union, il la désirait peut-être depuis longtemps lui aussi.
Raziel n'avait jamais fait l'expérience d'une victime consentante et la passion le faisait littéralement brûler.
«Pardonne-moi, mais je ne peux t'aimer que de cette ultime façon ; aucun vampire ne peut aimer un mortel autrement. Mon dieu, c'est si dur.»
Les crocs de Raziel se dénudèrent et déchirèrent la chair, mais délicatement, sans faire de mal, comme un baiser : le sang jailli dans son corps, embrasant ses reins et ranimant son appétit depuis longtemps endormi ; sa victime rejeta la tête en arrière, s'accrochant aux épaules de son délicieux bourreau qui le buvait, lentement, avec amour, et il se mit à gémir, comme en transe :
M - «Ne t'arrête pas. continue.»
Ils se retrouvèrent enlacés au creux des bras du gigantesque olivier, soudés l'un à l'autre en une réunion parfaite ; jamais une femme n'aurait pu faire ressentir cela à Médéric : c'était indescriptible et sans nom, un véritable rêve de voluptés interdites, un tourbillon de sensations contradictoires où la douleur se mêlait au plaisir.
Raziel enfin se retira ; il n'avait bu que quelques gorgées, mais des heures semblaient s'être écoulées entre eux. Ils restèrent étroitement serrés l'un contre l'autre pendant un temps, puis ils se séparèrent, émus par cette expérience unique mais épuisante qu'ils venaient de vivre. qui jamais ne se reproduirait à l'avenir. comme un acte d'amour éternel.
Mais dans l'ombre, une pauvre créature esseulée et tristement jalouse ne put s'empêcher de grincer des dents de dépit :
Mel - Oh ! Raziel ! mon frère bien-aimé ! Quel horrible supplice de te voir en aimer un autre !.»

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