CHAPITRE DIX-SEPTIEME ~ VADE IN PACE
(Va en Paix)

«J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,
Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,
Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu ;
Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,
Ô ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes,
Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu...»

Victor HUGO , Veni, vidi, vixi
(Les Contemplations)

uand le soleil se couche sur Avernus, toute la ville semble prendre feu d'un coup, et la vaste forêt qui la borde par l'ouest s'obscurcit jusqu'à devenir indistincte ; à cette heure, seuls les loups font savoir leur présence dans les bois ténébreux où ils chassent leur pitance : gare à celui qui s'y aventurerai seul...
Le couvre-feu, imposé plus tôt à cause de la menace des vampires qui sévissaient dans la région depuis quelques temps, oblige les braves gens à éteindre leurs bougie et à rentrer leurs chiens ; quant à la cathédrale, elle restait ouverte jour et nuit, car personne n'aurait ne serait-ce que l'audace de voler à l'intérieur les précieux rosaires et les reliquaires d'or et de pierres précieuses... mais surtout, en cas d'attaque ennemie, c'était dans ce bâtiment que le peuple devait trouver refuge, seul lieu où on ne peut craindre les vampires.. du moins c'était ce que l'on croyait... Mais les légendes mentent souvent...
Malgré sa cohabitation de longue date avec les humains, Raziel n'arrivait toujours pas à dormir la nuit : cela lui semblait une perte de temps, tant la nuit lui paraissait plus belle que le jour. peut-être guettait-il aussi : les rumeurs assurant que l'armée du roi vampire faisait route dans leur direction l'inquiétait fortement. Enfin, chaque fois que des vampires faisaient des incursions hors de leurs terres, les humains montraient toujours Kain du doigt sans vraiment savoir à quoi s'en tenir ; peut-être é-tait-ce simplement des vassaux. et puis, dans l'état où il avait laissé Kain tant d'années plus tôt, il était peu probable que celui-ci reprennent ses conquêtes avant un petit moment.
Se sont ses insomnies nocturnes qui lui permirent d'apercevoir un étrange manège : tous les soirs depuis l'annonce de la menace vampirique, Aurore de Malte venait tous les soirs à la cathédrale pour faire brûler de l'encens et rallumer des cierges. Quoi de plus naturel qu'une jeune mère priant pour la protection de sa famille.

R - «Que tes prières soient entendue, douce amie.»

Une étrange attirance envers cette jeune femme commençait à poindre en lui : mais elle n'était pas de la même nature que son affection pour Médéric : c'était plus. cérébral. Elle était si calme, si sereine, si mystérieuse, même lorsque ses enfants faisaient des bêtises. Personne ne l'avait jamais vue se mettre en colère ou hausser la voix : elle ressemblait tellement à un ange, avec sa magnifique chevelure et ses yeux couleur de paradis. Raziel avait l'impression de voir son reflet en elle, comme dans un miroir qui aurait rendu lumineux tout ce qu'il y avait de sombre en lui...

R - «Si j'avais été une femme, je lui aurai sûrement ressemblé.»

Avant de mieux connaître les humains, Raziel avait été persuadé qu'ils étaient des créatures brutales, insouciantes, vulgaires et sans aucune jugeote. mais sa rencontre avec Aurore avait changé sa vision des hommes. Elle semblait parfois tellement surnaturelle.Dans un sens il était plus qu'heureux que son Médéric ai choisi cette jeune fille pour femme.
Soudain, il eut furieusement envie de lui parler, de se confier à elle, pas comme ils avaient l'habitude de le faire, mais avec de vrais mots échangés ; il avait envie de lui dire à quel point il lui était reconnaissant d'avoir donné des enfants à Médéric et de l'avoir rendu heureux.
Aussi, il pénétra dans la cathédrale à la suite de Aurore.
De nuit, la cathédrale semblait faire partie du monde des spectres qu'il avait déjà vu de ses propres yeux : on en apercevait certaines parties, et d'autres non, ce qui lui donnait une allure bizarre et presque terrifiante ; la lumière rouge qui nimbait l'autel, symbole de la présence de Dieu, donnait aux figures saintes qui l'entouraient une apparence plutôt démoniaque ; quant à la statue, les ombres et les lumières des cierges faisaient danser sur sa face des figures cauchemardesques, si bien qu'on au-rait dit que l'image de pierre si pieuse faisait les pires grimaces.
Raziel ne faisait aucun bruit sur les dalles de pierre, alors qu'il cherchait Aurore dans l'église silencieuse : elle ne se trouvait pas près de l'autel où on faisait d'habitude les offrandes d'encens, mais une douce odeur de lavande flottait dans l'air.
Soudain, un bruit inhabituel vint rompre la paix du lieu : comme un bruit de chute, une plainte étouffée sous une main puissante. Raziel se mit aussitôt en position de combat, les griffes tendues, l'oreille aux aguets pour tenter de percevoir l'origine du son : il semblait provenir de derrière l'au-tel principal, près de la statue angélique, mais d'où il était il ne pouvait voir ce qui s'y tramait.
C'est alors qu'une puissante présence l'assomma presque, le faisant chanceler ; et pas n'importe quelle présence : celle du seul être au monde pouvant lui inspirer de la crainte :

R - «KAIN !»

Son cri désespéré se répercuté sur les murs du gigantesque monument ; heureusement, le prêtre qui y officiait d'habitude vivait dans une sacristie qui n'était pas attenante à l'église.
Il entendit encore une fois une plainte étouffée, un gémissement, puis plus rien.
D'un bond, Raziel sauta sur l'autel et se re-dressa de toute sa taille : là, exactement à l'endroit qu'il avait deviné, il vit son père aux prises avec la belle jeune fille aux cheveux d'or : celle-ci en apercevant Raziel, cessa de se débattre et devint telle une statue que même Kain n'aurait pu briser.

K - «J'ai horreur qu'on me dérange pendant mes repas !»

Le vampire aux cheveux blancs dénuda ses crocs et y passa sa langue.
Raziel était déconcerté : il n'avait pas imaginé de telles retrouvailles, et il n'avait pas pensé que Kain puisse dire une chose pareille après tant d'années de séparation : il s'était attendu à autre chose.

Mais il fallait d'abord sauver Aurore :

R - «Lâche-la, Kain !»

K - «Et pourquoi ? Qu'est-elle pour toi ? Ce n'est que du bétail !»

Kain le regarda avec des yeux soupçonneux ; Raziel pu voir à quel point son créateur avait changé : ses yeux étaient redevenus vifs et étincelants, ses griffes puissantes ne laissaient aucune chance à sa victime de s'échapper, ses muscles roulaient sous la peau tendue, et son visage semblait comme animé d'une passion obscure qui le dévorait tout entier, tel un feu ardent. Il semblait redevenu le jeune vampire plein de fougue et de désir de guerres qu'il était il y a bien des siècles.

K - «Peut-être. que tu l'avais vue avant moi ?. Est-ce ta proie ?. Ou bien est-elle plus encore ?»

Raziel rougit devant tant d'humiliation : Kain insinuait qu'il était tombé amoureux d'une mortelle !!

K - «J'e suis heureux de voir que tu as pu survivre jusque là. Je t'ai vraiment donné le meilleur de moi-même. même si l'essentiel de ton être ne dépend pas de moi.»

R - «Que veux-tu dire ? Que sait-tu ?»

K - «Mais voyons, tu parles à ton créateur ! Je sais tout de toi ! Et c'est pour te protéger que je t'ai toujours empêché de voir le monde extérieur ! C'est pour cela que je voulais te garder près de moi !»

R - «Pour me protéger de quoi ?»

K - «Je n'aurai jamais imaginé que le vieux ai assez de patience pour attendre que ma colère éclate afin de te prendre dans ses griffes ! Je l'ai sous-estimé !»

R - «Mais enfin, de quoi parles-tu ? Cesse de faire des mystères ! Si tu sais quelque chose sur moi, dis-le !!»

K - «Hélas ! il ne m'appartiens pas de te le révéler.»

Kain se mit à regarder nerveusement autour de lui, comme s'il craignait quelque menace.

K - «On me punirai sauvagement pour ça.»

R - «Qui ça «on» ?.»

K - «Sache que si j'avais pu parler, tu saurais déjà tout ! Je ne peux te dire qu'une seule chose : notre illustre ancêtre ne t'a pas dit exactement la vérité sur toi : il n'a fait que l'adapter afin qu'elle te soit plus plausible, et qu'il n'ait pas à raconter l'histoire dans son entier ; il l'a adaptée à la croyance des hommes en un Dieu bon et miséricordieux dont tu serais le bras armé ! Mais ce ne sont que foutaises et mensonges !»

R - «Je ne comprends rien ! Comment sais-tu ce qu'il m'a dit ?»

K - «Oh ! on dirait que notre conversation intéresse fort notre jeune amie !»

Aurore était en effet plus occupée de ce qui était en train de se dire que de sa propre survie : coincée qu'elle était entre les membres puissants de Kain, elle suivait l'un ou l'autre avec ses yeux, selon qui prenait la parole ; il n y'avait aucune peur dans son regard, mais un profond intérêt.

R - «Kain, lâche-la !»

K - «Pas avant d'en avoir terminé. Tu veux savoir qui tu es : remonte à l'aube des temps et tu le sauras peut-être.»

R - «L'aube des temps ?!.»

K - «Oui, à l'époque où le monde était un paradis et où les hommes ne marchaient pas encore sur la terre...»

Aurore se remit alors à s'agiter entre les bras de Kain, et des larmes perlèrent à ses yeux : elle semblait bouleversée.

R - «Alors. je ne suis pas Raziel, l'ange du secret ?»

K - «Oh que si, tu es bien Raziel. mais tu es bien plus qu'un ange biblique. Mon enfant. ma beauté..... depuis tant d'années que je te cherche. Ce n'est qu'en envoyant des espions que je suis parvenu à savoir où tu te terrais : au milieu des mortels, dans la fange ! J'ai décidé de venir vers toi pour te laisser une dernière chance de revenir à mes côtés !"

R - «Pour qui te prends-tu ? Comment peux-tu penser un seul instant que je vais te suivre ?»

K - «Viens ! avant qu'il ne soit trop tard ! Avant de ne plus pouvoir le faire ! Tu n'as pas idée de la puissance... Il y a si longtemps... si j'avais pu vivre à cette époque, je me serais sûrement prosterné devant toi ! J'ai essayé de l'ignorer !! Mais c'était impossible ! Et pourtant, le vieux m'avait mis en garde ! Il m'avait prévenu ! Je ne l'ai pas cru et pas écouté ! Je savais qu'en te créant, je prenais le risque de mettre au monde mon pire ennemi. mais j'avais espéré que.»

R - «Qu'avais-tu espéré ?!...»

Kain prit une grande inspiration, et prit un ton plein d'humilité, comme si il s'adressait à quelqu'un de supérieur :

K - «J'avais espéré. que tu m'épargnerais.»

Raziel ne comprenait pas grand'chose au discours insensé de Kain ; celui-ci semblait parler de choses qu'il était seul à connaître et à comprendre..

R - «Que suis-je ?.»

K - «Devine-le toi-même ! Je suis las de jouer avec toi !»

Kain tourna Aurore vers lui et avec une vitesse effrayante, il planta ses crocs dans son cou délicat ; Aurore se cambra sous la douleur mais ne lâcha pas un cri. Sa vie s'écoula avec son sang dans la gorge avide de son bourreau, et un râle étouffé s'échappa d'elle...

Raziel voulu se précipiter, mais elle tendit son bras dans sa direction dans un geste évident pour l'arrêter. Puis, il retomba à son côté comme mort.
Kain laissa choir le corps exsangue mais Raziel le retint dans sa chute et le prit sur son sein.
Dans un grand éclat de rire, Kain bondit et fit voler en éclat le vitrail le plus proche, en maints bouts de verres de mille couleurs.

Raziel sentit les larmes monter, et ne put retenir un gémissement de détresse tandis que Aurore se vidait lentement du peu de sang qui lui restait :

R - «Aurore. pourquoi. ?.»

Elle sourit, d'un sourire radieux qu'il ne lui avait encore jamais vu :

A - «J'ai eu. la vie que j'ai désirée.»

La mourante passa sa fine main sur la joue diaphane et froide du vampire éploré :

A - «Maintenant, je sais qui vous êtes. d'ailleurs. je l'ai toujours su.»

R - «Mais vous allez mourir !.»

Raziel détourna difficilement la tête du sang qui inondait les pavés :

A - «Je vous en prie. veillez sur les miens. Médéric vous aime tellement. Je n'ai jamais eu peur de la mort. et encore moins maintenant. que je sais.»

R - «Que savez-vous ? Je vous en prie, restez avec moi !!»

Raziel prit la main d'Aurore dans la sienne, pour l'inciter à rester parmi les vivants ; mais il ne se faisait pas d'illusion : elle était condamnée.
Pendant un moment, il lui vint l'idée sérieuse de lui donner son sang, mais il chassa bien vite cette pensée.

A - «Raziel. vous êtes.»

Ses mots restèrent en suspens : elle rendit l'esprit, et Raziel vit comme un nuage vaporeux s'élever du corps. ou était-ce une flamme ?.
Raziel laissa libre cours à ses larmes retenues, et son sang vint baigner son visage ainsi que celui de la jeune morte ; ce n'est qu'en relevant la tête qu'il vit que la grande statue de marbre qui le surplombait versait également des larmes de sang chaud.

R - «C'est impossible. C'est l'ombre qui.»

Mais en regardant mieux, il vit que la statue pleurait belle et bien à l'unisson avec lui. des larmes amères. de vraies larmes.
Soudain, une main se posa sur son épaule : une main douce et attentionnée, qui n'avait pas cherché à l'effrayer mais qui se voulait rassurante et réconfortante. une main si familière :

M - «Raziel. ! Je te retrouve enfin ! Si Dieu existe, je le bénis mille fois !»

Raziel n'osait pas se retourner de peur de croiser le regard de celui qu'il avait cru mort et dont il avait déjà fait le deuil :

R - «Melchiah !! Oh ! Melchiah, tu es là ! Tu es vivant ! Tu m'as retrouvé ! Mais comment ? Que s'est-il passé ?»

Raziel se jeta dans les bras de son jeune frère, et celui-ci lui rendit son étreinte, plus fougueux encore que dans le passé. Leurs larmes de sang se mêlaient en un ruisseau écarlate qui teintait de pourpre la blonde chevelure de feu Aurore de Malte.

< Chapitre Seizième CHAPITRE DIX-HUITIEME >