CHAPITRE SEIZIEME ~ NUNC EST BIBENDUM
(C'est Maintenant qu'il faut Boire)

«... Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ;
Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ;
Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire
Les mots où se répand le coeur mystérieux ;
Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ;

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ;
Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

Je puis maintenant dire aux rapides années :
- Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !...»


Victor HUGO , Puisque j'ai mis les lèvres à ta coupe encore pleine...
(Les Chants du Crépuscule)

ne robe blanche...
Quelle vision peut égaler celle d'une jeune fille de vingt ans, fraîche comme une rose, enveloppée dans le taffetas et le velours blanc, tant et si bien qu'elle disparaît sous le monceau de tissu précieux et qu'on ne peut apercevoir d'elle que l'éclair d'une mèche blonde ou d'un oeil bleu ?...

 

Tout Avernus était en effervescence : les noces qui allaient sceller une alliance durable entre deux puissantes familles étendirent leur influence même en dehors de la ville, et des centaines de parents et d'amis vinrent affluer dans la cité ; des carrosses et des voitures de toutes sortes venant de Willendorf l'Ancienne, où demeurait le roi ; de Meridian, le siège militaire de Nosgoth ; de Wasserbunde, la ville de l'Ouest qui faisait office de frontière entre les terres vampiriques et celles qui appartenaient encore aux hommes ; cette cité devait prévenir toute invasion.
Tout ce monde se retrouva pour les réjouissances que promettait le mariage d'Aurore et Médéric, et des parents qui ne s'étaient pas vus de puis fort longtemps eurent enfin l'occasion de causer des dernières nouvelles, des dernières batailles, des dernières lois appliquées... On montrait les jeunes enfants nés entretemps, on fêtait des anniversaires, certains faisaient même baptiser leurs nouveaux-nés dans la cathédrale... si bien qu'avant même que la cérémonie n'eut été donnée, la fête battait déjà son plein :

«On raconte que des mouvements de troupes ont lieu dans l'Ouest : les vampires ont l'air de s'agiter ces derniers temps...»

«C'est vrai : mon fils, qui est posté en garni-son là-bas, m'envoie des lettres très effrayantes ; certains de ces démons ont même osé s'aventurer sur leurs terres... Heureuse-ment, ils ont été vite repoussés, et on ne craint rien ici...»

«Le roi devrait faire quelque chose pour les exterminer une fois pour toutes !...»

«Ce n'est pas si facile, ma chère : plus on tue de ces créatures et plus il en vient !...»

«Tant qu'ils ne viennent pas jusqu'à Meridian !... Que saint Raziel nous protège !...»

« A propos, vous avez entendu parler de l'étrange compagnon de mon cousin Médéric ? Il lui aurait sauvé la vie quand il n'était qu'un nourrisson, et Milana lui voue une totale confiance...»

«Nombreux sont ceux à le considérer comme un saint, les pauvres, car il porte le même nom que notre ange protecteur... mais plus nombreux encore sont ceux qui le craignent : certains pensent qu'il pourrait porter malheur à la ville...

Le soleil était haut dans le ciel quand les invités commencèrent à affluer dans la grande église décorée à cet effet : chaque dalle de pierre était couverte de fleurs de toutes couleurs, et la grande statue de l'ange Raziel tenait entre ses mains une gigantesque guirlande de fleurs d'oranger, symbole de fertilité.
Les de Malte entrèrent à leur tour et Milana guida son fils jusqu'à l'autel, Raziel suivant derrière : il devait jouer le rôle de témoin, ce qui indisposa grandement l'évêque Ewald, qui ne pu pourtant rien faire...
Médéric était splendide dans ses atours blancs brodés d'or ; ses yeux pétillaient de fierté et son sourire en disait long sur son impatience de voir sa future femme se montrer enfin ; Raziel, vêtu de pourpre, essayait tant bien que mal de cacher ses ailes sous sa cape de zibeline, mais elles avaient tant grandies qu'il était devenu impossible de les dissimuler... et puis d'ailleurs, était-ce vraiment nécessaire ? L'ange Raziel n'assistait pas lui-même à la cérémonie ?...
Les enfants de choeur montèrent alors dans le clocher, et les centaines de cloches d'airain retentirent ensemble, annonçant l'arrivée de la mariée.
Car elle était là, sur le seuil, parée de mille bijoux dont sa beauté n'avait nul besoin, enveloppée dans la plus belle robe qui put être donné de contempler : un corsage à dentelle magnifiquement ouvragé, rehaussé de perles bleues nacrées, enserrait sa poitrine et sa taille élancée ; le jupon de mousseline donnait l'impression qu'elle planait au-dessus du sol et que ses pieds ne touchaient pas terre ; ce jupon brodé de satin blanc la faisait paraître plus grande qu'elle ne l'était, et était un vrai chef-d'oeuvre de couture ; son voile de tulle tressé très serré retenait les boucles blondes de sa coiffure savante et se terminait en une traîne prodigieusement longue, aussi longue que l'allée centrale où elle évoluait lentement ; des enfants tenaient la traîne dans leurs mains potelées et maladroites, et Reginald de Berteline, le père de Aurore, menait sa fille à son fiancé, accompagné de son frère qui devait être le témoin de sa nièce.
Devant tant de splendeur, Médéric failli tourner de l'oeil, mais Raziel le retint :

M - «N'est-elle pas parfaite ?... Aaaaah....»

R - «Oui... parfaite... trop parfaite...»

L'évêque arriva enfin, et il bénit l'assemblée :

E - «Mes enfants, nous sommes réunis en ce jour pour célébrer et bénir l'union de Médéric et d'Aurore...»

S'ensuivait en discours auquel Raziel ne comprenait pas grand chose... Ses yeux étaient fixés sur la statue de l'ange aux ailes déployées au-dessus d'eux, et qui semblait contempler la scène avec intérêt... Dans les yeux de la colombe blanche, il avait vu son image : mêmes traits, si semblables... non, pas tout à fait, cet ange semblait si grave et si triste, tel un témoin omniscient mais impuissant... «Ai-je moi aussi cet air-là par-fois ?...», se dit-il en pensée. On amena le vin consacré, et les mariés burent chacun leur tour, promettant ainsi de partager les bonheurs et les malheurs que la vie leur réservait, quel que soit le prix... L'évêque les bénit une dernière fois, et une petite fille leur présenta les alliances nuptiales ; Médéric passa le plus petit au doigt de sa promise, et Aurore fit de même pour Médéric avec l'autre. Raziel remarqua alors qu'ils avaient les mêmes doigts, longs et fins...

E - «Je vous déclare unis, par les liens sacrés du mariage, devant le regard de Dieu et de tous les saints...»

Ils se penchèrent l'un vers l'autre, et leurs lèvres se scellèrent longuement en un baiser solennel. Raziel senti ses muscles se crisper un court instant, et il dût retenir une larme qui menaçait de tomber...
Les témoins s'approchèrent du parchemin où ils devaient apposer leurs signatures, et Raziel signa de son nom propre. «Enfin je laisse une trace de moi quelque part ; c'est la première fois que j'écris mon nom, quelle étrange sensation...», pensa-t-il...

Le banquet repris dans la soirée, après la cérémonie ; tandis que les enfants allaient se baigner dans la rivière, les adultes buvaient de l'alcool et discutaient gaiement. Raziel prenait part tant bien que mal aux réjouissances et il fut étonné de la rapidité avec laquelle il fut accepté par les membres des deux familles :

«Alors comme ça, vous êtes un «démon repenti», c'est comme ça qu'on doit le dire ? C'est assez surprenant, je ne pensais pas que les vampires pouvaient avoir conscience de leur état de disgrâce, on les décrit d'une façon si effroyable ; cela prouve qu'il ne faut pas se fier à ce qu'on raconte, mais seulement à ce que l'on voit... Après tout, il existe aussi de bons et de mauvais hommes...»

«J'ai combattu contre ces démons et je peux vous dire qu'ils y en pas un qui ait de la pitié : notre Raziel est peut-être le seul d'entre eux à avoir une âme... Dites-nous un peu pourquoi vous avez quitté les vôtres...»

R - «C'est-à-dire que je ne tiens pas à ternir le bonheur de cette journée en vous racontant ma triste et longue vie...»

«Quel âge avez-vous ?»

R - «Je ne sais pas vraiment, j'ai cessé de compter depuis longtemps...»

«Cessez de le tourmenter avec vos questions, vous voyez bien que vous le mettez mal à l'aise !»

«On dit pourtant que vous êtes la réincarnation de notre ange protecteur... Ce serait troublant, qu'en pensez-vous ?...»

R - «Je n'y ai pas vraiment réfléchi... Je pense que c'est une rumeur sans fondement : comment un vampire tel que moi pourrait-il être la réincarnation d'un ange ?... N'écoutez pas ce que les gens disent...»

M - «Ah, Raziel ! je te cherchais ! Il y a plein de mes oncles et de mes tantes qui veulent te rencontrer ! Je t'avoue que j'appréhendais un peu leur réaction, mais ils ont parfaitement accepté le fait que tu sois un vampire déchu !»

Raziel fit la connaissance de centaines de personnes en une soirée ; tous étaient amicaux et conviviaux, si bien qu'il en devint presque un membre de la famille à part entière... Il jouait aussi beaucoup avec les enfants et entendre des cris de joie autour de lui fut un ravissement pour son coeur brisé...
Aurore vint aussi lui présenter ses parents et ils parlèrent longuement de la vie future de leur fille nouvellement mariée. Mais pendant toute cette conversation, Aurore parla aux pensées de Raziel comme elle avait l'habitude de la faire ; Raziel commençait à prendre l'habitude lui aussi, si bien qu'ils ne se parlaient presque jamais à haute voix :

R - («Médéric a l'air si heureux... Je suis sûr qu'avec vous il trouvera le bonheur...»)

A - («Mais je vous ai enlevé le vôtre... Pardonnez-moi de m'être immiscé entre vous deux, je sais à quel point vous l'aimez... Je l'ai senti tout de suite...»)

R - («Mais comment aurais-je pu le rendre heureux, moi ? C'est quelqu'un comme vous qui lui fallait...»)

A - («Vous ne savez pas mentir, n'est-ce pas ? C'est une qualité, assurément, mais elle peut se transformer en défaut : ne lui dites jamais que vous souffrez par ma faute, il ne comprendrait pas, je crois...»)

R - («Jamais je ne vous ferai de  tort, et je vous souhaite tout le bonheur possible ; je ferai tout pour vous protéger tous les deux... je serai votre gardien...»)

A - («Si c'est votre désir...»)

Mais son olivier devint son seul véritable refuge.
Il ne vivait plus chez les de Malte, et Médéric avait maintenant une maison bien à lui, et le blason qui portait dorénavant le nombre XIII ornait sa porte.
On ne dû pas attendre longtemps pour que Aurore attende un heureux évènement : un an et trois mois après leur mariage, Médéric et Aurore agrandirent leur famille d'un nouveau-né, une fille nommée Amöna, aux yeux verts et aux fins cheveux roux, comme son grand-père maternel ; de grandes réjouissances eurent lieu pour la naissance et le baptême... Médéric abandonna définitivement ses projets d'aventure, et décida de vivre pour toujours à Avernus avec sa femme et sa fille.
Et trois ans plus tard, Amöna eut droit à un petit frère, si petit qu'il tenait presque dans les larges mains de son grand-père... On cru qu'il ne survivrait pas à l'hiver rigoureux tant il était faible et menu... Mais il vécut, et il fut nommé Alaric, ce qui signifie «puissant»...
Avernus baignait dans la quiétude et la paix, mais des frontières de l'Ouest  arrivaient sans cesse mais discrètement des estafettes apportant des rapports de mouvements guerriers, tel que :

«Seigneur mon roi, nos garnisons ne sont pas assez nombreuses pour faire face à la menace des démons ; nous demandons des renforts...»

...ou bien :

«Nous perdons du terrain chaque jour davantage ; les vampires se sont réveillés et lancent des assauts de plus en plus audacieux à notre encontre... Les ténèbres de leur terre méphitique nous envahissent peu à peu...»

... ou encore :

«Nos espions nous rapportent que les armées vampires sont en marche vers vous... et ils avancent vite, bien trop vite... Mettez vos familles à l'abri, et renforcez vos positions pour parer à une éventuelle attaque... Seigneur mon roi, les villes de Steinchencroe et Vasserbunde sont tombées, nous voulons de l'aide de toute urgence...»

Ces rapports firent le tour des villes et Raziel finit par en avoir l'écho... Les vampires viennent par ici ? Pourquoi ? Sont-ils fous ? Ils n'ont aucune chance de prendre Avernus, ils vont se faire tailler en pièces... A moins qu'ils ne possèdent une arme secrète...
Un étrange pressentiment envahit Raziel jour après jour, et plus une minute ne passa sans qu'il ne s'inquiète pour ses quatre protégés...

R - «Mon Dieu..., ils sont venus me chercher...»

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