CHAPITRE QUINZIEME ~ SUSTINE ET ABSTINE
(Supporte et Abstiens-Toi)

«Où donc est le bonheur ? disais-je. - Infortuné !
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.

Naître, et ne pas savoir que l'enfance éphémère,
Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
Est l'âge du bonheur, et le plus beau moment
Que l'homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !...»

Victor HUGO , Où donc est le bonheur, disais-je...
(Les Feuilles d'Automne)

a beauté et la jeunesse de Médéric lui valurent d'être courtisé par maintes prétendantes, toutes plus avenantes les unes que les autres, aux cheveux blonds, roux, noirs ; mais Médéric ne semblait pas s'en apercevoir, et bien qu'il eut déjà vingt ans, ses intérêts le portaient davantage vers l'art du combat sous toutes ses formes, telle l'escrime, le tir à l'arc et le maniement de toutes sortes d'armes lourdes qu'on l'aurait jugé incapable de manier. Il était aussi un cavalier émérite qui faisait la fierté de son père.
Toujours à galoper par monts et par vaux seul ou en compagnie d'amis, il ne prêtait guère attention à toutes ces jeunes beautés qui se pressaient à sa porte, poudrées et parées comme pour un mariage. Peut-être se trouvait-il trop jeune, bien qu'il soit déjà un homme.

M - « Je ne me marierais pas temps que je n'aurai pas parcouru le monde à tes côtés, Raziel : tu as promis de me montrer toutes les merveilles et les beautés de ce monde, et comme il est très vaste, on ferais mieux de se mettre en route tout de suite !»

R - «Tu es trop innocent pour entamer un pareil voyage ; tu penses que ton épée peut venir à bout de tous les dangers ? Combien de braves comme toi sont tombés à la fleur de l'âge parce qu'ils étaient trop sûrs d'eux ?! Penses-y !»

M - «Mais je n'aurai rien à craindre puisque tu seras avec moi ! Tu me protégeras toujours, n'est-ce pas ?...»

R - «Oui, bien sûr, mais tu sais, être immortel ne signifie pas être invincible...»

C'était ce genre de discussion qui finissait leurs journées à l'un et à l'autre, Médéric dans son insouciance et son innocence, Raziel dans sa douloureuse connaissance de lui-même ; il ne dit jamais rien à son jeune protégé de ce qu'il savait de la  «légende de l'ange du Secret», peut-être pour que Médéric ne change pas d'attitude à son égard. D'ailleurs, celui-ci se souciait de rien d'autre que d'échafauder des plans d'aventures et d'escapades...
Mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut...

Car il est des mystères qu'aucun homme ne peut ignorer, et la femme est un de ces mystères qu'on ne comprendra jamais tout à fait... Alors qu'il avait détourné les yeux de toutes ses magnifiques soupirantes, une seul attira son regard pourtant : Aurore de Berteline, une beauté surpassant toutes les autres, de deux ans plus jeune que lui et qui ne l'avait jamais regardé... Un mystère...
Toujours seule, ne semblant pas compter d'amis proches dans son entourage, les yeux toujours vagues comme perdus dans quelque océan lointain d'un bleu de rêve ; le visage d'une beauté calme et sereine, discrète et sans prétention, sans tous ces artifices que les femmes utilisent d'habitude ; un visage comme celui des statues de saints dans l'église, un visage qui ne s'était jamais illuminé d'un sourire franc... Des cheveux qui captaient et renvoyaient les rayons de soleil dont ils avaient l'éclat, des cheveux dans lesquelles on avait envie de passer les doigts, rien que pour s'assurer qu'ils n'étaient pas faits de lumière... Un mystère...
Dès lors, le coeur de Médéric ne se perdit plus dans les vastes contrée du monde tant désirées, mais il fondit pour l'amour d'Aurore, la Dame de Berteline aux blonds cheveux...

Ils commencèrent à se fréquenter une semaine après leur rencontre. Rien ne semblait pouvoir les séparer, et Médéric négligea même son entraînement, se consacrant corps et âme à sa bien-aimée silencieuse. Alors que lui se perdait en promesses et en déclarations, elle semblait écouter avec attention, mais ne répondait pas, les yeux pourtant noyés d'un amour profond mais qui ne se dit pas. Et quand Médéric revenait le soir chez lui, ce n'était que pour parler d'elle :

M - «Tu verrais ses yeux, Raziel : ils sont si lointains, si pleins de promesses ! Tous les mystères que j'ai rêvé de contempler dans le vaste monde, je les découvre en elle...»

Même s'il ne disait rien, Raziel n'en pensait pas moins : il était satisfait de voir son protégé si heureux, perdu dans des occupations raisonnables de son âge, mais en même temps, un terrible pressentiment s'emparait de lui... Cette jeune fille semblait être l'univers pour lui, et rien ne comptait à côté... Pourrait-elle lui apporter tout ce dont il avait besoin, pouvait-elle connaître Médéric aussi bien que lui-même le connaissait ? Non, Raziel le connaissait mieux que personne, ce petit mortel aux traits délicats et turbulent !... Jamais une femme ne pourrait prendre la place du vampire dans son coeur... Et pourtant...

Un soir, il était occupé à regarder la lune apparaître silencieusement au-dessus des frondaisons de la forêt proche ; il s'était aménagé une espèce de nid dans le creux des branches d'un énorme olivier, qui se trouvait à peu près au centre de la ville ; de là, il pouvait voir sans être vu et méditer à son aise ; et l'odeur des feuilles était si délicieuse ! Cet arbre semblait aussi vieux que lui, et peut-être était-il immortel, comme lui...
Comme le couvre-feu était déjà donné, rien ou presque ne bougeait dans la vaste cité endormie : sauf peut-être, là-bas, dans la rue en contrebas, un citoyen négligent avait-il omis de moucher sa bougie ou bien écrivait-il tard le soir... Seule la présence d'un oiseau blanc tournant dans le ciel crépusculaire mettait un peu de mouvement dans la nuit naissante... Parfois, Raziel avait envie de rejoindre ces oiseaux, de s'envoler pour toujours avec eux et de laisser derrière lui les mondes mortels et immortels pour celui qui se trouve au-delà... mais il ne pouvait partir, pas maintenant... pas temps que Médéric ne serait pas heureux et définitivement en sécurité ; n'avait-il pas promis de le protéger ? Cette vie qu'il
avait sauvé, il devait prendre en charge sa sauvegarde...
Entre les branches, sous ses pieds, il y eut comme un claquement : deux amoureux, main dans la main, descendaient la rue malgré le couvre-feu... Ils étaient jeunes, blonds et beaux, et Raziel n'eut pas besoin de regarder plus avant pour savoir de qui il s'agissait : son protégé et sa compagne, en route pour un coin tranquille où ils pourraient se parler tout leur saoûl... Raziel était au courant des escapades nocturnes de Médéric mais il n'en avait soufflé mot aux de Malte, car l'amour qu'il portait à leur fils l'empêchait de faire quoi que ce soit qui pourrait le rendre malheureux... Et puis, Médéric ne risquait rien, Raziel avait toujours les yeux fixés sur lui...
Mais à cet instant, c'est sur la jeune fille que son regard perçant se posait : malgré l'heure tardive, elle était comme une torche dans la nuit, éclairant tout autour d'elle, dans sa longue robe bleu ciel, et ses yeux luisaient dans l'ombre tels deux saphirs ; elle ressemblait tellement à Médéric qu'on aurait pu les prendre pour un frère et une soeur...  et le coeur de Raziel fit un bond dans sa poitrine quand il vit que celle que Médéric avait choisi pour partager sa vie avait les yeux fixés sur lui, par delà la distance, comme si elle savait que Raziel l'observait... Un instant d'étrange communion se fixa dans l'air entre eux deux...

R - «Mon Dieu ! comment pourrais-je rivaliser avec elle dans ton coeur ? Elle est si parfaite ! et elle est mortelle comme toi... Avec elle, tu pourras avoir une vie heureuse... Comment ai-je pu penser un seul instant que se serait possible avec moi ?! Un mortel aimer un vampire !! C'était utopique ! Pour toi, je serai toujours le grand frère protecteur, comme je l'ai été pour Melchiah ! Du moins lui m'aimait-il... Oh ! Melchiah ! je comprends maintenant le sentiment de douleur que tu as dû éprouver à me voir te refuser ! Je sais ce que cela fait dorénavant... Médéric... si seulement tu pouvais avoir pour moi une parcelle des sentiments que tu éprouves pour elle, je serai comblé !... L'éternité me serait moins longue...»

Le sang perla de sa prunelle et il ferma les yeux sur les tendres baisers des amoureux :

R - «Qu'il en soit ainsi... je te souhaite tous les bonheurs... et ainsi peut-être pourrais-je m'en aller enfin... Les anges ne retournent-ils pas au Paradis quand ils sont fatigués de la Terre ?...»

Ce faisant, détournant la tête, il croisa le regard de la colombe blanche qui s'était posé tout auprès sur une branche, et dans les yeux sans expression de la manifestation physique de son vivant ancêtre, il vit son reflet ! Il se vit dans les yeux de l'oiseau, pour la première fois il vit son image renvoyée à lui-même ; pour la première fois, il se vit tel que les autres le voyaient : une créature à l'aspect juvénile, le teint doré et non blanc comme ceux de sa race, ses cheveux plus noirs que la nuit même, son visage fin et presque maigre tant... tant l'envie de sang se faisait de nouveau ressentir... Il voulu l'attraper, boire son sang avant qu'il ne puisse s'échapper, l'emprisonner dans ses serres fébriles et pouvoir lui crier : «Toi, tu ne t'envoleras plus ! Tu partageras avec moi la douloureuse sensation d'être vissée à terre dans un corps mort !»
Mais il ne put pas ; car comme lui, l'oiseau avait une mission à accomplir, il attendait quelqu'un ou quelque chose, et sa patience était sans limite... Un grand respect s'instaura entre eux, et Raziel revit souvent la colombe voler telle une feuille au vent dans le ciel d'Avernus. Elle semblait toujours avoir les yeux fixés sur lui, ses yeux où il s'était vu lui-même... mais par quelle magie cela s'était-il produit ?...

Il attendit quelques mois avant d'entendre parler de mariage... Médéric présenta Aurore à ses parents, et ceux-ci la trouvèrent de très belle prestance, malgré son silence entêtant... Quand les yeux bleus de la jeune fille se posèrent sur Raziel, elle eut une drôle de réaction : sa bouche dessina un O parfait et ses yeux s'écarquillèrent de surprise et d'émotion ; se détachant du bras de son fiancé, elle se dirigea vers le vampire et tendit la main vers son visage, un visage sans ride, sans imperfections, un visage aussi surprit que lui...
Raziel n'avait jamais ressenti une chose pareille : il entendait ses pensées et elle entendait les siennes ! Un échange silencieux se fit entre eux, un échange duquel les autres personnes présentes étaient totalement exclues. Elle lui «disait» : «Ne t'inquiète pas, je prendrai soin de lui car je connais tes sentiments. Ne me hais pas car je l'aime autant que toi ; toi et moi nous sommes pareils...»
Raziel ne sut que répondre. Se pouvait-il que leurs sentiments communs les ai poussé l'un vers l'autre dans cette étroite communication éphémère ? ou bien le silence dont s'entourait Aurore jour après jour lui avait-il donné le pouvoir de lire dans le coeur des gens ? Il prit la main de la jeune fille dans la sienne, et la pressa contre son coeur ; sa main blanche était si menue dans sa grande serre acérée... Du coin de l'oeil, il vit Médéric lui sourire, et il en fut heureux...

R - «Je vous souhaite tous les bienfaits de la vie... Tout ce que je veux, c'est son bonheur...»

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