CHAPITRE QUATORZIEME ~ CREDO QUIA ABSURDUM
(Le le crois parce que c'est Absurde)

«La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.
L'un est fait de splendeur ; l'autre est pétri de fange.
Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.
Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,
Le soleil paradis traîne l'enfer planète.
L'ange habitant de l'astre est faillible ; et, séduit,
Il peut devenir l'homme habitant de la nuit...»

Victor HUGO , Explication
(Les Contemplations)

ingt ans s'écoulèrent ainsi. Mais malgré tout, Médéric ne fut pas le seul soucis de Raziel ; car il eut le temps de s'adonner à une autre occupation qu'il ne pouvait occulter : la recherche de son nom.
Mais il eut une première difficulté à surmonter : l'actuel évêque d'Avernus, Ewald de Friedlieb, ne l'aimant point, ne lui aurait jamais permit de s'approcher de la bibliothèque ecclésiastique, mais grâce à ses nouvelles relations, Raziel y eut accès relativement vite. Et en furetant dans les vieilles reliures de cuir, entretenues avec soin, il tomba sur un gros volume manuscrit relatant les origines de la ville et sa lente naissance des entrailles des terres de l'Est...
A la lumière d'une simple chandelle, nuit après nuit, il lut l'histoire de cette ville qui était la plus grande cité culturelle du pays ; le dernier rempart d'une religion en plein déclin...

Situé à l'est des terres de Nosgoth, le plateau de Rodwig offrait un endroit idéal pour la construction d'une place forte : bordé à l'ouest par les marais de Termagent, une véritable tourbière, devenue le fief du vampire Vorador, au nord par des montagnes volcaniques et à l'est par la Marche Extrême-Est de Nerina, cette vaste plaine n'avait pour accès «facile» qu'un souterrain passant sous les volcans, et, à condition d'avoir des yeux qui voient dans le noir, aucun éclairage n'était disponible du fait des courants d'air chauds qui rendaient infructueuse toute tentative d'allumer une torche.
Aussi au lendemain de la création de l'ultime Cercle des Neufs, la Dame Azimuth, qui possédait beaucoup d'influence auprès du peuple, décida de construire une ville fortifiée pour installer sa sagesse et offrir l'asile à tous ceux qui le demanderait ; et elle choisit le plateau de Rodwig comme base à la plus grande cité religieuse et culturelle du pays de Nosgoth (car à l'époque, Kain n'était même pas encore né...). Et elle décida de l'appeler Aymone «la puissante maison» (mais on lui préféra le plus moderne «Avernus»), car elle devait être le plus puissant rempart contre la menace des vampires qui commençait à grandir, et peut-être, dans son immense pouvoir de déduction, l'avait-elle déjà subodoré...

Une grande affluence de gens la suivi, et tous ensemble ils bâtirent d'abord l'immense cathédrale qui serait le siège et la manifestation de la sagesse de Dame Azimuth ; dix-huit années, six mois et quatorze jours furent nécessaires pour l'achever... et elle fut consacrée à Dieux et à tous ses saints.
Bientôt, des habitations vinrent entourer le bâtiment religieux, disposées de cercle en cercle, jusqu'à devenir une immense cité avec ses commerces, ses banques et ses visiteurs. Et la Dame Azimuth, toujours près de son peuple, prodiguait souvent ses conseils et son aide à ceux qui étaient dans le besoin ; mais la misère était rare dans la cité, tant les citoyens s'y trouvaient bien...
Du reste, elle élue domicile dans la somptueuse cathédrale, qui résonna de chants religieux et de la voix des orgues pendant de longues années.
Mais cela ne pouvait durer...
Le pays fut mystérieusement affaibli par un fléau inconnu : le soleil ne se montrait plus que rarement, les arbres dépérissaient, les rivières et les sources se tarirent, les animaux fuirent la contrée... Plus aucun chant ne venait de l'église surplombant la ville, et le peuple commença à s'interroger ; ils voulurent que leur Dame leur donna une explication, mais celle-ci demeura cloîtrée dans son église sans plus jamais en sortir...
Pour commencer, une peste bubonique envahit les rues (elle était sûrement du même genre que celle qui avait dévasté Coorhagen...) et les corps commencèrent à s'entasser les uns sur les autres ; l'air devint vicié et suffocant et toutes sortes d'insectes firent leurs nids dans les maisons et dans les cadavres à l'abandon...  On dût creuser un immense charnier où déposer les corps, car le cimetière était submergé...
Plus tard, de rares estafettes rapportèrent que le Cercle était tombé, et qu'un mystérieux chevalier vampire était à la poursuite des survivants...
Puis, on «vit» apparaître d'étranges créatures : comme des visions dans le noir, des fantômes errant ça et là, et dévorant les pesteux comme les bien portants ; ces créatures de cauchemar, nul ne sut d'où elles venaient, mais certains affirmaient en a-voir vu sortir de la cathédrale... Alors, on commença à haïr Dame Azimuth, car depuis lors, on la sut responsable de ces malheurs.
Alors le peuple fuya la cité maudite par sa conceptrice, et celle-ci tomba en ruine ; mais la Dame Azimuth fut finalement tuée par le vampire annoncé...

Les siècles passèrent et on oublia Avernus la Grande. On en parlait que dans les chansons anciennes qui relatent d'horribles catastrophes... Mais finalement, la paix revint dans le coin est du pays, et les ruines furent recouvertes de nature insouciante, et la cathédrale elle-même semblait en paix : ses vitraux cassés, ses statues de saints brisées ou tombées à bas de leur socle, l'autel profané, le tout recouvert de fougères et de lierre, faisait un décor propice à la méditation et devint un sanctuaire naturel. Il acquis même une certaine renommée, mais plus comme la ville fabuleuse qu'elle avait été jadis...
Si bien qu'un jour, un honnête prêtre, qui était très riche mais généreux, celui qu'on devait connaître plus tard sous le nom de Everard d'Avery, vint à passer dans cette région, et il tomba littéralement amoureux des ruines ; d'ailleurs, il y séjourna un moment, s'émerveillant de la paix qui y régnait et il voulu s'assurer lui-même que Dieu n'avait pas entièrement déserté cet endroit. Il y fit de longues prières et invocations et ce fut un bien étrange spectacle que de voir cet humble homme agenouillé dans un bâtiment sans murs...
Mais il pria tant et si bien qu'un jour vint une réponse... une apparition fulgurante dans l'obscurité de la minuit, toute de plumes blanches ; un ange apparut à d'Avery : un ange éminent car sa prestance démontrait son appartenance à une haute hiérarchie ; et il parla à d'Avery en ces termes (ceux-ci sont les mots que l'ange est censé avoir dit à d'Avery) :

«Relève-toi, et contemple ces ruines ; qu'évoquent-elles pour toi ?...»

E - «Ô Seigneur ! ceci était la maison du Très-Haut sur Terre !...»

«Si tu le crois, alors tu es un homme de bien... Continue de croire en ton Dieu et de faire le bien autour de toi... Tu rebâtiras une cathédrale encore plus grande et plus belle que celle qui jadis s'élevait ici ; tu y dresseras ma statue à mon image, qui restera gravée dans ta mémoire pour toujours ; tu ne m'y rendras qu'un culte discret et sans prétention, car telle est la volonté du Gardien...»

E - «cela sera fait, ô Seigneur ! Mais, e vous en prie, quel est votre nom ?...»

«Mon nom, tu le gravera dans la pierre pour que celui qui viendra après moi puisse mener à bien la mission pour laquelle il est venu au monde : mon nom est Raziel, je suis l'ange du Secret... Contente-toi de cette réponse, car le jour viendra où tout trouvera une réponse...
Et tu prendras avec toi cette épée, car le jour de ma réincarnation, elle réduira en poussière les ennemis de la Divine Nature, comme elle l'a fait par le passé...»

«Et l'ange fit apparaître devant lui une épée monstrueuse, aussi monstrueuse que lui-même était indiciblement beau, et il la remit dans mes mains :

«N'oublie pas : le jour de ma réincarnation, si tu es encore en vie, tu devras la remettre à celui qui porte mon nom et qui partage mon image, afin qu'il puisse rétablir la justice naturelle que j'ai instaurée à l'origine du monde...»

«Alors je m'agenouilla devant lui, splendeur des splendeurs, et quand je releva les yeux, ne s'offrait plus à ma vue que la nuit glacée... (...)» (ici s'achève l'extrait de l'ouvrage de Everard d'Avery.)

Peu après, d'Avery quitta le site et revint chez lui : là, il vendit tous ses biens, et avec sa famille, il partit définitivement de la petite ville de Nachtholm dans l'ouest ; ayant acheté des maçons compétents en chemin, il revint à l'endroit de l'ancienne cathédrale et donna l'ordre de se mettre immédiatement au travail : nuit et jour, la plaine résonna des coups de burin, de marteau et du ciseau du tailleur de pierre et de verre... Une véritable petite cité vit le jour autour du chantier de construction, et ce fut le début de la Nouvelle Avernus...
Et quinze ans et quelques jours après, la cathédrale brillait de nouveau, immortelle, plus belle qu'elle ne l'avait jamais été ; y fut érigé une statue de douze mètres derrière l'autel, représentant l'ange du Secret tel que d'Avery s'en souvenait (et il devait ne jamais l'oublier). Et dans une crypte secrète, fermée par une pierre si lourde que seule une poignée d'hommes aurait pu la bouger, il déposa l'épée divine et appela sur elle toutes les prières de protection possibles.
Et comme par magie, la vie revint dans la région, le peuple afflua de nouveau, et une ville plus grande fut construite sur les ruines de l'ancienne, et celle-ci devait être elle aussi bien plus grande qu'il y a des siècles : ici on ne craignait pas les vampires de l'Ouest, car l'ange du Secret était l'exterminateur des hérétiques et avait prit la ville sous sa sauvegarde...
Mais il advint qu'une nuit, d'Avery eut l'horrible vision du vol de l'épée. Alertant les  prêtres de la cathédrale, il s'aperçut que beaucoup avaient été molestés... Descendant en hâte vers la crypte secrète, il vit que la pierre avait été déplacée ; il pénétra à l'intérieur, et constata que le cadeau de l'ange avait disparu ! Il en resta prostré mais les prêtres donnèrent l'alerte : les portes de la ville étaient restées fermées, et on se mit à penser qu'un vampire s'était peut-être introduit entre les murs...

Vers la fin de sa vie, Everard d'Avery écrivit l'histoire de sa vie, mais n'en resta pas moins prostré dans sa cellule cléricale ; les seuls moments où il en sortait, il se mettait à arpenter la ville en tout sens, demandant aux passants s'ils n'avaient pas vu l'épée de l'ange qui lui avait été confiée ; mais bien sûr, personne ne connaissait l'existence de l'épée divine, et on finit par le prendre pour un fou... Jusqu'à la fin de ses jours, il sillonna les rues et ruelles en posant toujours les mêmes questions «Où est l'épée de l'ange du Secret ? L'avez-vous vu ?», et finit par mourir de solitude et de chagrin dans sa cellule. mais son fils aîné, Frankobert, qui le trouva mort, prit ses écrits et les conserva. C'est ainsi qu'il prit connaissance des évènements qui rendirent son père fou...

Raziel posa l'opuscule et réfléchit trois jours durant ; toute cette incroyable histoire lui donnait une impression de déjà-vu...
Mais ce n'est qu'au bout de trois jours qu'il finit par entendre une voix qu'il n'avait plus entendu depuis tant de temps ; celle de son mentor si mystérieux qui se manifesta cette fois sous l'apparence d'une colombe blanche :

A - «Maintenant, tu connais ta mission, Raziel : chasser les vampires de Kain hors de ce monde et rendre à Nosgoth sa prospérité d'antan...»

R - «Vous le saviez ! Depuis le début, vous le saviez !»

A - «Oui, mais toi-même tu devais l'apprendre ; j'ai vu la porte et le XIII sur le blason des de Malte, alors j'ai su que le Gardien allait revenir...»

R - «Le Gardien ?...»

A - «Celui que j'ai servi il y a si longtemps que la terre ne s'en souviens plus... mais il n'est pas encore temps de te raconter cette histoire... Contente-toi d'être un envoyé du Dieu des Hommes, cela sera plus facile pour toi... Tu dois nous délivrer tous.»

R - «Tous ?...»

A - «Oui, car même dans la mort, à supposer que je le sois, je suis prisonnier : de part mon péché, je n'ai pas droit au repos ; et le Gardien ne me délivrera que lorsque que sa réincarnation sera complète, quand tu aura mis fin à l'existence de ceux qui ne méritent pas d'être mes enfants...»

R - «Vos enfants ?!... Mais alors, vous êtes...»

J - «Oui, je suis Janos Audron, le père de cette race maudite, et j'attendais ta venue depuis tant de temps... Mais le Gardien m'a prodigué une patience sans borne et enfin te voilà... Toi que je ne croyais plus revoir...»

R - «...»

J - «Ne prends pas garde à mes paroles, je m'égare parfois... Tu comprendras plus tard leur sens... C'est toi qui doit détruire la race impie que, dans ma très grande solitude, j'ai mise au monde !»

R - «Comment le pourrais-je ? Jamais je ne retournerai sur les terres de mon père, et jamais il ne viendra à moi !...»

J - «Qui sait ?... Cherche l'épée, Raziel ; cherche la dévoreuse d'âmes et tu trouveras la voie que tu dois suivre...»

R - «La dévoreuse d'âmes ?... Oui, il s'agit donc bien de l'épée de la légende... Je ne l'ai jamais eue entre les mains, mais quand Kain est revenu de son long voyage dans l'Est avec son butin, j'ai eu comme une étrange sensation... de retrouvailles...»

J - «Cette épée est la tienne, Raziel : elle est destinée à dévorer les âmes de tes ennemis et à les renvoyer dans les limbes ; elle a été forgée par le plus habiles des anciens forgerons humains pour ta main ; elle n'attend que le moment de pouvoir se retourner contre celui qui se l'ait injustement approprié !»

R - «Mais pourquoi m'a-t-il donné ce nom ? N'a-t-il pas pensé que je pourrais avoir connaissance de cette légende, et ainsi accomplir la prophétie ?»

J - «C'est moi qui ait inspiré ton nom à Kain, sans même q'il s'en rendre compte ; par la suite, il oublia la légende de l'ange du Secret, ou ne voulu plus y penser... Tu sais, je l'ai connu à l'époque où j'étais encore de ce monde ; et je lui ai raconté l'histoire du Gardien... Il n'a pas voulu y prendre garde !...»

Raziel contracta ses muscles et les relâcha lentement.

R - «Pourquoi ne voulez-vous pas me dire qui est ce Gardien ? Et moi, qui suis-je finalement ?...»

J - «Cela serai bien trop long à t'expliquer... Plus tard, je te raconterai... quand tu seras plus vieux...»

R - «Je comprend maintenant pourquoi l'évêque me déteste : il doit connaître la légende sur le bout des doigts, il doit me considérer comme un imposteur...»

J - «Ne prends pas garde à ce que certains te diront : tu es le Messie de Nosgoth et sa plus puissante créature ; tu es celui qui délivrera ce monde, et lorsque cela sera fait, ils loueront ton nom pour les siècles à venir...»

Le vampire posa son regard sur la colombe solitaire, et celle-ci s'envola par la fenêtre.

R - «Alors, je suis le porteur de l'âme d'un être suprême... Cela me paraît bien absurde...»

J - «Et pourtant tu dois le croire... Cherche l'épée, Raziel, et quand tu l'auras trouvé, tu sauras...»

R - «Quoi ?!...»

J - «... Tu sauras qui tu es vraiment...»

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