CHAPITRE DOUZIEME ~ DEO GRATIAS
(Grâces soient rendues à Dieu)

Moriturus moriturae !

Le voile du matin sur les monts se déploie.
Vois, un rayon naissant blanchit la vieille tour ;
Et déjà dans les cieux s'unit avec amour,
Ainsi que la gloire à la joie,
Le premier chant des bois aux premiers feux du jour...

Victor HUGO, Le matin
(Odes et ballades)

lle n'était qu'un éclair blanc dans le matin naissant et brumeux de l'est. Scrutant la grisaille de son regard perçant, elle déployait ses ailes sur la vaste cité en contrebas, à peine distincte dans la brume épaisse ; une cité immense, aussi immense que la mer, houleuse de par ses toits aux multiples formes, qui d'en haut donnaient l'impression d'un curieux assemblage.
Abaissant son vol léger, la colombe, telle une plume portée par le vent, décrivit des cercles concentriques, comme absorbée par une quête inconnue. Des détails commencèrent à apparaître à ses yeux sans expression : la ville avait ses murailles et ses créneaux, ses citoyens et ses marchands, ses banquiers et son immense cathédrale. Tout autour, des fermiers vivaient sur une terre fertile qui donnait d'abondantes récoltes et des moutons bien gras.
De la fumée montait des centaines de cheminées serrées à l'intérieur des fortifications et des tours que l'on apercevait de loin en loin dans les bois.
L'air fleurait bon les odeurs de cuisine.
Au centre de la ville s'élançait la massive cathédrale, facile à repérer au milieu des maisons.
Son éclairage intérieur faisait ressortir les myriades de couleurs et de motifs enchanteurs de ses grands vitraux. Malgré l'heure matinale, la colombe voyait le mouvement de centaine de gens qui entraient et sortaient : on était le mardi, vingt-quatrième jour du mois de décembre, et l'église se préparait à fêter la fin de l'année.
Combien de fois avait-elle vu ce spectacle si magnifique, la colombe, envoyée de «Dieu» ? Mais elle savait qu'aujourd'hui était un jour à marquer d'une pierre blanche : c'était le jour du retour... Le retour de l'élu qu'elle était venue chercher... que cette fois, c'était bien lui...
Quand son regard porta au loin, perchée qu'elle était sur le clocher de l'auguste bâti-ment religieux, elle vit une certaine agitation de l'autre côté de la ville en éveil : de la fumée de mauvaise augure sortait de l'a-mas de maisons qui formait les quartiers riches. Plus par attirance que par curiosité, elle porta son vol par là-bas.
Une haute maison de deux étages, typique de ces villes de l'est, était en train de flamber : une file continue de gens effrayés portait en vain des sceaux d'eau du puits le plus proche, mais la cadence n'était pas assez rapide ; nul doute que la maison ne serait plus qu'un tas de cendres d'ici peu... Mais le regard de la colombe se fixa par un couple de jeunes gens, qui, se tenant les mains, pleuraient à  chaudes larmes, et la jeune femme aux cheveux blonds se tordait les bars en se lamentant :

«Oh ! mon enfant ! mon enfant ! Médéric est resté là-haut ! Oh mon Dieu ! protégez mon enfant ! C'est impossible ! Que quelqu'un me vienne en aide !!»

Il était impossible à quiconque de pénétrer dans la fournaise pour sauver l'enfant resté là, car le rez-de-chaussée était déjà comme l'Enfer : les flammes sortaient, grosses et repues, de la porte calcinée. Et, par-dessus tous ces bruits infernaux on entendait très faiblement les cris d'un bébé, un tout jeune nourrisson, venant de la pièce du haut qui semblait encore épargnée par les flammes ; certains eurent l'idée d'utiliser une échelle, mais le temps que les bonnes gens puissent monter le long, elle serait détruite par le feu de l'étage du dessous, et à cette hauteur, une chute serait mortelle... Il ne restait que peu d'espoir pour les deux parents...
C'est alors que toute espérance semblait vaine qu'une chose extraordinaire se passa : le père éploré vit la foule s'écarter pour livrer passage à une forme en manteau noir, qui, regardant la maison en flammes, se mit à converser à voix basse avec les hommes qui l'entouraient ; immédiatement, elle exhiba une paire d'ailes gigantesques, bien qu'il ne puisse rien distinguer de très précis de là où il se trouvait... Mais les hommes s'écartèrent vivement comme si la peur les avait saisi. Alors, la créature s'élança dans les airs, et ses ailes battirent jusqu'à la fenêtre épargnée par le feu où elle pénétra non sans hésitation ; les cris du bébé s'arrêtèrent, et on entendit le plancher du deuxième étage craquer, tant la pression des flammes en-dessous était grande ; et la créature ne ressortait pas : sans doute y avait-il trop de fumée...

Le plancher du deuxième étage céda ; tout le monde sursauta et se mit à crier ! Heureusement, la maison sinistrée était assez éloignée des autres demeures et ne risquait pas de propager l'incendie à tout le quartier... mais l'espoir semblait mince de voir ressurgir l'inconnu et le bébé vivants...

Quand tout à coup, une aile noire apparut à la fenêtre, puis une tête, et la créature se hissa sur le rebord de la fenêtre et s'élança. Ce n'est que lorsqu'elle fut presque à terre que les hommes autour virent que son aile droite était en feu ! Perdant l'équilibre en plein vol, la créature boula à terre, roula sur elle-même et resta immobile quelques secondes.
Presque immédiatement, sans réfléchir, les gens se précipitèrent pour arrêter le feu qui prenait maintenant à son épaule, et jetèrent de l'eau à torrent sur l'aile blessée. Ensuite, ils s'écartèrent vivement.
La créature ne bougea pas pendant un moment, puis elle roula sur le dos et sortit de dans ses bras le nourrisson vagissant, qu'elle avait protégé de son corps ; son aile blessée commençait déjà à guérir...
Interloqués mais ne pouvant croire au miracle, les parents se précipitèrent, mais s'arrêtèrent presque aussitôt ;la créature se relevait maintenant, et son apparence était effroyablement belle : son teint doré, ses cheveux noirs et ses yeux verts transparents faisaient de lui une apparition divine ; c'est d'ailleurs ce que tout le monde cru sur le coup, mais une coruscation sortant d'entre les lèvres de l'inconnu les fit reculer davantage : il s'agissait d'un vampire ! un vampire avait pénétré leurs murs !

Seule, la mère s'approcha du vampire salvateur et lui sourit tendrement ; elle passa ses mains dans les cheveux noirs lisses et doux, puis sur la joue froide ; la créature ne bougeait pas, et n'esquissait aucun mouvement hostile. Et d'ailleurs, pourquoi l'aurait-elle fait ? Un vampire qui sauve un enfant mortel et qui ne meurt pas sous la morsure de l'eau ?

M - «Grâces soient rendues à Dieu ! Il  m'a entendue et m'a envoyé son plus beau messager pour m'exaucer ! Quoi que vous soyez, ange au démon, vous êtes mon bienfaiteur ! Mon enfant est sauf, et je le promets, personne ne vous fera de mal entre ses murs tant que je vivrai ! Soyez le bienvenu chez moi, vampire !»

Tout le monde fut interloqué des propos de Dame Milana de Malte, femme du riche seigneur Philander, qui souhaitais la bienvenue à un ennemi de l'humanité ! Mais aurait-on pu la blâmer ?... Cette créature avait sauvé son fils, le petit Médéric, alors que personne d'autre n'avait pu le faire... Aussi, ils s'approchèrent tous d'elle et dire la bienvenue au vampire, qui n'avait pas encore dit un mot... Médéric s'agitait dans les bras de l'immortel, mais il ne semblait pas effrayé ; au contraire, il se mit à jouer avec une mèche des cheveux de son sauveur en riant innocemment. Le vampire écarquilla ses yeux magnifiques et sourit devant tant d'innocence : il était d'une beauté sans nulle autre pareille sur la terre...

M - «Médéric vous aime, cela ne fait aucun doute ; si vous étiez mauvais, il serait sûrement en train de pleurer ! Les enfants sentent ces choses-là ! Je veux que vous restiez ici pour regarder grandir celui que vous avez sauvé ! Une vie humaine, c'est si peu comparée à l'éternité qui vous attend, n'est-ce pas ? Vous avez sûrement un peu de temps... Je vous en prie, acceptez !»

R - «Oui, ma Dame, j'accepte avec joie de demeurer ici, car telle était mon intention première. Mais je bénéficie maintenant de votre bénédiction... Ce n'est que par hasard que j'ai senti le feu venir jusqu'à moi et entendu les cris de votre enfant ; ne me prenez donc pas pour une envoyé de votre Dieu que je ne connais point... Mais ne me craignez pas, je ne suis pas votre ennemi, car j'ai été depuis longtemps banni de la race des immortels, et aujourd'hui je ne sais plus guère qui je suis... C'est pour le savoir que je suis venu dans cette cité d'érudits et de science, car je pense pouvoir y trouver quelques connaissances sur mon être profond...»

M - «Oh ! comme votre voix est belle ! La rédemption existe aussi chez les démons, à ce qu'il semble !? Quoi que vous disiez, nul doute que cette voix vienne du Ciel !»

Elle prit Médéric des bras du vampire.

M - «Puis-je vous demander votre nom, immortel en exil ?...»

R - «Mon nom est Raziel, ma Dame ; et aujourd'hui s'achève mon errance solitaire...»

A l'énonciation de ce nom, une grande clameur s'éleva de ceux qui étaient assez près pour avoir entendu : une grande clameur pleine d'admiration...
Mais seule la colombe savait exactement ce que ce nom portait derrière lui...

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