CHAPITRE DIXIEME ~
COL CANTO
(Avec le Chant)
Oeil pour oeil ! Dent pour dent ! Tête pour tête ! A mort !
Justice ! L'échafaud vaut mieux que le remord.
Talion ! talion !...
Victor HUGO, L'échafaud
(Les quatre vents de l'esprit)

e lendemain fut un grand jour.
Tous les vampires de Nosgoth se réunirent pour commémorer la mort de Vorador le vampire, mentor de Kain...

Du temps où Kain était encore un jeune vampire sans expérience, seul au monde et peu sûr de lui, Vorador avait été le seul à l'aider, à lui faire comprendre que son nouvel état n'était pas une malédiction, mais une bénédiction ; qu'ils étaient des dieux maléfiques, que les mortels étaient du bétail, et qu'il appartenait aux vampires de «réduire le troupeau»... Vorador y était pour beaucoup dans la prise de conscience de Kain, notamment dans l'évolution de sa haine envers l'humanité décadente et impuissante à ralentir sa propre déchéance...
Vorador avait été un vampire solitaire vivant dans un manoir dans les marais de Termagent, au milieu des goules et des mânes des tourbières qui le reconnaissaient pour maître ; pour survivre, il s'était marié de nombreuses fois, grâce à ses dons de métamorphose, avec de jeunes mortelles sans le sou, et les avait toutes tuées. Puis, Kain était arrivé. Vorador lui avait donné son anneau en guise de protection ; Kain le portait toujours...
Des enseignements de Vorador, Kain avait fondé sa doctrine et les nouvelles lois vampiriques. Mais surtout, c'est le vieux vampire qui avait apprit secrètement à Kain la technique pour créer des vampires de son sang sans avoir à utiliser des anciens rites trop périlleux. Il y a un peu plus de mille ans maintenant, Kain créa, grâce à une goutte de son sang et aux formules magiques interdites enseignées par son mentor, le corps de celui qu'il nommerait, sur une étrange impulsion, Raziel, son premier-fils, et fit venir des limbes une âme inconnue pour lui donner la vie : comme celui-ci n'avait jamais été un humain, aucun risque qu'une nostalgie d'une vie humaine passée vienne hanter son esprit et le rendre malade...
Mais l'âme de Raziel avait été... différente de celles de ses frères...
D'où était-elle venue ?...
Il aurait bien aimé pouvoir poser la question à Vorador en ce jour, mais le vieux vampire n'était plus de ce monde ; il était de l'autre côté, et qui sait, Kain ne tarderait peut-être pas à le rejoindre... Car si les vampires sont immortels, ils ne sont pas éternels et leur heure vient également... La vieillesse est un fléau qui n'épargne personne... Quel âge pouvait avoir Vorador quand il fut décapité par ces satanés Séraphéens, guidés par le vil Moebius ?...
«Tant de questions encore, et si peu de temps pour y répondre...»

Une procession se forma, montant vers les neuf Piliers ; les silhouettes encapuchonnées marmonnaient une sombre litanie. Les princes venaient en tête, précédant leurs phratries : Turel, Melchiah à côté, Zephon et Dumah, Rahab en dernier...
Ses fils vinrent se poster sur les côtés de l'autel, et se tinrent silencieux. Sur cet autel était exposé la légendaire guillotine qui avait tranché la gorge de Vorador ; on avait réussi à la ramener de la ville lointaine où elle avait été conservée... Pour commémorer cet évènement, un vieux vampire était désigné au hasard pour être sacrifié sur l'instrument de mort... Le désigné fut enchaîné et porté sur l'autel couvert de taches de sang séché : sans dire un mot, il plaça sa tête dans le cercle de bois pourri et ferma les yeux, attendant le coup. La lame tomba, le sang gicla, les chants reprirent, horribles parodie des anciennes messes séraphéennes. Le bourreau, habillé et armé comme un Séraphéen, brandit la tête et la piqua sur la pointe d'une lance, où elle pourrirait avec les précédentes... Kain se satisfaisait de ces coutumes barbares, elles lui permettaient de ne pas trop oublier le bon vieux temps où ses armées pourchassaient implacablement les nouveaux ordres «anti-vampires» qui se formaient un peu partout dans Nosgoth ; cela réveillait en lui des folies toutes guerrières et sa soif de sang et de batailles. Mais bientôt, une forme en bure noire vint s'approcher de Melchiah ; personne ne semblait s'en soucier ni même s'en rendre compte... Du coin de l'oeil, le seigneur vampire vit une serre fine et attentionnée, aisément reconnaissable, vint frôler l'épaule de Melchiah. Celui-ci se retourna : l'ombre sembla considérer Kain un court moment, puis elle s'éclipsa. Toutes ses pensées sanglantes envolées, Kain fut prêt de se lever pour courir vers l'apparition, pour lui demander de rester, mais il avait promis de ne pas essayer de revoir Raziel avant l'heure dite. Il se fit donc violence pour rester assis, afin d'assister à la fin de la cérémonie, où les vampires les plus jeunes se repaissaient du corps du vieux vampire supplicié. Bizarrement, ce spectacle n'avait plus d'attrait à ses yeux... Sans bruit, Melchiah sortit des rangs et se dirigea vers le trône ; Kain se pencha en avant :
M - «Il sera au Lac des Morts ce soir ; il veut que vous veniez seul bien sûr...»
Il avait peur et en même temps hâte d'être à ce «soir»... 
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