INTERPRETATIONS
Big Boss et Major Zero sont les opposés, les deux extrêmes d’une même échelle : l’un veut le chaos total, comme il essaya de l’instaurer à Outer Heaven et ZanzibarLand ; l’autre aspire au contrôle total par la censure des informations et le contrôle des esprits.
Ces deux conceptions - la liberté comme absence de contraintes pour l’un, et contrôlée à l’extrême pour l’autre - sont les formes cristallisées, réifiées de la liberté telle que leur impératrice, The Boss, la concevait à l’origine.
Mais ces deux perspectives nient ce qui fait l’essence de la liberté : l’imprévisibilité, l’ouverture. L’une favorise la loi du plus fort, la sauvagerie, et prohibe toute forme de stabilité, préalable indispensable à l’exercice de toute liberté ; l’autre conduit à la déshumanisation des hommes qui ne ressentent plus les émotions, qui ne se battent plus eux-mêmes, et au fond qui n’agissent plus par eux-mêmes, ce qui empêche par nature toute expression de la liberté.
C’est en s’éloignant l’un de l’autre que Big Boss et Major Zero ont parcouru les degrès de cette échelle pour en atteindre les deux bouts.
A partir du moment où ils ont fondé les Patriotes, le chemin de Zero et Big Boss a ainsi été celui de l’Oubli - l’oubli de soi, l’oubli de l’être, l’oubli du sens que leur avait montré The Boss - et les a menés à reproduire sans cesse les circonstances d’une même tragédie, comme un amnésique qui répète à tue-tête les mêmes erreurs.
Voilà qui explique pourquoi tous les Metal Gear Solid partagent au fond un scénario similaire : les mêmes thèmes (la mort, la tromperie), les mêmes acteurs (un héros, un adversaire désigné, un ninja, une unité d’élite), les mêmes objectifs (l’affranchissement de ses chaînes, la rédemption).
Il aura donc fallu l’innocence et la fraîcheur d’une enfant, Sunny, pour réussir à briser le cercle de l’intérieur et à l’ouvrir en un point de telle sorte qu’il forme une spirale naturellement orientée vers l’extérieur.
Et de fait, cette figure semble plus appropriée à la saga Metal Gear Solid, car si chaque épisode nous offre approximativement le même scénario, on ne joue pourtant jamais au même jeu.
Et après tout, c’est peut-être là le propre de l’Homme : reproduire fondamentalement les mêmes choses, et pourtant ne jamais revivre exactement la même chose.
Avancer par petits pas, s’engager lentement mais résolument sur un chemin, celui de l’humain, qui n’a pas à proprement parler de fin, mais qui a pourtant un sens, à la fois physique et philosophique.
Repousser toujours un peu plus ses limites pour mieux définir son identité. Être à chaque fois confronté aux choses elles-mêmes, sans pour autant jamais pouvoir les cerner elles-mêmes.
Autrement dit, effleurer l’Être dans ce qu’il a de plus absolu, sans jamais parvenir à atteindre l’Absolu.
Mais entre la figure de la spirale qui s’ouvre sur l’extérieur, et celle du cercle qui se cantonne invariablement aux mêmes contours, il n’y a qu’une nuance, une petite déviation d’origine dans laquelle Zero ne manqua pas de s’engouffrer.
Ainsi, après la défaite de Big Boss lors des crises d’Outer Heaven et de ZanzibarLand, Zero, qui venait de perdre son meilleur ami (et donc le pendant de sa conception des choses, pendant qui le maintenait en équilibre), a cessé de croire en l’Homme.
Sa perte de confiance s’est traduite par le fait qu’il a refusé de confier les rênes du monde à la génération suivante et favorisé la création d’une intelligence artificielle autonome (celle qui s’exprime à travers le colonel à la fin de Metal Gear Solid 2).
Furent dès lors créées quatre IA satellites, GW, TJ, AL et TR structurées autour d’une seule super-IA centrale baptisée JD, en référence à «John Doe».
Ce nom anglais pourrait se traduire en français par «Monsieur Dupont», «Monsieur tout le monde», ou plus exactement par «Monsieur personne» dans la mesure où il désigne quelqu’un dont on ne connaît pas le nom.
Et c’est précisément ce que sont devenus les Patriotes après la corruption des idées de leurs fondateurs : un pouvoir sans nom, dépersonifié et fondamentalement inhumain, qui n’eut de cesse de chercher à contrôler la vie des hommes dans tous ses aspects, en visant la reproduction forcénée du même et du déjà connu, du prévisible, autrement dit l’inverse de la quintessence de l’Homme et de la vie, qui est synonyme de changement, création, Devenir.
Ce système perveti a évolué et trouvé sa forme ultime dans la guerre qui assurait son renouvellement continuel, indépendamment de toute action ou valeur humaine.
Oublieux de toute idéologie, de tout patriotisme ou loyauté (et donc de l’idéal de The Boss), ce système a vu la guerre devenir une fin en soi, sa propre fin : son propre cercle dont elle était prisonnière.
Et à l’instar d’un chien qui se mord la queue, il aurait pu se perpétuer indéfiniment. Voilà qui explique pourquoi les Patriotes (par l’intermédiaire des IA) ont utilisé Snake encore et encore dans les différents Metal Gear Solid, les mêmes procédés encore et encore (FOXDIE, notamment), et ont donc reproduit les mêmes erreurs encore et encore (dans chaque épisode, un électron libre est venu perturber les projets des Patriotes ; ils n’ont jamais compris qu’Ocelot les trahissait).
Mais à chaque épisode, l’histoire est un peu différente, les protagonistes ne sont pas identiques et certaines choses sont apprises et retenues (les valeurs que Snake choisit de transmettre au cours de sa vie, par exemple).
C’est peut-être ce qu’entendait Nietzsche par «l’Eternel Retour du Même» et surtout par sa célèbre devise, «Deviens ce que tu es», souvent si mal interprétée.
C’est en tout cas le propos des dernières paroles de Big Boss qui a enfin compris ce que voulait The Boss : «Il ne s’agit pas de changer le monde. Il s’agit de faire de notre mieux pour laisser le monde tel qu’il est.»
En clair, le monde est Devenir, et il nous incombe de tendre vers ce Devenir : ou plus exactement, nous le sommes déjà, et il s’agit juste pour nous de nous en tenir à ce destin, à cette liberté.
Pour Zero, la liberté consistait à imposer un ensemble de contraintes et à laisser les hommes «libres» à l’intérieur de ce contexte ; pour Big Boss, Liquid et Solidus, elle consistait en l’absence de contraintes (ce qui est en soi un non-sens dans la mesure où l’on évolue toujours dans un contexte donné qui nous détermine et nous façonne ; même une absence de contexte serait encore un contexte particulier).
Tous quatre avaient un point commun : leur liberté n’avait de sens qu’à l’intérieur de, ou par opposition à une borne, une contrainte.
Or l’Homme libre peut construire sa liberté avec une limite, un contexte, mais en tant qu’horizon. En d’autres termes, il peut se construire aussi avec l’extérieur dans la mesure où l’extérieur définit, donne sens à l’intérieur (de même que l’horizon détermine l’espace de liberté physique que nous avons autour de nous,qu’il s’agisse de quatre murs ou d’une immense étendue).
Ainsi pour Big Boss, le Destin était insupportable, une prison suffocante, une limite infranchissable dont il voulait absolument et vainement s’affranchir.
Pour l’homme libre au contraire, le Destin le destine, le met en mouvement vers la liberté, la liberté étant ce même mouvement.
Big Boss voulait détruire l’horizon. L’homme libre a un orient qui l’oriente et le destine, un horizon qu’il repousse et déplace constamment en cheminant, un horizon qui lui ouvre des horizons.
Peut-être peut-on mieux comprendre le sens des ultimes paroles de Big Boss à la lumière de ces propos : «C’est si bon...», dit-il.
Nul doute qu’il apprécie la dernière bouffée de cigare qu’il inhalera jamais ; mais nul doute qu’il jouit surtout du fait qu’il est enfin père, lui qui vient de comprendre le message de sa mère spirituelle, The Boss, et de le transmettre à son fils, Snake.
Car n’est-ce pas par définition au sein de sa lignée que l’on peut ressentir le plus vivement la force destinale de la liberté ?
Au final, le sens qui anime un être, une époque, passe en partie aux êtres et aux époques suivantes, même si les scènes, gènes et mèmes transmis évoluent en cours de route.
Le sens est la seule chose qui ne se transmet pas en tant que tel, mais qui pourtant dure, change, et donc est, en ce qu’il nous destine et par là même nous appelle à être.
Telle est peut-être une manière de dire tout le secret de l’existence.
En ce qui concerne les trois produits du projet «Les Enfants Terribles», leur mort signifie la mort de leur scène (l’ère de la guerre, froide puis de celle par procuration), de leurs gènes (ils ne pouvaient pas se reproduire), de leurs mèmes (leurs «gènes culturels» ne passeront pas à la postérité vu que l’économie de guerre qui régissait le monde est arrivée à sa fin).
En revanche, on peut espérer que le sens de leur tragédie (à savoir que la volonté, la persévérance, la résolution, l’engagement sont les graines de la liberté) ne sera pas perdu, notamment parce que des survivants pourront témoigner de leur destin.
C’est d’ailleurs la démarche d’Otacon à la fin de l’histoire, comme il le dit lui-même, et à bien y réfléchir, celle du joueur devant son écran, autrement dit chacun de nous : en tant que témoins de la tragédie de Snake, nous sommes mis face-à-face avec notre liberté et la possibilité que nous avons d’être en accord avec nous-mêmes, ou de ne pas l’être.
Mais si, comme le prétend Big Boss juste avant d’expirer, le monde est à l’aube d’une nouvelle ère, reste à savoir ce que l’Homme va pouvoir faire de cette seconde chance, en particulier ceux qui ont subi directement la manipulation des Patriotes.
Car quand les soldats sont libérés du système SOP, leurs émotions, affects et souvenirs accumulés et refoulés par leurs nanomachines ressurgissent violemment.
En clair : l’esprit, l’ego oublie, mais la chair retient, encaisse, souffre les choses, que l’on s’en rende compte ou non. Dans la nouvelle ère, il va donc falloir tout réapprendre : à retrouver la confiance en soi et dans les autres, à sentir, être libre au sens positif du terme et non par rapport à une quelconque contrainte.
C’est d’autant plus vrai pour les victimes du Syndrome Sons of the Patriots (SSOP), mais ça l’est aussi pour tous les autres qui ont été touchés par la censure des Patriotes et donc dépossédés ne serait-ce que partiellement de leur propre vie.
Ca l’est a fortiori encore plus pour Snake, lui qui a été depuis le début au centre de toutes les manipulations des Patriotes. Que Snake pourra-t-il faire du testament de son père ?
Que peut-il transmettre, lui ? Ni gènes, ni mèmes, ni scène, on l’a vu ; peut-être le sens de son existence, alors ? Sa persévérance, son goût de l’effort, sa combativité, sa volonté inébranlable.
Et pour affronter les nouveaux défis qui attendent les hommes au lendemain de la disparition des Patriotes, nul doute qu’ils auront grand besoin de telles valeurs pour ne pas retomber dans leurs sempiternelles erreurs.
Or le sens que nous donnons à nos actes est ce qui permet d’atteindre les meilleurs résultats : c’est ce que prouvent Meryl et Johnny en se montrant parfaitement synchronisés sur le Outer Haven et pourtant sans SOP ; Snake, en se relevant mille fois de la mort par pure volonté ; Raiden, en trouvant la force d’accomplir des miracles alors que son corps est en lambeaux.
Pourtant, les quelques mois de vie qu’il reste à Snake, ou plutôt à David, ne le laisseront guère qu’entrevoir le nouveau monde qui se dessine à l’horizon, lui qui n’est pas humain (il est un clone, un monstre, une rose bleue - une aberration), qui n’est que l’ombre d’une autre époque.
Peurt-être trouvera-t-il son salut auprès d’Otacon, son ami de toujours, qui est, pour sa part, «à l’extérieur», à sa place dans le nouveau monde ?
Peut-être leur amitié fera-t-elle le lien, le ciment assurant la transition entre l’époque qui s’achève et celle qui s’esquisse ? Car l’amour d’autrui n’est-il pas ce qui nous meut, nous transcende en nous projetant hors de nous-mêmes, nous lie aux autres, nous pousse vers l’Autre ; l’expression de notre liberté sous sa forme la plus authentique ?...

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Voici les corrélations entre les différents évènements de MGS et leur impact sur l'histoire générale.
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